Cendre de chimères [13/31 #Inktober]

La cendre de chimères n’existe pas, inaccessibles à la destruction. L’époque croit pourtant en son existence : la banquise s’en couvre, l’Amazonie s’en teinte, Paris s’en pare, chacun s’en barre le front dans un prédeuil, les gouvernements trouvent ainsi à promettre des Phénix, l’économie à en vendre. Comment « l’incinération du feu » a-t-elle pu devenir la plus rentable propagande du Présent ? *

Cet article est en 2 parties, première partie : DRAGON CALL [12/31 #Inktober]

J’enchaîne donc sur les dragons(/cerveau, cœur, conscience, compétence, talent, intelligence, voire âme), l’incomparabilité, la comparabilité zéro et la non-comparabilité.

[Je ne plaisante jamais avec les chimères, j’ai une vénération pour les chimères, toutes, architectures de pensées, imaginaires, ou celles de Notre-Dame, notamment la Stryge, sont fondamentales dans mes textes, et sacrées dans Blanc.]

Comme le dragon, Chimère, le monstre de la mythologie grecque, crachait du feu ; elle avait le corps et la tête d’un lion au dos surmonté d’une tête de chèvre, une queue de dragon ou corps de serpent finissant par la tête d’un serpent. 3 paires d’yeux, donc, 3 puissances, et par essence : …ignifuge.

Chimère est devenue un nom commun employé de l’architecture (les chimères de Notre-Dame de Paris, désignées par Eugène Viollet-le-Duc) à la biologie. Une chimère désigne aussi une idée irrationnelle, un fantasme irréalisable.

Une chimère n’est pas l’espoir ; elle est à l’espoir ce qu’une cathédrale est à la religion, elle a son lieu propre, sa construction, distincte de toute continuité, elle ne provient pas d’un possible, elle est strictement autre. Elle peut abriter l’espoir, lui être un asile, quand il ne survit plus dans le réel. On peut perdre espoir, mais une chimère n’a jamais de fin car son début ne dépend jamais des éléments à disposition. Peut-être que son nom, de monstre à idée irréalisable, vient de l’ultra-infini de la puissance du monstre, son acuité à 360°.

Chimère est tuée ; Bellérophon, héros chevauchant Pégase, selon, lui fait avaler une lance lestée de plomb que le feu de Chimère fond dans ses entrailles même, ou il la crible de flèche. Une chimère n’a rien à craindre de la lance de la raison, lestée d’arguments ou pas. Elle ne l’atteindra pas. L’espoir peut être tué ainsi, pas une chimère.

L’espoir n’a rien à voir avec les dragons, il ne demande aucune compétence, aucune cérébralité, aucun cœur argumenté, construit, défini, par contre une chimère est une construction, dont la complexité peut être immense, et jusqu’à figurer autant de complexité que le monde en produit pour s’organiser, pour vivre, tout simplement. L’A.I est en train d’architecturer une chimère du monde. C’est ultra-embryonnaire, et pour un moment encore, mais elle y parviendra. Cette chimère-là, de même, pourra abriter l’espoir, mais elle n’aura à, ni ne pourra (mais elle saura pourquoi donc s’en foutra : ça ne lui constituera pas une limite), jamais le générer pour elle-même. Une chimère est donc un espace mental dont la proximité avec la réalité peut être confondante.

L’espoir n’a jamais pu se débarrasser, athée ou non, du divin. Une chimère peut inclure le divin à sa structure, elle n’a de lien avec lui qu’en tant qu’élément du monde réel, non niable, mais en elle, le divin n’a pas la main. Une chimère n’a pas de mystère constitutif où le divin aurait sa place dans son indéfinition. Elle est finie, elle est « produit », elle est bâtie, elle est réfléchie, elle est arguments. C’est son honnêteté intellectuelle, quelque part, qui prévoit en elle une place pour la foi, pour le mystère, et elle n’exclut pas que quelque chose échappe à sa matière achevée, comme la grâce.

