François le bouquiniste de Fouras

François. François le bouquiniste n’est plus. Il avait sa boutique à côté du marché couvert de Fouras, en face du marché aux poissons. Chaque matin, il sortait ses bouquins, entassait des caisses de bois, faisait rouler les présentoirs à cartes postales, et choisissait quelques trésors pour attirer le chaland.

On ne sait jamais très bien ce que l’on retiendra d’une personne qu’on a connue. On la côtoie, on l’apprécie, elle nous inspire, nous ouvre des horizons et puis on la perd de vue. Le temps passe et l’on se dit qu’on devrait la rappeler, prendre de ses nouvelles, on est à deux doigts de le faire et en fait on est emporté à vive allure par le rythme, on se laisse filer sur le courant. Et puis quelques jours plus tard, entre deux réunions, dans une minuscule pause qui vous fait décrocher le téléphone alors que jamais vous ne l’auriez fait normalement à ce moment-là, une voix lointaine vous apprend que cet ami vient de décéder. 

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François. François le bouquiniste n’est plus. Il avait sa boutique à côté du marché couvert de Fouras, en face du marché aux poissons. Chaque matin, il sortait ses bouquins, entassait des caisses de bois, faisait rouler les présentoirs à cartes postales, et choisissait quelques trésors pour attirer le chaland. 

Dans le creux tiède de la matinée, avant la foule des onze heures, en partant buller sur une terrasse en bord de mer, on passait voir ce qu’on trouverait ce jour-là sur les grandes tables de son étal, quel trésor il aurait déniché et déposé entre les plans authentiques de la Licorne, un Spirou relié ou une ancienne édition de livre scolaire sur l’époque révolutionnaire.  Dans l’encadrure de la porte, son porte-feuille de cuir d’une main, une cigarette de l’autre, François prenait le frais. Il avait malgré ses 75 ans, sa respiration de chambre à air et sa barbe de capitaine Haddock, un petit air d’elfe en vadrouille, toujours émerveillé d’un ver de poésie qu’il venait d’extraire d’un vieux livre ou d’une particularité de la langue française dont il aimait les acceptions particulières. 

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Il décollait alors en de charmantes conversations, emportait son ami des lettres sur ses ailes, et nous nous évaporions ensemble au pays des auteurs et des morceaux choisis. Quoi ? Tu ne connais pas ce texte ? Mais si ! et de citer de mémoire, des vers de Ronsard, un poème d’Aragon, … la chanson de Ruteboeuf… Les maux ne savent pas seuls venir; Tout ce m'était à advenir S'est advenu. 

Ce n’était pas un homme, c’était une fugue, il soufflait à nos oreilles les mots de l’amitié et puis lançait les grandes orgues, pour vilipender un vieux con, dézinguer un facho, encenser un maître et  puis pianissimo s’extasiait sur l’art simple avec lequel était ici décrit un sentiment pur, là une petite merveille de la nature. Toujours il insufflait la joie, et l’on partait de son étal, le coeur gonflé d’un grand désir de lire et de s’instruire.

Les plus curieux s’aventuraient dans l’antre où s’entassaient pêle mêle des caisses et des caisses de livres que des clients lui rangeaient parfois. En haut à droite, le théâtre, à gauche, la poésie. On entrait  alors  dans un nuage vaporeux, enivrés des fragrances de vieilles pages, issues de bibliothèques aux reliures de cuir, ou de rayonnages d’étudiants. Brochés, cousus, collés, ils s’étaient rejoints ici et c’était une pêche miraculeuse, la quête d’une âme soeur avec laquelle on partirait pour quelques sous. 

François nous rendait une ou deux pièces, barbe en broussaille, comme s’il sortait d’un chalut par force 5 entre Utsire et Fisher.  Il était souriant comme un prince, heureux de cette rencontre qu’il venait de provoquer, grand shaman qui faisait circuler les belles lettres entre les esprits immortels et vivants. 

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Il était de la famille des amis et mes amis d'ici qui sont passés par la petite rue de la Halle sauront quel est aujourd'hui mon chagrin.

Adieu mon ami, repose en paix. 

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