Être sondé dans la perspective d'un troisième confinement

Le mercredi 27 janvier 2021, l'après-midi, je réponds, contrairement à mon habitude, à un sondage d'opinion. Un témoignage de sondé pour participer à documenter comment la communication politique est élaborée, aujourd'hui.

Nous sommes le mercredi 27 janvier 2021, l'après-midi. Mon téléphone portable sonne. Le numéro est un 01... Je me demande qui peut bien m'appeler de Paris. C'est un institut de sondage (dont je n'ai pas retenu le nom, il y a "Paris" dedans). L'opératrice me demande si je suis d'accord pour répondre à une enquête d'opinion.

Je me dis : "Opinion...ah...pourquoi est-ce si important de ne discuter que des opinions ?".

Pour une fois, j'accepte de répondre, par curiosité. Quelques questions banales et inquiétantes à la fois : mon code postal, ma profession, etc. L'opératrice me signale que ces informations sont destinées à des seules fins statistiques. Mais je me dis : "statistiques oui, mais pour qui et pour quoi ?". Je décide tout de même de jouer le jeu, pour voir.

D'abord une question ouverte : "qu'est-ce qui vous a marqué dans l'actualité dans la semaine qui vient de passer?". Je parle de l'émergence dans l'espace public de la question de l'inceste. L'opératrice me répond : "c'est une question ouverte, je dois noter tous vos mots, pouvez-vous s'il vous plait parler lentement ?" Elle a un petit accent. Je lui dicte une phrase : "les nombreux tweet concernant la question de l'inceste". Je vois qu'elle ne connait pas le mot. J'épelle le mot "I.N.C.E.S.T.E". Puis, je tente une définition rapide. J'en déduis qu'elle maîtrise mal le français, et je commence à douter qu'elle n'appelle pas depuis un centre d'appel dans un pays francophone. Je décide de continuer à répondre, notamment parce que je plains un peu cette opératrice. Je me vois mal lui raccrocher au nez.

Elle me demande si autre chose m'a marqué dans l'actualité de la semaine passée. Rien ne me vient à l'esprit. Elle insiste : "Rien?". Euh, non.

Ensuite se succèdent toute une série de questions concernant la politique du gouvernement et sa gestion de la crise sanitaire. Je commence à me dire que ce sondage a été commandé par ce gouvernement. L'ensemble des questions à ce sujet sont des questions "fermées". A noter, je ne peux pas répondre "je ne sais pas" ou "je n'ai pas d'avis sur cette question". Il faut donc quoi qu'il en coûte avoir une OPINION. Je n'ai visiblement pas le droit de suspendre mon jugement, en l'absence d'éléments suffisants pour juger. Il faut JUGER.

Exemple de dialogue :

  • Pensez-vous que dans les transports en communs les gestes barrières sont suffisamment respectés ?
  • Je ne sais pas, je ne prends pas les transports en commun, je circule à vélo.
  • Oui, mais, d'après ce que vous voyez à la télévision, qu'en pensez-vous ?
  • Je ne peux pas me baser sur la télévision pour me faire ma propre idée.

Quand j'ai raconté cette anecdote à une collègue, elle me suggère une réponse : "je n'ai pas la télévision". Eh oui, on oublie parfois que cela arrive. Personnellement j'ai la télévision sur Internet, mais je la regarde de façon très sélective.

Entre chaque question, l'opératrice me dit "passons maintenant à un autre sujet". Mais, à chaque fois, elle me pose une question sur la politique du gouvernement face à crise sanitaire. Les questions suivantes sont restituées de mémoire, donc il est possible que leur formulation ne soit pas exactement celle que j'écris.

Exemple de dialogue face à une question fermée :

  • Êtes-vous favorable à ce que les personnes âgées de plus de 65 ans et les personnes fragiles soient confinées ?
  • Ça dépend : pendant combien de temps ?

Elle ne peut répondre à ma question. C'est elle qui est censée poser les questions, pas moi. Je pense à mon vieux voisin de palier, qui souffre déjà de solitude et dont la vie sociale est rythmée par ses quelques promenades dehors. Pendant le premier confinement, nous étions plusieurs de l'immeuble à lui proposer d'aller faire les courses, mais il a toujours refusé. En même temps, sa santé est fragile, il est pauvre. Il est donc dans une situation plus risquée que les autres. Mais il fait attention. Donc, j'ai du mal à avoir un avis. L'opératrice insiste pour que je réponde en reposant deux fois la question. Je finis par répondre: "plutôt défavorable". Je l'ai laissé reposer la question pour avoir le temps de réfléchir.

