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Billet de blog 12 déc. 2020

Professeur clandestin

Titulaire d'un CAPES estampillé par la République Française, me voici promue par un décret du 07 décembre au rang de professeur digne d'exception. En plus de ma légendaire agilité pour enseigner malgré les entraves placées sur mon chemin, j'ai été pourvu officiellement d'une cape d'invisibilité : j'ai l'immense pouvoir institutionnalisé d'enseigner sans être face aux élèves. Qui suis-je ?

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UN PROF DOC !

Prof doc sans élèves élèves sans prof doc © CC0 Domaine public

#Prof doc #Prof du CDI #Professeur documentaliste @profdoctrèsencolère

Ce hashtag est resté discret, peut-être car les profs docs ne sont que 11 000 en France pour 5 676 000 élèves, leur Certificat d'Aptitude au Professorat de l'Enseignement Secondaire limitant leur exercice aux collèges et lycées. Pourquoi sont-ils en colère ? Un décret paru au JO le 05 décembre indique qu' une prime d'équipement informatique sera attribuée aux psychologues et aux enseignants stagiaires et titulaires de l'Education Nationale à l'exception des professeurs de la discipline de documentationLa justification invoquée est qu'ils ne sont pas face aux élèves. 

La non obtention de cette prime informatique, en soi dérisoire, ne suffit pas à expliquer la colère des profs docs. Cette mesure vient en quelque sorte officialiser le sentiment de mépris ressenti par des professeurs qui ont beaucoup de difficulté à enseigner la matière pour laquelle on les a recrutés puisqu'aucun texte ne définit clairement le nombre d'heures d'Education aux Médias et à l'Information que doivent recevoir les élèves du second cycle. Seule une circulaire des missions très vaste définit en 2017 ( la précédente datait de 1986) leurs fonctions qui sont pourtant, en toutes lettres, celles d'un enseignant :

La mission du professeur documentaliste est pédagogique et éducative. Par son expertise dans le champ des sciences de l'information et de la communication (Sic), il contribue aux enseignements et dispositifs permettant l'acquisition d'une culture et d'une maîtrise de l'information par tous les élèves. Son enseignement s'inscrit dans une progression des apprentissages de la classe de sixième à la classe de terminale, dans la voie générale, technologique et professionnelle. En diversifiant les ressources, les méthodes et les outils, il contribue au développement de l'esprit critique face aux sources de connaissance et d'information. Il prend en compte l'évolution des pratiques informationnelles des élèves et inscrit son action dans le cadre de l'éducation aux médias et à l'information. 

Le professeur documentaliste peut intervenir seul auprès des élèves dans des formations, des activités pédagogiques et d'enseignement, mais également de médiation documentaire, ainsi que dans le cadre de co-enseignements, notamment pour que les apprentissages prennent en compte l'éducation aux médias et à l'information. 

La circulaire indique ensuite que ce professeur est responsable du CDI, du fonds documentaire, de son enrichissement, de son organisation et de son exploitation.  ... Il prend des initiatives pour ouvrir l'établissement scolaire sur l'environnement éducatif, culturel et professionnel, local et régional voire national et international.  

#missionimpossible

La liste ne s'arrête pas là. Elle dresse du professeur documentaliste le portrait d'une sorte de personne douée d'ubiquité, homme et femme orchestre capable à la fois d'accueillir pendant 30 heures par semaine*  un nombre d'élèves indéfini dans le CDI, leur proposer des projets lecture, les accompagner dans leur travail personnel, guider leurs apprentissages sur internet, organiser des sorties culturelles, en même temps que gérer un fonds, c'est-à-dire exercer des opérations de l'esprit très minutieuses ( saisie sur le logiciel des codes barres, analyse des contenus intellectuels, dépouillement des revues et inventaires exemplaire par exemplaire, gestion de l'interface en ligne du logiciel, devenu portail avec un webmastering très complexe ...) et qui demandent une concentration rarement compatibles avec un groupe d'adolescents pouvant aller jusqu'à une quarantaine d'élèves si l'espace est vaste. 