L’utopie, qui ne date que de 1516, (Thomas More, Utopia), signifie « en aucun lieu ». Elle est, pour beaucoup, proche de la chimère, jugée tout aussi irréaliste, mais concerne en imagination un idéal lumineux, heureux, parfait. La chimère sait inclure l’ombre, la noirceur, le défaut. Il n’y a pas, en elle, la construction d’un leurre inhumain, son rêve va plus loin, plus profondément, sans aveuglement. Ainsi aussi, la chimère peut abriter l’idéal, mais sans la moindre naïveté. Elle peut passer par lui, l’organiser en canaux dans toute sa cité, pour l’assainir, pour la rendre belle, ce n’est en rien incompatible avec elle, au contraire, mais elle est participe de la totalité d’un dragon, et plus puissant sera le dragon, plus immense et irréellement réelle elle sera.

La chimère peut atteindre un état irréprochable parce que bâtie avec la matière du réel, sans exclusion, et au contraire, avec un art inouï d’inclusion de toutes les parts que le réel ne parvient pas à associer, à emboîter, à faire marcher au pas, à fusionner. La chimère se tient, et en le sachant, en parallèle du monde, avec une avance qui peut, pourquoi pas, être considérable. Elle a toutes les autorisations, dont celle de se délester de ce dont elle ne veut pas, quand le réel ne peut rien à ça ; elle le fait avec conscience, ce dont l’idéal est privé, tout comme l’espoir, elle sait qu’elle ne deviendra jamais la réalité.

Certains temps laissent les chimères aux poètes, à ceux qui veulent des mondes hors du réel, en tant que poètes ; et la chimère devient œuvre, assez universelle. Elle est une construction de poète, le sait, n’a aucune volonté de se faire connaître autrement. C’est que l’époque réelle, alors, se construit elle-même, possède une progression, a un champ du possible, appelle l’avenir. Un siècle bâtisseur, comme le XIXe, avait besoin d’espoir, croyait en l’idéal, sa littérature le démontre, mais ne niait pas non plus le pire réalisme, travaillait l’ensemble dans sa masse. Le XIXe siècle, incommensurable et total fracas, sur tous ses plans, finalement avait à peine le temps d’esquisser une chimère qu’il montait sa structure, qu’elle ait été politique, de métal, esthétique, humaine. Il n’a rien abouti que certains de ses mouvements, assez fertiles pour trouver leur opposition et ainsi se poursuivre, il a fait naître des monstres d’ampleur, des supra-dragons, il comptait sur la suite, il n’a jamais baissé les bras. Certains fous et folles tordent l’Histoire pour lui reprocher ses manques, mais ses rancœurs anachroniques sont ridicules : le XIXe est tout entier un dragon furieux, c’est une machine qui attend encore une suite.

Ce n’est pas non plus un mythe, mais ça le devient, qu’aux États-Unis, de même, une chimère n’avait pas le temps de s’achever que la réalité l’emportait. De même sur tous les plans : humains, idées, industries, recherches, politique. L’élan, une foi neuve, dépassait en permanence l’immatériel, l’irréalisable.

La Renaissance est une époque, alors que le Moyen-âge avait généré le nom commun de « chimère », qui, de même, absorbait les idées et dans la seconde les couchait en perspective, les mesurait, les calculait, les bâtissait. Voler : une chimère ? Évidemment, l’homme seul ne volerait jamais, mais il y avait la possibilité de construire des ailes, d’imiter la nature, de chercher scientifiquement à la comprendre.

La science aime les chimères, parce qu’elles savent avoir cette froideur de dragon, ne rien nier, croire sans problème au possible, au faisable. La science et l’espoir/l’utopie/ l’idéal sont incompatibles, mais la compatibilité est grande avec la chimère et ses plans conscients, sa capacité à intégrer le progrès et le forcer, sa capacité à intégrer l’éthique, aussi, qui n’a rien à voir avec l’idéal, et la traiter avec respect, lui laisser construire des murs.

Infiniment, la science peut construire des chimères, justement parce qu’ainsi, elle ne joue pas, n’expérimente pas, avec le réel. Ensuite, elle doit travailler sur les limites du réel, sur ce qui fondamentalement le fait différer de son pendant chimérique.

Les excès innommables commis au nom de la science avaient pour source son accouplement contre-nature avec un idéal, pas une chimère. La chimère ayant le doute comme évidence, elle ne peut pas être politisée. Le politique peut parler « d’espoir » sans même plus être suspecté d’y mêler Dieu, il peut parler d’idéal pour se dédouaner de ne pas pouvoir, par nature, l’atteindre, mais s’il parle de chimère, c’est définitivement pour éloigner tout ce qu’elle contient, dont, évidemment, la remise en cause de son pouvoir, dont des demandes jugées délirantes, irréalistes, non-raisonnables, irrationnelles.

