CORONA PROPAGANDA | VIOLENCE. 19/X

La violence sait succéder à la terreur. Mais pas si la terreur est totalitaire. Le système même de la société de 2020 la rend incapable de ce rebond, comme elle est impropre à la catharsis. L’après-confinement sera, par contre, pour quiconque l’interprétera, d’une malléabilité totale : il livrera tous les sentiments et toutes les attitudes qu’on voudra que la société ait. Elle y croira, encore.*

[note de l’auteur : j’étais en train de me dire qu’il y a quand même un truc bien, cette année, c’est qu’y aura pas eu la grippe, du coup.

J’essaie de démarrer léger, parce qu’avec un titre pareil, il y aura forcément des paragraphes très rudes à lire. Tout le monde n’en est peut-être pas capable. Il faut faire attention à l’écrit : sa puissance est radicalement autre et ce n’est pas parce qu’on croit, à voir des images de violence réelle ou fictionnelle à la télévision, qu’on sait ce qu’elle peut être, qu’on est forcément blindé et blasé pour la lire. Je peux écrire bien pire que cet article, sur la violence, sans une seconde tomber dans la perversité ou le gore du film d’horreur, mais uniquement et justement en retranscrivant la violence. Il ne me semble pas, ici, que je sois allée trop loin. J’ai fait attention, l’objectif n’est pas là. Et j’ai essayé de glisser des passages allégés d’humour. Mais ce n’est pas pour autant que ça ne restera pas choquant, peut-être.]

 

La première violence concernée est celle qui a une expression physique, dont, à l’échelle d’une société : manifestation en bélier, destruction, émeute, lynchage, guerre civile, révolution.

drapeau-pirate

Même à quelqu’un qu’on adore on peut arriver à retourner un coup en réponse immédiate à une terreur provoquée sans le vouloir ou lors d’une farce. La compréhension que « rien n’est grave » est confondue avec une première violence : celle qui a été faite en faisant peur et la catharsis se mêle avec une seconde violence retour, de protection et d’attaque, elle. Celle qu’exprime n’importe quel animal. Elle est si rapide que difficilement contrôlable et le coup est si prompt que l’arrêter avant qu’il atteigne son but est un effort. Ensuite, il y a la colère ou le reproche, ou l’exaspération, le soulagement ou le rire, selon.

La terreur est souvent suivie de la fuite. Rares sont ceux qui « attaqueront » en réponse à une terreur. Dans le métro : un homme qui était assis à côté de moi s’est levé et a commencé à tabasser à poings fermés, au visage, une nana face à lui. La rame était comble, dans la seconde elle m’a fait l’effet d’être vide et je m’en veux encore, parce que je tenais un parapluie pliant, donc une arme, et que j’aurais pu le frapper, mais je ne sais pas pourquoi, j’ai choisi de lui hurler dessus en restant à côté de lui et d’hurler à ceux tassés aux deux fonds de la voiture de « venir » et tirer l’alarme. Il a fallu attendre que le métro s’arrête pour qu’au passage en sortant quelqu’un tire l’alarme, l’autre s’était enfui dès les portes ouvertes, lui aussi avec une certaine terreur, je suppose. La nana était hagarde, en sang, le nez cassé, la bouche explosée, elle n’avait pas eu un geste de défense ; des gens sont revenus pour témoigner de la scène. Non, vraiment ? Et tendre des mouchoirs. Il me semblait que mon jean était en métal quand mes jambes cognaient dessus et je me suis retournée contre ceux encore là, pour demander pourquoi ils avaient reculé, en hurlant encore. Ça faisait un cumul de violences et de terreurs, toutes différentes. Et il y avait plus d’hommes que de femmes dans cette rame : ça n’a rien changé. La lâcheté était un paysage, surtout à entendre les coups, son silence dépassait mes cris.

La défense des témoins, pour justifier leur fuite, a été : « On ne savait pas s’ils se connaissaient. » Et cette réponse ne m’est pas restée du tout pour sa chute aberrante, scandaleuse et inadmissible. Il n’y avait aucune aberration dans cette réponse. Elle était exacte, si on tient compte du référentiel. J’y reviendrai.