Aucune limite n'est en effet indiquée dans les textes, et pour peu que l'établissement manque d'assistant d'éducation, que le CPE refuse de tenir des permanences, c'est au CDI que viennent s'installer les élèves. Les professeurs documentalistes n'ont alors de leur fonction d'enseignement qu'une immense nostalgie et aucun moyen réel de faire entendre leur statut de professeur : rien ne leur permet dans les textes de refuser d'accueillir des élèves pour gérer leur fonds ni pour préparer leurs séances pédagogiques. C'est donc un combat pour eux que d'exercer leur métier. Beaucoup sont assez passionnés pour le mener et y croire malgré le peu de visibilité dont ils bénéficient et le qualificatif de prof doc exceptionnel qu'on leur décerne (discréditant ainsi les autres, c'est tellement facile) lorsqu'ils font de leur mieux leur métier aux tâches impossibles à réaliser pour une seule personne.

Ils ont heureusement la possibilité de choisir dans leurs missions celles qu'ils développeront dans le cadre d'une politique documentaire définie avec l'équipe éducative approuvée par le chef d'établissement. On imagine le temps qu'il faut pour élaborer ce genre de contrat d'objectifs avec une progression adaptée à chaque niveau quand il faut caser des séances sur les heures de cours des professeurs dont le nom apparait dans les emplois du temps et qui ont eux-même la plus grande difficulté à faire passer leurs savoirs sur un nombre d'heures qui se réduit, et avec des élèves aux cerveaux de moins en moins disponibles ( besoins de base non satisfaits, addictions aux écrans, etc...).

#fantômenumérique

La numérisation de la gestion des établissements contribue elle aussi à l'effacement des professeurs documentalistes qui doivent bénéficier d'un-e chef d'établissement exceptionnellement doué en informatique pour leur permettre d'apparaître sur les ENT dans les cahiers de texte des classes et dans les évaluations par compétences, ces attributions étant conditionnées par un logiciel qui ne prévoit pas la matière documentation ou EMI (Education aux Médias et à l'Information) dans les emplois du temps.

Pourtant les compétences à évaluer dans le socle commun de connaissances font apparaître "un enseignement explicite des moyens d'accès à l'information et à la documentation, des outils numériques, de la conduite de projets individuels et collectifs ainsi que de l'organisation des apprentissages".  Les compétences ensuite déclinées en items demandent une formation et une expérience en la matière que les professeurs des disciplines autres que la documentation sont peu à maîtriser. 

Apprendre entre autres à des élèves les principaux critères permettant d'évaluer la fiabilité et la pertinence de diverses sources puis corriger leurs travaux lorsqu'ils constituent une documentation sur un sujet : sélectionnent des sources, citent leurs sources et élaborent une sitographie demande des heures et des heures de vérification adresse par adresse des sources choisies et une correction très précise pour expliquer en matière de recherches sur l'environnement par exemple que si l'on cite une page publiée par Greenpeace, organisation peu connue des collégiens, on se doit alors de contrebalancer avec un site moins engagé et de faire apparaître aussi une information de source officielle. Sans évaluation et vérification, quel collégien ou lycéen irait lire les Mentions légales du site lorsqu'il aura déjà réussi à trouver une page qui répond correctement à son sujet ? 

#nonreconnaissance

Après des oublis involontaires, tel que l'absence d'un protocole sanitaire pour la consultation des documents dans les CDI, leur prêt et leur retour, qui a obligé les professeurs documentalistes à aller se renseigner sur les sites des médiathèques pour savoir quelles étaient les mesures de quarantaine à prendre, alors qu'un protocole avait été établi pour l'éducation musicale, physique et sportive et pour la restauration scolaire, la publication d'un texte officiel les mettant en toutes lettres à l'écart d'une prime qui concerne leur principal champ d'intervention, le numérique - qui peut croire aujourd'hui que la "documentation" n'est que de papier ?- est perçue pour beaucoup comme un violent mépris envers leur fonction. 