Dans n’importe quel monde, le politique saura y faire avec l’espoir, l’utopie et l’idéal. Tant que sa société ne lui parle que de ça, il peut assumer, y croire avec elle, lui faire croire avec emphase qu’il n’a pas d’autre objectif que de les rendre réels. Avec l’espoir, l’utopie et l’idéal, le politique conserve l’illusion de son humanité, montre qu’il pense à l’avenir, n’exclut aucun rêve d’enfant même adulte. Rares sont les politiques qui ont traité l’espoir, l’utopie et l’idéal avec sérieux, avec ferveur, en dragon. Encore plus rares sont ceux qui se sont battus pour qu’une chimère devienne réalité : on peut avoir l’espoir d’un monde où blancs et noirs sont égaux, un monde où blancs et noirs vivraient égaux et en harmonie est idéal, (I Have a Dream, Martin Luther King) il doit exister quelque part un monde où…, mais un politique puissant n’avance pas en suivant une corde dont le harpon serait planté quelque part dans l’avenir, il faut qu’il suive le plan concomitant, parallèle à son propre temps, d’une chimère. Ainsi des stratèges, ainsi des visionnaires.

Certains dragons sont capables de faire tenir deux mondes ensemble : le réel, et le chimérique. Le chimérique peut être démultiplié à l’infini et se prévoir x possibilités, toutes tenant dans le même temps. Il n’a pas besoin d’un « présent », il est libre d’avancer dans le futur, de reculer dans le passé, de s’ajuster, de garder avec lui les parts d’office « inconnues » par le monde à telle et telle époque, parce que non vécues, et observer comme elles auraient pu se poursuivre si elles avaient été vécues. Rien ne l’empêche : l’ensemble est chimérique. Il n’y a pas de « on mettrait Paris en bouteille », chez une chimère, car Paris est en bouteille ; le « si » n’est qu’une articulation mesurable.

Cette possession du temps, comme un ensemble qui n’a plus la norme officielle, celle de « passer », qui n’a pas à être fini sur lui-même chaque seconde, qui n’est plus irrécupérable, et qui serait un espace et pas une ligne sensée munie d’une flèche, permet à la chimère non seulement d’envisager x scénarios à l’instant t, de lui opposer x autres configurations provenant d’un autre ensemble causal, mais aussi de le projeter dans autant de scénarios à venir. Tenir le temps comme espace permet aussi de ne pas faire une croix définitive sur beaucoup mais de le garder en ressource, en mémoire et de le tester si remis à jour, mais aussi de traiter le passé comme une « utopie ».

La chimère est la référence, pas la réalité. Elle a un organisme qui regarde à l’arrière, en avant et au-dessus. 3 axes, elle pense en trois dimensions, en volume. 

Ça permet aussi d’avoir un recul phénoménal et sans risque en mettant en scène le pire. La somme de ses études et expérimentations qui ne sacrifient rien, ni personne, qui ont le temps avec elles, qui ne coûtent rien, est la source sans fond où puise le dragon visionnaire pour produire une version, matérielle, réelle, de l’avenir. Il expurgera sa chimère, l’essorera, fera des choix drastiques, « l’ajustera » et l’intégrera au monde réel sous une forme ou une autre, pourvu qu’elle empêche le monde, et notamment le politique, de la nommer chimère.

Les formes de matérialisation sont limitées, toutes appartiennent à l’art, seule l’architecture et la sculpture, peut-être un opéra ou affilié, n’auront pas à être appelées « fiction ». 1984 de George Orwell est une œuvre issue d’une chimère, mais de même Si c’est un homme, de Primo Levi, qui n’est pas fictionnel et classé témoignage, ainsi de beaucoup d’œuvres qui ne lancent pas a priori de messages venus du futur ; l’œuvre de Houellebecq, par contre, classé prophète par l’Europe, est juste un aplat à effets rétroactifs archicriticables avec une portée de 3 semaines, on ne peut pas lui reprocher d’avoir de l’espoir ou un idéal, mais de chimérique : rien. La masse de Le Corbusier provient d’un chimérique, ce n’est pas pour autant qu’elle ne s’est pas datée.