D'autres questions fermées (liste non exhaustive) :

  • Êtes-vous inquiète pour vous et vos proches dans le cadre de la crise sanitaire ?
  • Êtes-vous inquiète pour l'hôpital public dans le cadre de la crise sanitaire ?
  • Pensez-vous que le gouvernement a bien géré la situation économique dans le cadre de la crise sanitaire ?
  • Pensez-vous que le gouvernement a bien géré la question de la pauvreté dans le cadre de la crise sanitaire ?
  • Pensez-vous que le gouvernement a bien géré la question des étudiants dans le cadre de la crise sanitaire ?
  • Pensez-vous qu'un nouveau confinement comme celui du printemps dernier est probable ?
  • Pensez-vous qu'un nouveau confinement comme celui de l'automne dernier est probable ?
  • Pensez-vous qu'un couvre feu étendu, de 18h00 à 6h00 en semaine, et toute la journée le week-end est probable ?
  • Pensez-vous qu'un nouveau confinement comme celui du printemps dernier serait efficace ?
  • Pensez-vous qu'un nouveau confinement comme celui de l'automne dernier serait efficace ?
  • Pensez-vous qu'un couvre feu étendu, de 18h00 à 6h00 en semaine, et toute la journée le week-end serait efficace ?

Je fais remarquer à plusieurs reprises à l'opératrice que certaines questions sont biaisées (exemple : rien n'indique la durée des mesures sur lesquelles on me demande mon avis). Mais elle insiste à chaque fois la question dans les mêmes termes, exactement les mêmes termes.

Je me dis alors : "le gouvernement attend ce sondage pour décider comment il va trancher pour les prochaines semaines, ou alors quels arguments il va utiliser pour communiquer sur une décision déjà prise. Il décide donc en fonction des enquêtes d'opinion."

La seule question fermée qui ne traite pas de la situation sanitaire est la suivante :

  • Avez-vous entendu parler du Beauvau de la sécurité ?
  • Oui
  • Comment pensez-vous être informée sur le sujet ? Bien, moyennement, peu ?
  • Moyennement.

J'ai volontairement considéré cette question du Beauvau de la sécurité comme de la communication politique qui ne méritait pas que l'on s'y attarde. Nous avons déjà eu plusieurs consultations nationales bidons, pour moi, ce n'est qu'un dispositif bidon de plus. Mais cette question est intéressante : elle me permet de comprendre pourquoi l'opératrice a insisté pour que je cherche dans ma mémoire des faits marquants dans l'actualité de la semaine passée au moment de la question ouverte. Il est probable que la réponse attendue devait comporter soit une actualité relative à la crise sanitaire, soit une actualité relative au Beauvau de la sécurité. Or... ce n'est pas ce que j'ai répondu. D'où cette insistance à me reposer une question à laquelle j'ai déjà répondu ("l' I.N.C.E.S.T.E."). Comme j'en ai assez qu'on me sature le cerveau avec la Covid et la sécurité, j'ai délibérément choisi de ne pas prêter d'attention à la communication gouvernementale, pour m'intéresser à l'actualité "de fond". J'imagine que l'enjeu de cette question ouverte est de mesurer l'efficacité de la communication gouvernementale sur les esprits.

A la fin du sondage, elle me demande pour qui j'ai voté au premier tour de l'élection présidentielle.  Je me dis qu'en théorie, si c'est pour des statistiques, cette question devrait être posée au début du questionnaire, afin de cibler la population. Si la question est à la fin, c'est pour éviter de faire sentir au sondé qu'il s'agit en fait d'une enquête d'opinion commandée par un service de communication politique. Par ailleurs, comme j'ai déjà commencé à répondre au sondage, je me vois mal y mettre fin de façon prématurée : c'est la bonne vieille technique commerciale du "pied dans la porte". Comme d'autres fois, je lui demande de répéter la question, histoire de me donner le temps de décider ce que je vais répondre.

L'opératrice finit par me demander mon prénom, pour que son travail puisse être vérifié. Je me dis alors que mon prénom, elle l'a certainement déjà, puisqu'elle a mon numéro de téléphone, et mon code postal. J'imagine que la question vise surtout à tester la sincérité de mes réponses.

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