Ensuite, j’ai su frapper, je n’ai pas reconduit cette expérience-là, je n’ai plus été arrêtée par une incompréhension et une ignorance physique. J’ai su aussi plus tard ce que pouvait être d’être l’agressée, mais j’étais trop consciente pour en être victime même si je sais que penser ainsi est exclu, donc il y a bien eu mesure de la violence, et pas, ou plus, ce hasard épouvantable de voir soudain les coups pleuvoir pour rien, rien.

Ça s’apprend « attaquer » et « se défendre » et même « encaisser », il faut des étapes, parce que nous manquons d’animalité, d’instinct et qu’avant la dimension déployée de la violence, il faut une connaissance, un prérepérage, une gestion incroyable : on a un cerveau, et des siècles de culture d’autre chose qu’une réponse animale. C’est foutu, pour nous, cet instinct-là, dès qu’on est plus un tout-petit. Même les pires cons de 2 de QI doivent franchir « une » culture peu importe qu’elle soit basée sur la peur de la répression, elle existe. Les soldats entraînés ont « appris » la gestion de la violence et des réactions possibles, les pompiers le savent avec en plus une tessiture psychologique, mais pas ce dont la société a hérité à la présidence et qui se croit un « chef de guerre », ni en France, ni presque nulle part dans le monde sauf dans les pays où la violence reste « déclarée » voire étatique.

Si le mot « guerre », peut être utilisé par un « chef de guerre » sans que la violence ait le moindre rôle là-dedans, ni à l’attaque, ni en défense, ni à encaisser, c’est que la « violence » n’a plus la place qu’elle devrait avoir dans la société, que sa définition est perdue, et que, donc, une autre définition doit la remplacer, mais aussi autre chose dans les actes, qui ne serait donc pas reconnaissable en tant que « violence ». J’ai réagi x fois à ces mots de « guerre », « front », « guerriers », « combat » dont tout le monde s’est emparé avec fureur, délice et en y croyant, …en y croyant ! alors que pas une seule goutte de sang n’est même tombée lors des prises de sang. Où est la violence si une guerre se passe sans elle ? Et qu’est-ce qu’elle est en train de faire, comment, à qui ?

Ça fait x fois que je dis, sous toutes les formes possibles, et depuis des mois et des mois, …des années, que le décalage d’un registre de ton, et d’un champ lexical, en dehors de la production artistique, l’humour, et au pire d’une certaine communication (pub) maîtrisée, peut faire un tort incalculable.

D’ailleurs, je suis au bord de beugler comme Stallone, il y a longtemps, que « C’ÉTAIT PAS MA GUERRE! » avec un bandeau noir au bras à défaut d’un masque. …Même si je préfère la version de Gizmo, dans les Gremlins, qui dit la même chose. Et d’ailleurs, je me demande s’il y a quand même un mec, à Paris, qui a pensé, pour faire rire sa rue, sachant en plus maintenant que si on sort : on est mort, d’après Lallemand (c’est marrant, je n’ai pas vu de comique à ce propos non plus, pourtant, à chaque fois qu’il l’ouvre, avec son nom et sa tête, et sa casquette, il y a un boulevard… mais bon : gravité, sérieux, gravité, sérieux, okay ………Mais non, quand même, il est à hurler de rire, ce mec, tout de lui, tout ce qu’il dit : c’est drôle ! Pourquoi personne ne rit au lieu de le prendre au sérieux comme ça ? Je ne comprends pas. C’est drôle ! Il est drôle ! Pourquoi les gens s’offusquent comme ça ?) Ouais, donc, j’espère qu’un mec à trouver à hurler : « JJJJJJJJAAAAAAAAAAAANNNNNNNNNNNNVVVVVVVVVIIIIIIIIER ! ».

Je déteste en passer par mon expérience, pour quelconque sujet, j’estime que je devrais être en droit d’aborder n’importe lequel pour lui-même sans preuve d’une autre connaissance qu’intellectuelle et esthétique dont la capacité de projection est immense et quasi exhaustive. Mais tout particulièrement pour ce sujet-là, pour lequel le corps même est très concerné, je sais que l’époque saura très vite avoir son arrogance et être si sûre de son opinion et de ses expériences qu’elle n’admettra pas une analyse cérébrale. Pour casser cet orgueil-là et la simplification des arguments, il faut que moi je joue à l’inverse : tu as déjà reçu un coup ? Donné un coup ? Non ? Alors écoute-moi. Et si oui : réfléchis avec moi en écartant ce que tu sais.

