Chez soi dans la ruralité ?

Soyons clair ! Etre rural, c'est être chasseur, faire vivre des traditions, perpétuées de générations en générations par les anciens, rendre heureuse sa femme qui plumera les alouettes au retour, et tout ce qui n'est pas d'accord avec ça, c'est du citadin, forcément. Non contents d'avoir sillonné les chemins de campagne le fusil en bandoulières lors des derniers confinements...

Non contents d'avoir sillonné les chemins de campagne le fusil en bandoulières lors des derniers confinements, sous les yeux de ceux qui les observaient déconcertés et envieux derrière leurs fenêtres, passant pour des idiots qui respectaient les règles, eux qui n'étaient pas du clan, de celui où l'on a le réseau assez large pour bénéficier de l'indulgence des gendarmes lors d'un contrôle où le faciès se joue en fonction du nombre de cousins qu'on dans le coin,

Non contents d'être les rois des sentiers de septembre à mars, d'occuper les lieux de promenade avec leur pancarte "attention chasse en cours", qui ne précise pas si l'on risque sa vie à emprunter le chemin départemental pour rentrer le soir à son domicile, de donner des frissons mortifères aux balades à vélo lorsqu'on voit au loin des gilets orange ou jaunes et qu'on entend dans le brouillard siffler des balles ( dont on apprend par ailleurs qu'elles peuvent parcourir des kilomètres et toujours ainsi provoquer des sérieux dégâts),

Non contents de voir le gouvernement s'apprêter à ré-autoriser certaines chasses jugées illégales,

Non contents d'avoir vu le prix de leur permis baisser de 400 à 200 euros en 2018,

les voici maintenant qui manifestent par milliers et s'arrogent une ruralité du chez soi, ce chez soi d'où l'on n'est pas du tout pour peu que l'on soit passé par la ville, alors que l'exode rural n'est pas loin au point d'effacer chez les citadins les grands-pères ou grands-mères ruraux, qui n'étaient pas tous, loin de là ! des chasseurs. Et des chasseuses encore moins! car on a beau trouver des femmes dans les rangs des acharnés de la chasse, leur place est plus généralement au plumage ou à la battue qu'au tir ou à la glu.

"Qu’on nous laisse vivre ! " L'appel du président de la Fédération nationale des chasseurs Willy Schraen, appelant à la création d’un grand ministère de la Ruralité,, "pour s'y sentir enfin chez nous",  a été relayé dans les médias sans aucune mise en perspective ni parole offerte en contrepartie aux millions de gens habitant dans les campagnes et qui ne chassent pas. 

Il serait pourtant intéressant d'entendre des témoignages de ces cueilleurs promeneurs qui voient ces grands connaisseurs et amis de la nature enfermer leurs chiens dans quelques mètres carrés. Que dire encore des haies taillées certes pour rendre service, mais en pleine période de nidification ou au beau milieu de la saison des mûres ? Et de ces chemins ravagés par les quads pour aller plus facilement dans les bois "entretenir les terrains" et "préserver la nature". 

Quant à ces faits-divers documentés sur les réseaux sociaux de chasseurs traquant des biches ensanglantées jusque devant la porte de résidents  (mais sans doute non ruraux et donc nulle part chez eux car ni chasseurs ni traditionalistes acharnés), de jeune homme écolo et néo-rural abattu par une balle perdue, de morts par balle alors qu'ils circulaient sur une autoroute en bordure de zone de chasse, pourquoi ne sont-ils pas opposés à la parole envahissante de ces chasseurs qui sont déjà bien assez chez eux !? 

Il serait temps de modérer un peu les propos de ces chasseurs tout permis et de leur montrer l'immensité de leurs avantages dans un territoire qu'ils doivent bien penser à partager, non seulement avec les citadins en visite mais aussi avec les autres ruraux qui ne leur ressemblent pas. On ne peut ainsi s'arroger tout un territoire et il est bien trop facile de diviser les gens de manière caricaturale en rangeant d'un côté les bons ruraux et de l'autre les faux ruraux. Ou alors autant ré-écouter le sketch des Inconnus ! 

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