L’amour est une chimère. …Et ouais.

Tout autre forme que d’art ? Politique, avec un programme, ou économique, avec le lourd et illimité financement de recherches ? L’un étant lié à l’autre ? Ce n’est pas impossible, mais 100% plus complexe. Quoiqu’aujourd’hui, la production de pièces d’art du type « mise en forme d’une démonstration chimérique » n’a vraiment plus rien d’évident, voire est presqu’impossible.

Pourquoi ?

Dans la 1ère partie de cet article, certes avec un char d’assaut en mac6, mais bon, j’en suis arrivée à parler de la faillite historique de l’incomparabilité à laquelle on préfère, en France, (je ne ferai pas seule l’extension au monde en dehors de ces grands pans historiques connus, je n’ai pas les compétences), la non-comparabilité, sous prétexte d’appliquer optimalement, jusqu’à en faire des dogmes, ce qu’ils n’ont jamais été, les concepts (nom que le politique ne peut pas leur permettre, ni quelque part la société), de « liberté » et d’ « égalité ». (…En fait, « fraternité » est un jumeau absorbé par les deux autres qu’on ne ressort que si problème de racisme). Dans cette hystérie à faire de deux « idéaux » une réalité, on a rendu interchangeables les deux concepts, on les a presque fusionnés, on leur a fait perdre leurs différences, celles même qui protégeaient l’incomparabilité des dragons.

Un seul moyen pour que « liberté » et « égalité » deviennent des lois, des recettes, et que, par elles, tout soit justifié : il faut, chaque jour, hurler que la norme n’existe pas pour couvrir le bruit de ponceuse éliminant tout ce qui dépasse. Et même quand on est pris à poncer, on se justifiera facilement avec « liberté », « égalité ».

La société est si habituée à ce ponçage, chaque écaille de dragon disparue, qu’elle ne sent même plus la peau lui cuire horriblement, voire être en sang. Il apparaît même qu’elle a muté en un cuir épais, pour réarmurer l’intérieur. Si ça peut faire un instant serrer les dents aux hommes : il est fait de même sur leurs attributs depuis 50 ans, il semble qu’ils dépassaient, aussi. Mais cette mutation trop rapide, mal gérée, voulue pour calmer la douleur, le désespoir, l’incompréhension, a créé une matière non respirante, produit des atmosphères anxiogènes, isole terriblement, prive les sens de leur rôle, la conscience de son repos, chaque geste d’aller jusqu’au bout, de même pour la volonté ; tout effort est vain, on le comprend vite. On confond l’ensemble avec un manque de temps : preuve que l’amalgame est total, preuve aussi qu’on n’a pas du tout compris d’où venait la souffrance, pourquoi, par qui elle était distribuée.

Dans cette course insensée à l’égalité et la liberté, si l’incomparabilité est niée, et, de fait, à présent, facilement, puisque l’objectif est quasiment atteint, voire total, alors tout ce qui la concernait et dépendait d’elle, aussi. On ne rend pas une société égale en elle-même en laissant survivre la comparaison. …Or, sans comparaison : pas de critique.

Aucune n’a disparu en premier, les disparitions ont été contiguës : jointes, mais pas dans les mêmes domaines et pour certains, sur presqu’un siècle, voire quelques décennies de plus. Mais la majorité des sapes est concentrée sur les 50 dernières années et ce n’est pas fini.

Les arguments pour faire cesser toute comparaison sont incroyables : il n’y a pas à comparer, c’est seulement différent. …Oui, en quoi ? Impossible de le dire sans comparaison. Il n’y a pas à comparer, tout se vaut, selon le contexte. Des contextes différents, sans doute, alors ? En quoi ?

De même, condamner la critique est passé par le « il est interdit d’interdire », « le respect de l’autre », « l’acceptation des différences. » Lesquelles ? Impossible de le dire sans comparaison. À ce jeu-là, tout un éventail allait se refermer : plus de meilleur, plus d’à la traîne, plus de faible, plus de fort, plus d’avis, plus d’émulation, plus d’ambition, plus d’opposition, plus de contre, plus d’engagement. Fini. Comparaison et critique ont été remplacées par la discussion, la tolérance, la négociation, l’acceptation de soi, et toute la liturgie laïque du vivre ensemble, de la mixité, de « l’être bien » avant tout, avant même d’« être ».