La société a beaucoup rejeté, ses dernières années, la compréhension des systèmes de violence, au corps à corps, autant qu’elle a perdu, d’ailleurs, la maîtrise d’un autre corps à corps qu’elle laisse devenir un étrange mythe bientôt sans intérêt. Le rapport à la chair, saignante ou pas, de la société, est perdu. Elle ne se mesure plus, elle le vit par procuration et sa désensibilisation a atteint un stade critique : elle ne sait plus ce qu’elle a perdu, comment, ni pourquoi. Il n’y a pas de jalons très nets, dans l’histoire de la société, sur les 50 dernières années, auxquels, si elle voulait comprendre « pourquoi elle a mal au dos », elle pourrait se raccrocher et qui lui indiqueraient le plus simplement qu’elle a « choisi » d’avoir mal au dos, et qui sauraient lui dire, en plus, pourquoi, comment. La désexpérimentation de son propre physique par la société a pourtant des causes qui n’ont évidemment rien à voir avec les grands titres : sédentarisation, manque d’exercice, de repos, nourriture impropre, mollesse des jeunes, la faute aux écrans, blablabla. La désexpérimentation de quelconque corps et corps est la conséquence de celle de son propre physique.

Parfois je réponds à « ça va finir en guerre civile », par « non, la société ne sait plus courir. » Et je ne parle pas de courir à l’assaut, je parle de courir pour fuir.

Si une terreur était imprimée à la société, physiquement, la société ne serait pas capable d’une réaction de violence physique. Ceux qui ont eu, parmi le mouvement des Gilets Jaunes, soi-disant, une violence physique dont on a tellement parlé, ne pourraient pas se justifier en prétendant qu’ils ont réagi suite à de la terreur. Pourtant si, mais celle-ci n’a pas été analysée encore. Les Gilets Jaunes ont couru, se sont battus, ils ont frappé, pour certains, ils ont largement été frappés, pour d’autres, il y a eu des morts. Ils ont cassé, beaucoup, il paraît. Ont-ils imprimé de la terreur à la société ? Non. À ceux face à eux ? Non. Au gouvernement ? Non. Aux intellectuels ? Oui. Pourquoi ?

Les Gilets Jaunes ont fait des dégâts matériels, et ils ont brisé un plâtre dont on a voulu faire le symbole de leur violence, sa plus grande victime quand il s’agit le plus exactement de la démonstration du soutien de l’Art à leur cause.

Pendant des mois, tandis que les samedis se succédaient, les médias ont bavardé sur le thème de la violence, jugée si inadmissible, intolérable, condamnable, il n’y avait pas de mots assez forts. Des plateaux populaires aux émissions de France Culture, le sujet n’en finissait plus d’être là, et la violence était lapidée, énuclée, piétinée, tabassée, traînée, amputée, choquée, secouée, projetée, menottée, humiliée, affamées, assoiffées, étouffée, fracassée, pulvérisée. À la fin, il ne restait plus rien d’elle, à la jouissance de tous. Chaque invité, sur chaque plateau, chaque jour, pendant des semaines et des semaines, avait tenté avec acharnement de plus détruire la violence que l’invité précédent et rien n’existait plus que de témoigner contre elle, d’enfoncer les ongles de son mépris et de tirer vers le bas jusqu’à lui arracher tout visage, qu’elle perde toute identité.

