CORONA PROPAGANDA | À GABRIEL MATZNEFF. 25/X

Je n’ai lu que des extraits de votre …prose. Je mets de côté le sujet méritant la mort comme critique littéraire, je parle du style : c’est archinul. C’est nul, mais nullissime à éclater de rire. C’est comme Le Clézio ou Modiano, Nobel ou pas, c’est à mourir de rire. Ce n’est pas le virus, l’unique problème global en France, le problème, c’est pourquoi personne n’a ri en lisant depuis 50 ans.*

Sade était doué, à l’écrit. Taré, se fantasmant, mais littérairement : virtuose ou presque ; Il avait un rapport au temps trop précipité, il s’emballait et donc foirait. Du coup, il ne peut être écartelé que par des auteurs qui ont la même facilité que lui. Je l’ai, évidemment, je ne pourrais pas rire autant de vous, sinon. S’il y a une puissance à l’écrit, elle n’impressionnera jamais ailleurs, elle ne masquera rien, la littérature l’a assez prouvé sur des siècles, la forme disparaît, il ne reste que le fond. Quand le fond de Sade n’est rien que des orgasmes de haine et violence que l’auteur se provoque en s’excitant en écrivant, et en ayant besoin d’augmenter la dose de fantasme en fantasme, on se dit okay, ben, ça me regarde pas trop en fait, ni moi ni personne, d’ailleurs, tant qu’il ne fait de mal qu’à lui… et on se retourne sur ses défenseurs acharnés passionnément amoureux de lui, à genoux devant lui, si écrasés par la virtuosité, et on ne rit plus du tout quand ils font la loi à Paris et décident, pour la société, de ce qu’elle doit lire, pour l’Éducation de ce qu’elle doit enseigner, pour le politique, du seul niveau de culture qu’il a à atteindre, pour la science, de son droit au silence.

Si on retire la virtuosité à l’écrit, qui n’a jamais été réservée au « Bien » par l’Univers, il reste de la philosophie de Sade, un propos de complotiste de comptoir. La même intelligence qui DOIT rire en vous lisant, irrésistiblement, ne peut pas tenir compte un instant du contenu dans Sade. Ce n’est même pas l’absence de morale, ni une permission dérapante de 68 qui vous a permis d’avoir la moindre existence, c’est l’absence d’intelligence dans ce que 68 a placé d’élites, parce que d’abord elle aurait ri en lisant ne serait-ce qu’un extrait de 4 de vos lignes, et ensuite elle n’aurait pas eu le choix de voir le fond unique de vos écrits et vous n’auriez pas eu une chance d’échapper à la prison parce que vos proies auraient été protégées par la société, par ses élites, et vous auriez dû faire tout ce que les pédophiles qui n’écrivent pas font : provoquer la vigilance de la loi, la haine d’une mère ou d’un père. Si vous étiez passé dans mes parages, vous seriez probablement mort et moi en prison sans regret de l’être.

Mais les élites de 68 ont décidé que vous deviez exister en tant qu’écrivain, vous, et tous les autres. Les 50 dernières années ne sont habitées que d’une médiocrité sans le moindre nerf, très bête, d’un ennui à crever, besogneuse, et d’une envergure moins large encore que celle du dos de ses livres. De toute façon, dès lors qu’on a prêté de la brillance à Lacan, un cerveau à Bataille, et qu’on s’est pâmé sur La Recherche sans l’avoir lue en niant Ulysse de Joyce, c’était sûr que ce serait foutu pour un moment. Tout le XIXe siècle des maîtres a gentiment flatté les médiocres de son temps pour ne pas qu’ils ne les emmerdent trop. Il faut lire Victor Hugo écrivant à Sand… Mais enfin, ce siècle-là avait des prodiges, donc de quoi laisser à leur niveau les écrivaillons et les histrions. 50 ans d’absence d’intellectualité assez ample pour être capable de rire spontanément, et la fin du XXe se poursuit dans notre siècle pour le malheur de la société qu’ils ont éteinte lentement : elle ne rit plus de rien. Tout est vrai et sérieux.

Dès qu’on vous a pris pour un écrivain, il fallait s’attendre à avoir vite, et 50 ans ne sont rien pour l’Histoire, un Macron comme président.

L’absence du rire, en France, me terrorise. Mais vous êtes un vieillard, et j’ai encore du temps devant moi pour corriger l’erreur du petit procès qu’on vous fait qui va vous laisser trop vivant et vos complices sans accusations ; je vous détruirai tous, jusqu’à ce que vous croyez de vous, et j’y prendrai un plaisir fou. Je veux entendre la société rire, avant que ce soit sa conscience qui s’éteigne aussi, écrasée par une culture qui n’a jamais existé.

À plus tard ?

 

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Claire Cros, auteur conceptuel

* Ce texte fait partie de la série CORONA | PROPAGANDA, sur le modèle des Inktober, sur YouTube sur la chaîne PUCK, facebook sur la page PUCK, et sur le blog Mediapart.

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