Les psychologues de l'Education Nationale  qui se voient bénéficier de cette prime alors qu'ils ne sont pas recrutés par CAPES et ne se sentent pas concernés par la reconnaissance de leur fonction d'enseignant, ne vont pas refuser la prime mais ne comprennent pas bien pourquoi elle leur est attribuée. 

Aux difficultés pour exercer le métier d'enseignant pour lequel les profs docs ont été officiellement recrutés, s'ajoute une longue liste de différences salariales, des heures supplémentaires rémunérées à un taux plus bas que les autres professeurs, l'impossibilité de faire rémunérer la fonction de professeur principal qu'ils exercent parfois. L'absence d'inspection spécifique pour les professeurs documentalistes, qui ont comme les Conseillers Principaux d'Education (CPE) la même que celle des personnels de direction, ne facilite pas la reconnaissance de leur métier et n'offre aucune perspective d'évolution puisque, sans inspection dédiée, il ne peut y avoir d'agrégation. 

Ils bénéficient heureusement la plupart du temps d'une sorte de bienveillance teintée de compassion de la part de leur direction, ce qui en soi n'est pas une position très enviable, mais, si tel n'est pas le cas, leur statut produisant structurellement une sorte de situation de harcèlement moral dû à la multiplicité des missions génératrice de burnout et à l'absence d'horaires d'enseignement définis pour exercer leur travail, ils peuvent vivre des moments très difficiles, voir leur fonction niée, et confiée à des assistants d'éducation ou à des services civiques qui ouvrent les CDI sur des temps d'internats.

Les oublis volontaires et involontaires se répétant, la confiance se restreint : le temps et les compétences qu'il faut pour constituer un fonds s'oublieraient tout aussi facilement, et puis l'idée ne flotterait-elle pas que, n'importe comment, les élèves ont assez de Google pour faire des recherches ou que Pix et son intelligence artificielle feront bien mieux que les professeurs en matière d'éducation aux médias ?

#profdu21esiecle ?

Et voilà qu'on se demande si ce n'est pas après tout le sens qu'il faut retenir d'un Grenelle de l'Education dont la liste des intervenants invités à se projeter sur Le métier de professeur au XXIème siècle n'était constitué pour la plupart que d'économistes et de spécialistes des neurosciences et d'aucun enseignants ni d'expert en sciences de l'éducation ? Les limites étant sans cesse repoussées, les syndicats ont fini par quitter les lieux, lorsque le mépris des professeurs s'est affiché par des interventions se permettant de discourir sur leur uniformité comparable à celle d'oeufs dans une boîte. 

Heureusement, les profs docs ont de l'humour malgré leur colère et sur les réseaux sociaux, tagués par #profdoc ou  #profdocencolere, fleurissent les images de profs au milieu d'élèves, masqués par une affiche indiquant #Je suis un élève...ou autres montages les montrant enseigner aux arbres de la cour de récréation,  ou apparaissant sur des couvertures de livres comme La disparition. 

Une pétition pour leur reconnaissance circule à cette adresse.

Je remercie le prof doc sorti de sa réserve bien rangée qui m'a aidé à trouver toutes ces informations sur internet. 

* six autres heures sont dues à la maison pour les contacts, les recherches, les préparations, etc...

Prolongements : 

Professeur documentaliste, sur Wikipedia, l'Encyclopédie libre, mis à jour le 02/12/2020, https://fr.wikipedia.org/wiki/Professeur_documentaliste

Prime d’équipement informatique : les professeurs documentalistes se mobilisent, par Yassine Bnou Marzouk, le 11/12/2020, sur LeMonde.fr, https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/12/11/prime-d-equipement-informatique-les-documentalistes-se-mobilisent_6063075_3224.html

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