C’était un défi intellectuel de trouver les mots qui n’avaient pas été prononcés encore pour exhorter la société à démembrer à jamais la violence, par respect pour sa culture, son éducation et sa tolérance. Cette violence avait sa traîne d’adjectifs adorateurs que chacun ne manquait pas de répéter jusqu’à ce que leurs noms soient maudits mille fois en chaque cœur : elle était raciste, homophobe, nationaliste, antisémite. Rien que pour ce dernier démon, c’est l’Histoire qu’on a convoquée, qui n’est pas venue, mais dont on a parlé comme si elle était là quand même, à laquelle on a brisé les jambes pour qu’elle tombe à genoux d’horreur et crevé les yeux pour qu’elle pleure, et percé les tympans pour qu’elle semble supplier toujours plus l’évincement à jamais, pour ne plus l’entendre, de tel mot « antisémite », car la société et même le monde étaient bien trop éduqués pour avoir à le retenir encore, le prononcer un jour à nouveau. Les causes même de l’antisémitisme étaient combattues avec assurance et fierté et leur disparition était inexorable. « Plus jamais » hurlait la société dès qu’on lui demandait. Elle est même allée manifester, dans un calme démonstratif, pour montrer l’exemple, une grande procession, grave, affligée, concernée, très fière d’elle. Alors que les Gilets Jaunes démultipliaient avec frénésie leur propre communication, leur design, leur graphisme, leurs formules et les échanges d’informations, d’archives, de réflexions, d’expériences pour résister d’une façon, oui, elle, inédite, et tenir leurs bastions, qu’ils soient réels, sur les ronds-points, ou plus segmentés et mouvants, les samedis, dans les rues, ou qu’ils soient ceux de leur propre existence, en tant qu’individus et en tant que mouvement, la société, elle, processionnaient, conduite par sa bienséance, ayant retrouvé le visage que tout 68 ne supportait plus de voir, et répétant avec régularité « J’ai honte ». Ouais ? Hé bien, …continue ? Se plaire, dans la vie, c’est déjà ça, savoir qu’on fait le bien, qu’on pense le bien, c’est cool, je suppose. Alors qu’il y a tellllllllement de violence inadmissible dans le monde. Prie. Reprends la prière aussi. Ça manque.

Les Gilets Jaunes, qui n’ont jamais tagué une tombe, explosaient à leur niveau, (leur niveau, c’est important), de créativité tandis que la société allait se purifier pour racheter leurs péchés, dans sa marche funèbre.

Le terme de violence, quand il a été le sujet des intellectuels, a été casé dans une phrase d’une rare profondeur, et qui était la preuve d’une réflexion hors du commun : « Quand on n’a plus les mots, il y a la violence. » Ma réaction contre ça a fait le tour du monde, personne ne le sait peut-être, ou encore, mais j’ai fait une vidéo que j’ai postée à tous les grands quotidiens européens et américains, australiens, signalée deux fois, par mail et par twitter.

Les intellectuels, les élites, de France, n’ont pas su reconnaître « qui » n’avait plus les mots. Je peux concevoir que ce soit difficile pour la masse de mesurer cette phrase pour ce qu’elle est : « Quand on n’a plus les mots, il y a la violence. », parce que la société va tout simplement la comprendre du premier coup. Sans question. Ça va lui sembler une évidence. Et au-delà de ça, si cette phrase est prononcée par un intellectuel et qu’elle, « masse », « société », est capable de la ressortir, jusqu’à la radoter, elle va d’autant plus la considérer d’un bloc et conclusive, trop orgueilleuse de démontrer son intelligence « capable » de celle des intellectuels. …Je hais la société quand elle fait son Jourdain. Ça dit quelque chose à tout le monde, comme référence, ça normalement.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.— La voix A, se forme en ouvrant fort la bouche, A.

MONSIEUR JOURDAIN.— A, A, Oui.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.— La voix E, se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut, A, E.

MONSIEUR JOURDAIN.— A, E, A, E. Ma foi oui. Ah que cela est beau!

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.— Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles, A, E, I.

MONSIEUR JOURDAIN.— A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science.

(scène IV, acte II, Le Bourgeois gentilhomme, Molière, 1670)

Tombée de si haut que des élites, la phrase « Quand on n’a plus les mots, il y a la violence. », pour la société, ne peut pas dépasser son sens qui est d’une platitude totale, et si totale que la masse ne pense pas réellement à chercher autour de ce sens.  Si elle l’avait fait, elle aurait découvert que ceux qui n’avaient plus les mots étaient les politiques, les intellectuels et les médias. Qui, pendant un an entier s’est sans relâche posé la question « Qui sont les Gilets Jaunes ? » sans jamais trouver, sans jamais comprendre, et surtout, comment cette question pouvait-elle seulement exister ?