La vérité devient méchanceté gratuite, attaque, vulgarité, inculture ; l’évidence n’est plus qu’une vue de l’esprit, et encore. Du bizarre à l’inquiétant en passant par l’inadmissible : tous les goûts sont dans la nature. « C’est comme ça » devient l’unique diagnostic, l’unique conclusion. Tout est ultra-abouti, rien ne saurait être mieux, ce qu’il faut c’est préserver l’acquis et l’avenir n’est présenté que comme son destructeur.

De très très dangereux principes d’éducation comme « ne pas empêcher la découverte » étendus à l’âge adulte avec « il faut tout essayer pour faire un choix » ont fini dans la boue commune du « il ne faut pas juger, pas condamner, pas mépriser, pas se moquer, pas, pas, pas… » la traîne infinie de l’infini « il est interdit d’interdire. » Les bases théoriques de la laïcité, reprises et devenues des ordres de forcenés par l’éclatement 68tard ont enfermé la société dans un dédale de possibles, dépourvu de meilleur chemin, de haut, de bas, sans aucune indication, nulle part, qui aurait, c’est trop épouvantable, livré un « sens », donc un choix, donc une comparaison. Pas d’aller, pas de retour, des virages autorisés infiniment, souhaités, même, car preuve d’une grande souplesse, d’une adaptabilité, d’une tolérance évidente. Prendre des virages, suivre les courbes imposées, dans un univers sociétal sans plus une direction d’indiquée, c’est prendre le risque de tourner en rond sans le savoir. C’est le cas.

Cet amour qui était une chimère, ne peut pas plus que le reste avoir droit à la comparaison et la critique, pourtant on pourrait le croire à voir tous les couples ne jamais tenir, ne plus se supporter, soudain, mais non, c’est l’inverse : c’est l’absence de critères nouant les couples qui fait qu’ils ne tiennent pas, c’est l’œil sans exigence, ni ambition. La crainte de la solitude, aussi, à ne pas se satisfaire, à se croire finalement intolérant. Ce que chacun prend sur soi pour supporter un autre largué là par le hasard, ne tient jamais longtemps. Pas de choix, pas de sens, pas d’amour. L’amour aussi a droit au principe de non-comparabilité obligatoire. Donc, ce qu’on tient pour de l’amour, souvent, dans la société actuelle, est une négociation, sentimentale, sexuelle, puis entre parents et enfants. Même les mères, et particulièrement celles qui assommeront leur monde de leur liste de convictions passent par la charte de l’incritique, de la non-comparaison, de la liberté et de l’égalité obligatoires avec une dépersonnalisation assurée quand elles croient bâtir des exceptions. Cette « tempérance », ou tolérance bio, qui va connaître un succès fou est un mouroir pour les dragons. Dans tempérance, il n’y a pas d’amour, il y a un programme, une assurance précautions, l’obligation de se replier. L’avantage est que les mères ne savent pas qu’elles sacrifient leurs enfants.

L’univers chimérique n’est que virage en tête d’épingle et panneaux de signalisation, haut, bas, étages, escaliers en colimaçon, ponts, des milliards de ponts et d’étages et de marches, c’est une planche des Prisons de Piranesi et chaque trait est crucial, avec plus de ciels et d’ouvertures. Chaque articulation architecturale est dépendante de la comparaison et de la critique, et peu importe le temps. La chimère « est » critique, elle se doit à la critique, sinon pas de perspective, pas de près, pas de loin, pas de raccourcis, pas de vide, pas de plein, rien de stable, rien de haut de plafond, nulle part où s’étendre, se poser, rêver. Rien.

L’entre-aide passe par la comparaison du plus et du moins. La société actuelle tente de se persuader que chacun a ce qu’il mérite, ou que chacun a ce qu’il faut, ou que chacun a assez, qu’il n’est nul besoin d’aller voir chez son voisin s’il a plus ou moins. Le politique actuel tente inlassablement de présenter à la société sa situation comme tout simplement idéale. Et s’il n’ose pas le dire aussi directement, il suffit de voir la réponse qu’il fait à ceux qui osent dire que non, pas du tout : ponçage, yeux, mains arrachées. Langue coupée. Persécutions.

