La vitre brisée

Du haut de la fenêtre de son bureau, les voitures avaient l’air de miniatures dans une vitrine. Leur incessant chassé-croisé lui donnait un peu le vertige. Dirigées par une multitude de volontés individuelles, elles donnaient cependant l’idée d’une histoire parfaitement orchestrée grâce à l’organisation humaine.

paris-882702-1280
Du haut de la fenêtre de son bureau, les voitures avaient l’air de miniatures dans une vitrine. Leur incessant chassé-croisé lui donnait un peu le vertige. Dirigées par une multitude de volontés individuelles, elles donnaient cependant l’idée d’une histoire parfaitement orchestrée grâce à l’organisation humaine.

A moins d’une inattention, tout avait été organisé pour que chaque jour des dizaines, des centaines et milliers de voiture se croisent, ou se suivent ici, puis s’éloignent et en croisent d’autres, sans se heurter, en empruntant des voies communes pour arriver à leur destination personnelle et unique.
L’idée d’un véhicule dédouané de l’obligation d’emprunter un passage commun traversa l’esprit de Benjamin. Quelle forme pourrait-il prendre ? Un tracteur enjambeur à détection instantanée d’obstacles, actionné par un multiplicateur d’énergie mécanique ? Il dégagea son esprit de cette exploration fantasque et pivota sur son siège pour contempler le contrat qu’il avait encore relu ce matin avec attention, le corps parcouru de milliers de picotements. Il avait beau tâcher de contrôler l’excitation -très vite deux années d’effort se 
réaliseraient-, il ne pouvait empêcher une joie sauvage de déferler brutalement en lui. Bientôt commenceraient les travaux de l’éco-résidence dont il voyait déjà les allées riantes sur papier glacé, tout près du sourire de sa femme en mariée et de son fils à la plage, un rateau à la main, à côté du grand-père en maillot de bain.  Benjamin Gamin, fils de Léo Gamin, directeur général de la société immobilière EcoLogis, avait décidément réussi sa vie. Du moins, c’est ce qu’il ne pouvait s’empêcher de se dire à cet instant-là malgré tous les risques que peuvent entraîner ce genre de pensées. Fuck la prudence et la permanence ! il s’abandonna délicieusement aux joies de l’éphémère. 

C’est bien sûr quelques minutes à peine après ce merveilleux instant dérobé aux dieux que les notifications secouèrent son mobile de vibrations répétées et de bannières clignotantes, que Clotilde passa la tête par la porte sans frapper et que le téléphone vintage égrena les perles de la sonnerie oldie-godie. Le sourire radieux encore inscrit dans les poils de sa barbe bien taillée mais le regard en alerte, Benjamin se tourna vers son assistante, les sourcils en point d’interrogation.

- So ? 

- That’s it.

Le confinement venait d’être déclaré par un président contrit et inspiré, bien décidé à retrousser ses manches de chemises pour aller à la cale puiser dans les réserves nationales s’il n’y trouverait pas quelque jambon pour nourrir ses robinsons. On s’y attendait mais tout de même, une telle mesure, c’était du jamais vu. Certainement cela apporterait du retard dans la construction. Benjamin jeta un coup d’oeil au contrat, parcourant mentalement les clauses et se demandant si les juristes n’auraient pas laissé par hasard un loup rôder quelque part, avec un ou deux ours bruns et peut-être même un lynx. Il arriva ainsi au bas des cents et quelques pages et revit sa fière signature clore le chapelet des paraphes. Trop tard anyway. C’était signé. 

Les mesures mises en place comportaient suffisamment de zones de flous pour permettre à un entrepreneur bien déterminé de continuer à faire avancer ses affaires. Benjamin et Clotilde entre tableur, tableaux, et conférences visio- téléphonées réussirent à coordonner les machines, les hommes et les dates. Le projet continuait de suivre son cours. Finalement, cette épidémie avait du bon. Elle permettait d’expérimenter tant de nouveaux modes de travail que l’on n’aurait jamais osé mettre en place autrement ! Bien sûr c’était une sourde pensée, à bas bruit, qui courait au sol comme un lierre sans muraille. Autour les gens mouraient, s’étouffaient, perdaient les goûts et les odeurs, se terraient, écrivaient leur journal de confinement, apprenaient à faire du pain, se dévouaient corps et âme à la survie de leurs concitoyens, épargnaient leur argent, continuaient leur travail avec au creux du ventre la peur de la contamination, de la maladie, du désastre. 

Quelques uns cependant, enfermés dans des appartements trop petits, fatigués d’un monde autophage, ouvraient la porte et sortaient prendre l’air en bas dans le terrain vague. Le printemps était magnifique. Ils se mettaient à gratter la terre, semer des graines, planter des pousses, heureux de voir les animaux et végétaux reprendre un peu de pouvoir sur cette planète colonisée par la surconsommation. Ils renouaient parole, tissaient projets, peignaient les barrières de chantier avec des dessins de toutes les couleurs, sans plus s’occuper de savoir à qui cela appartenait puisque de toutes façons on ne leur avait pas demandé ce qu’ils en pensaient, et bien certains qu’on ne le leur demanderait pas, ils avaient décidé de passer outre.

Du haut du bureau de Benjamin le ballet bien orchestré s’était arrêté, laissant place à de rares coureurs : le quartier n’était pas très résidentiel et excédait le kilomètre réglementaire des autorisations de sortie. Une famille de canards échappée d’un parc pourtant lointain se dandinait en file indienne et faisait ensuite le buzz surTwitter.  Venise revivait, ses eaux s’éclaircissait et l’on y voyait une pieuvre nager. Tandis qu’une partie des humains était sous oxygène, le nuage de pollution sur Pékin se dissipait et la planète semblait se remettre à respirer. 