Alors, la phrase « Quand on n’a plus les mots, il y a la violence. » avait une autre portée, et cette fois éclairait quelque chose de gravissime : les deux élites, politique et intellectuelle, ainsi que leur système de communication privilégié dont ils interdisent l’accès à d’autres que ceux qui leur doivent un pouvoir, n’avaient aucun moyen, aucune connaissance, aucune éducation, aucune culture suffisants pour s’adresser à une part de la société, donc à sa totalité.

Si la société avait été capable de réfléchir cette phrase courte, si elle s’était pourvue d’assez de méfiance pour ça, de curiosité, elle aurait été capable de protéger le mouvement des Gilets Jaunes, de le réabsorber, reconnaissant haut et fort qu’il était bien d’elle et de monter tout autrement, puisque nombreuse, à l’assaut, pour exiger des mots, et pas la violence.

Une complication, de même, je le reconnais, est arrivée, qui a ruiné l’espoir que la société parvienne jusqu’à la vérité. Le président a pondu « le grand débat ». Et là, il faut réellement avoir un niveau tout à fait en dehors de la moyenne sociétale pour parvenir, alors que l’État lui-même mais en place une gigantesque scène publique d’échange, donc de paroles, relayée infiniment dans les élites, pour se hisser jusqu’à un seuil critique et comprendre que cette manœuvre est là justement pour faire oublier « Quand on n’a plus mot ». Rien de tel que de créer un nuage de fumée d’autres mots pour ça. Et aucun, les Gilets Jaunes l’ont constaté, ne les concernaient.

Cette analyse est d’autant plus impossible à faire pour la société, qu’il y a, parallèle à la complication, une donnée qu’elle ne peut vraiment admettre sans « terreur ». C’est que l’idée du « grand débat » n’est en aucun cas une volonté, une stratégie, une « manœuvre » d’évitement. Ça y ressemble tellement, et pas du tout. C’est ainsi que ça a été traduit, de tous les côtés, par tous ceux qui ont désiré critiquer l’esbroufe du « grand débat », c’est ainsi, presque, qu’il a été mis en œuvre, d’ailleurs, par le maigre et minable service de com’ de Macron, avec une sélection des meilleurs angles et meilleurs passages. Dès que l’idée est apparue, le mot « propagande » était au bout de sa laisse, si mal dressée, d’ailleurs, qu’elle tirait dessus devant.

Ça fait beaucoup, pour une société, de voiles, d’inversions, d’illusions, de vraisemblances, à écarter et si possible dans la seconde « d’avant », pour comprendre où se situe la réalité : la jalousie d’un président qui veut le devant de la scène et peu importe celle de quel spectacle, avec quelle compagnie, pour conter quelle histoire, notamment celle de « son » « peuple » comme il adore le dire aux micros européens avec un ton poignant de drame.

Le président a vu les éclairages des médias, un premier rôle qu’il pouvait prendre parce qu’il avait le pouvoir de le prendre. C’est tout. C’est tout. Ce n’est même plus la peine de parler de société, de Gilets Jaunes, de manifestations, d’essence, de RSA, de rien. Rien.

Rien.

Et la violence est où, là-dedans ? Dans la jalousie d’un président, son désir de gamin envieux et égoïste, et très bête, qui passe devant la société tout entière pour vivre son trip et l’utilise comme public prostitué.

Ça manque de sang ? Pour y parvenir, peu importait le nombre d’énucléations oculaires, d’amputations de mains, de nez cassés, de dents cassées, de crânes fracassés, de côtes éclatées, de vies ruinées, marquées et scarifiées.

Où est le problème ? La quantité de critiques de l’ensemble qui toutes, TOUTES, ont raté la vérité, et qui pourtant sont persuadées de la détenir. Une telle quantité de critiques ont équilibré parfaitement la charge illusionniste de l’attitude gouvernementale : 50/50, à en boucher la vue, à saturer l’ouïe. L’opacité était telle qu’infranchissable par la raison, par une autre voie. Cette opacité était parfaitement admise par la société, en osmose avec elle : il lui semblait qu’elle en comprenait tout : la « bonne idée » du débat, la « manœuvre » du débat. Elle-même, société, neutralisait la situation et équilibrait l’illusion et la critique de l’illusion.