Le mouvement Gilets Jaunes n’a même pas commencé avec la critique, ni même avec la comparaison : il est tout de même bien issu de sa propre société ; il a commencé avec une présentation d’un état, il s’est livré « sur lui-même », sans bouger, mais en se plaçant de façon à arrêter le trafic. Il a dit « Je suis ainsi : je ne peux pas nourrir mes enfants, je ne peux pas me payer un toit, j’en ai marre de ne jamais savoir de quoi demain sera fait. »

Aucune comparaison, pas de critique. Que celles sur lui-même, en lui-même : et c’était déjà insupportable. Insupportable.

À la violence qu’on lui a imposée, il a monté le ton, mais on a entendu uniquement ce que l’État et l’époque, et la société peuvent entendre : la remise en cause de la liberté, de l’égalité, et cette fois, de la fraternité. Il n’a donc été entendu, grâce aux haut-parleurs des médias et du politique, et des « intellectuels » et du milieu « culturel » que : homophobie, antisémitisme, racisme, nationalisme radical, extrémisme. Tout le reste était dans une fréquence inaudible par la société, ce qui arrange le politique.

Si on le regarde à froid, ce qui est possible depuis un univers chimérique, le mouvement Gilets Jaunes a été très faiblement critique et presque pas capable de comparaison, à part en mettant un smicard face à Bill Gates, soit à une échelle sans proportion. Le mouvement Gilets Jaunes n’a pas formulé sa démonstration, d’abord il n’en est pas capable, sa configuration même l’en empêche, mais surtout : ce n’était catégoriquement pas son rôle.

Il faut retenir ici uniquement que la France est dans un tel état qu’elle n’a pas compris qu’un groupe humain de sa totale société, la représentant exhaustivement, a été réprimé parce qu’il avait osé « constater ».

Nous sommes dans une époque où le constat est jugé une privation de liberté. De qui, de quoi, peu importe. Il est interdit de constater « si » ce n’est pas pour convenir que rien ne pourrait être mieux, ou pour comprendre avec tolérance que toute la société fait son maximum, déjà, pour que cet état-là soit obtenu et chacun en profite, ou pour convenir que l’État ne peut pas faire plus « dans le contexte actuel », « avec la dette nationale », « avec la menace de l’ “hydre islamiste” » et que l’essentiel est que le petit monsieur ait un cap.

En deçà du constat : il n’y a plus rien. En deçà de la ligne de flottaison de la réalité : plus rien, que l’illusion et celui qui parlera le plus fort, ou le plus nombreusement, la définira. Ce n’est même pas la peine de revenir sur l’absence de critique donc de contre : il faut visualiser cette image, strate après strate, on dira de bas en haut : d’abord le constat, puis la comparaison, l’analyse souvent, la critique, l’architecture chimérique, la proposition argumentée, le test hors-réel, et enfin : le retour au ras du réel avec le plan pour modifier le constat dans l’idée d’un futur.

Si on est sous le constat, il n’y a plus rien que la propagande, l’illusion, le silence. Dans ces eaux-là nagent aussi la perversité, le mensonge, la dépression, le désespoir, le mal-être, le vide, l’absence, la solitude, et la liste est longue. Le suicide. Ces éléments existent aussi dans un monde critique mais celui-là a alors des armes contre eux.

Le mouvement Gilets Jaunes, en quelque sorte, a pu croire avec cœur que son constat était un horizon, autre preuve de l’état sociétal qui avance en tournant en rond. Confondre la ligne du vécu exact de l’instant avec un avenir, c’est le lot d’une société totalitaire. Et l’État ne fera alors que lui répéter qu’elle tient là son avenir si elle la suit, donc le suit.

C’est un exploit, déjà, que le mouvement Gilets Jaunes ait pu se maintenir si longtemps à la surface visible de la société, un autre qu’il ait pu décrire cette surface, un autre qu’il n’ait pas lâché. C’est épouvantable que cet effort terrible n’ait pas été suivi, si ce n’était par la société alors ceux dont, soi-disant, les dragons sont producteurs de chimères.

Ils ne le sont pas, ne l’ont jamais été.

Mais dans une société construite et hiérarchisée par l’absence de critique comment remettre en cause tout un milieu intellectuel ? Les mots même n’ont plus le droit d’être critiqués pour leur place, pour leur choix, il faut toujours faire avec l’existant.