Benjamin par contre sentait l’anxiété l’envahir à mesure que le confinement s’allongeait. La plupart des entrepreneurs du bâtiment  avec lesquels travaillait sa société immobilière avait choisi de ne pas mettre en danger la santé de ses employés et bénéficiait des aides de l’état pour cesser momentanément son activité. Les plannings soigneusement mis en place étaient ajournés, reportés, et plus rien n’avançait.  A la maison, Antonin, son petit dernier tirait la langue sur ses cahiers, tandis que sa mère cochait les dossiers encore à imprimer et à coller pour le lendemain, tous deux coachés par une maîtresse qui multipliait les idées pour maintenir le lien entre ses petits élèves éparpillés à travers la France entre résidences secondaires et grands parents. 

Le terrain avantageusement acheté à la municipalité, objet du contrat, était cette fois-ci bien occupé par les résidents des immeubles voisins dont les salades commençaient à pousser en planches d’une insolente verdeur.  Les lieux avaient maintenant été rebaptisés en Jardins de la Bonne Fortune et Benjamin voyait le spectre de Notre-Dame-des-Landes le hanter chaque jour un peu plus, le poussant à s’informer sur les mouvements de résistance paysanne. Il s’était abonné à la page sociale créée sur le réseau par les occupants et suivait les progrès de cette petite utopie de centre ville qui allait à l’encontre de la sienne. Il n’était pourtant pas de ces promoteurs qui ne construisent aucun logements sociaux. Certes il gonflait un peu ses chiffres et promouvait la défiscalisation de ses appartements mais c’était d’une part une pratique courante dont il n’abusait vraiment pas, et d’autre part une niche fiscale parfaitement légale. 

Et puis cette inactivité l’anéantissait par moments ! L’adrénaline de la réussite lui manquait malgré l’heure de course à pied quotidienne qu’il s’imposait. Si son corps parvenait à peu près à s’en satisfaire son esprit se contorsionnait comme une acrobate orientale sans trouver de forme où s’apaiser durablement. Il errait de projections en hypothèse, consultait son agenda, misait sur le temps comme un joueur de casino, et commençait à ne plus tailler sa barbe ni à enfiler de pantalon. Il avait retrouvé lors de rangements un de ses vieux shorts d’étudiant dans lequel il se sentait parfaitement bien. Et comme si les mailles s’enchaînaient, une à l’endroit, calendrier-tableur, une à l’envers, short usé à la trame, il avait renoué avec une ancienne amie qu’il avait négligée après son mariage. Installée au Québec près de Tadoussac, elle lui envoyait des photos des baleines qui remontent le Saint-Laurent. Ils s’étaient mis à s’écrire régulièrement, alternant souvenirs d’études et fragments de leurs vie. Elle émaillait ses courriers de citations de Thoreau et Whitman qui n’éveillaient plus en lui le même sentiment d’agacement qu’au début du confinement.

Avril venait de passer et l’on commençait à parler de déconfinement. Il était devenu le roi de la baguette qu’il cuisait tôt le matin dans le calme de la grande cuisine avec vue sur les champs. Le petit Antonin par l’odeur alléché venait de se caler contre sa cuisse avec son ourson lorsqu’une boule de plume vint se cogner contre la baie vitrée entrouverte. C’était une hirondelle. Elle gisait sur le bois de la terrasse, une aile démise. Avec force précautions, ils arrivèrent à la prendre entre leurs mains et à l’installer dans une boîte à chaussures garnie d’autant de torchons que de doudous. Benjamin trouva dans la pharmacie une pipette à médicaments pour lui donner un peu d’eau sucrée. Une fois réconfortée, il arriva à remettre son aile en place et à la maintenir grâce à une atèle bricolée. L’hirondelle était encore sonnée par le choc et elle dormit une partie de la journée au soleil de la terrasse. Le chat qui n’avait pourtant pas de mauvaises idées reçut une formelle interdiction de l’approcher, sermonné par Antonin, le petit doigt bien droit en l’air, sévère comme un pape. Pas question de toucher à cet ange tombé du ciel ! 

swallow-3585559-1920

Ce jour-là, les Jardins de la Bonne Fortune organisaient une distribution des premiers radis poussés sur le terrain. Les riverains avaient ajouté des paquets de riz et des boîtes de pois chiche pour aider les personnes en difficultés. Benjamin posa son téléphone sur la table et troqua son vieux short contre un shorti noir de coureur. Est-ce qu’il alla plus vite ce jour-là ? Ou bien à cause d’un faux mouvement pour éviter une branche d’arbre ? Il ne sut jamais bien pourquoi il se décrocha l’épaule gauche et se retrouva quelques heures plus tard lui aussi avec une atèle.  Adèle, sa femme, les installa tous les deux, hirondelle et mari, dans le salon, sur le grand canapé gris. Ils somnolèrent ensemble et rêvèrent aussi. 

Benjamin se réveilla en essayant d’articuler des sifflotements pour indiquer aux hirondelles avec qui il était en train de survoler les maisons environnantes de se méfier des vitres invisibles qui pourraient leur briser les ailes. A peine éveillé, un peu groggi de l’anti-douleur qu’il avait avalé avant de s’endormir, il ouvrit son réseau sur le téléphone mobile et tomba sur un souvenir d’un an : la promo des éco-appartements avec ses petites allées bien tracées. Il laissa échapper son téléphone à terre et la vitre se brisa.

Une graine de pensée qui lui demanderait beaucoup d’efforts encore avant d’éclore venait de germer. Il allait chercher le moyen de se retirer de ce projet d’une manière qui permettrait aux riverains de continuer leur petite utopie. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.