Dans un tel système, totalitaire, par la société totalitaire et par un Pouvoir qu’elle s’est imposé, lui-même s’étalant totalitaire, ce qu’on nomme « violence » est nuage de fumée, cachant un vide, et la « violence », la seule, n’est plus du tout perceptible par la société. Elle ne saura pas qu’elle la subit, le plus quotidiennement. Parce que, si cet exemple Gilets Jaunes/ Quand on a plus les mots/ grand débat/etc a vraiment un « gros volume », étalé dans le temps, et a été connu, son modèle est reportable de plus à moins l’infini sur chaque action de l’État, chaque décision, chaque discours, et sur chaque réaction sociétale.

Jour après jour, la société sédimente sans le savoir la violence qu’elle subit, pour des infimes détails, pour de gigantesques affaires, pour une crise sanitaire planétaire inexistante scientifiquement et statistiquement, et l’Histoire se démerdera avec cette crise.

Une société qui est, sans le savoir, prise dans le béton d’une violence sédimentée, et même absorbée dans sa propre chair, dans son sang, à doses homéopathiques, sur 50 ans, qui aura filtré jusque dans ses idées, sa culture, ses connaissances, et acidifié et fait rouiller son sens critique, cette société-là n’a plus ni la possibilité de ressentir une terreur, ni celle de se projeter en dehors de cette commune paralysie, pour exercer sa propre violence. Elle est physiquement et mentalement incapable de courir pour assaillir, mais aussi de courir pour fuir.

On vient de la cloîtrer chez elle, parce ce que « nous sommes en guerre ».

Depuis des semaines. Chacun, chez soi, pense collectif, doit penser collectif, on ne lui laisse aucun choix et personne ne se laisse le choix. (Je reviendrai sur ça, le « collectif » dans l’épisode suivant.)

La société vient de se tester : elle est positive au totalitarisme, le sien, celui d’État, qui ne forme plus qu’un. La fusion date de 2019.

Et peut-être que le monde entier l’est, mais sans doute pas sous la forme française et je ne peux parler que pour elle. Pourtant, c’est probablement le terme qu’il faudrait savoir utiliser pour que le monde s’éclaire lui-même d’une autre compréhension. Elle est à ajuster, sans aucun doute, mais je sais que cet état est réel.

Dans un système totalitaire, il n’y a plus de violence de foule, il y a au mieux des mouvements de foule et la répression est admise. Dans un état totalitaire, la violence ne prend plus qu’une seule forme, et elle s’appelle « torture ». La société n’en a même plus le soupçon, s’il y a une rumeur, elle l’oublie volontiers, elle ne sait pas, en elle, comment ça se passe, et où, comment on est « arrêté » et pour « quel motif », comment on « disparaît ». Elle ne sait plus ce qui y mène, elle ne sait pas si on s’en sort.

En 2020, la société serait la plus incapable de définir, pour son propre siècle, pour elle-même, à quoi pourrait bien ressembler la torture dans un pays démocratique occidental. Elle ne parvient même pas à envisager l’absolue impossibilité que l’Histoire se répète et que le nazisme soudain, même sous une forme très altérée, nationaliste, la plombe.

Elle a même été rendue si brute et sans recul possible, en elle, qu’elle ne se souvient pas avoir jamais appris qu’il n’y a pas eu d’autoritarisme contre la société avant qu’un totalitarisme s’installe mais que la société le souhaitait avec ferveur.

Il n’y a pas de violence potentielle à attendre à la sortie du confinement. La terreur que la société devrait ressentir, elle paie pour en avoir sa dose en la voyant comme une protection, une « connaissance », une « culture ». Si l’État décide d’une violence punissable dans la société, la société la reconnaître sans broncher, qu’elle existe ou non : elle la verra et se rendra dans la rue manifester avec une mine d’enterrement, sa honte.

« On ne savait pas s’ils se connaissaient. »

 

À plus tard ?

 

Claire Cros, auteur conceptuel

* Ce texte fait partie de la série CORONA | PROPAGANDA, sur le modèle des Inktober, sur YouTube sur la chaîne PUCK, facebook sur la page PUCK, et sur le blog Mediapart.

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