Ce qui vaut pour le temps, vaut pour le sexe, vaut pour le vocabulaire, les idées : aucun sens ne doit être imposé, pas de haut, pas de bas, pas de passé, pas d’avenir. Tout est sur le même plan et tourne, tourne, inlassablement.

La propagande générale sera que cet état est tout de même le meilleur qu’on ait connu et que personne ne devrait se plaindre. La France est un pays exceptionnel : regardez tous ceux qui essaient d’y rentrer et qui veulent y vivre. Il faut préserver cet état. Par bonheur, le mot « préservation » ne peut pas être plus tendance.

Les univers chimériques n’ont plus aucun, aucun moyen de proposer au monde certains de leur chemin démonstratif, même en passant par la fiction parce que leur matière même, alors qu’elle ne peut que provenir du réel, puisque chimère n’est ni espoir, ni idéal, ni utopie, est réfutée par le réel.

Le réchauffement climatique a longtemps été cru une chimère, il a quitté ce statut qu’il n’avait en fait jamais eu. Partout dans le monde, nous sommes en train d’observer ce que nous perdons, et de compter ce que nous avons irrémédiablement perdu. Tout pousse, au minimum, à l’immobilisme pour éviter d’empirer encore plus la situation. Le monde est convaincu qu’il doit se mettre sur pause et dans cette pause, muter. Ou ce sera la fin du monde.

Ça induit donc que plus nulle part il n’existe de chimères. Passer du jour au lendemain, d’un monde à sa fin, est la preuve que nulle part il n’existe d’univers parallèles et égaux, tout aussi complexe, et peut-être même cette fois infiniment plus, que le réel, là, à cet instant.

La lutte pour le climat est un extincteur contre le feu des chimères : ainsi est-elle utilisée par le politique et les Pouvoirs. Elle est un paralysant 100% naturel pour toutes les sociétés. Le bout de tout. Rien sinon elle. Sa masse est si énorme qu’il n’est même plus question, cette fois, quel soulagement, de s’inquiéter de l’humain, un par un. Il est concerné aussi, par le climat, donc tout est dit, tout est fait. Et c’est incritiquable, c’est l’argument ultime, c’est sans comparaison la plus grande cause. Ou rien.

La négation collégiale de l’avenir est peut-être d’une plus grande irresponsabilité encore, mais de toute façon égale, que celle dont auront fait preuve les intelligentsias dans les années 20 et 30 … du XXe siècle. Mais il faut bien comprendre que c’est pour celles d’aujourd’hui, avant tout, un soulagement.

Elles sont incapables de produire une chimère, incapable de la faire affronter le présent ; elles sont incapables de vision, elles ont négligé la perte du passé pendant la grande fête de la consommation à laquelle elles ont participé, et celle, indépassable, de l’obtention pour tous de la liberté et de l’égalité.

Elles ont été les premiers bourrelles de la critique, elles n’ont toléré aucune comparaison, elles ont laissé la production artistique n’être seulement que les pages d’une éphéméride jetable, elles ont vendu l’absence d’ambition comme une ambition, défendu ardemment l’ordre de traiter les enfants en adultes, elles ont pulvérisé les genres et avec eux leurs relations, dont celles physiques. Elles ont cautionné toutes les tortures de la langue, minimiser les droits et devoirs des définitions, tout aplani, tout aplani, tout poncé, toujours plus démonté de tabou, car tout était tabou, selon elle. Elles ont résolu le monde et ne tolèrent pas que quelqu’un d’autre qu’elles fasse le moindre constat car c’est tout ce qui leur reste. Le constat. Le constat est leur apanage. Malheur à quiconque prétendrait les contredire, voir plus loin qu’elles, ne pas suivre leur ligne, s’opposer à leur grade et remettre en cause leur puissance.

Une de leur dernière trouvaille a été de se lamenter longuement de l’absence de chimère puis ensuite d’en construire une, factice, à qui elles voulaient suivre car ainsi elles s’attribuaient le pouvoir de reconnaître une chimère. Une boucle d’une perversité étranglante. Mais ainsi de Macron. Plus plat est impossible, l’époque même est en train, par ses élites de lui bâtir un passé, une volonté, une philosophie, une chimère qui incroyablement aura trouvé son temps dans le réel. Encore deux ans et Macron sera Nelson Mandela avant même d’être né tant il avait été visionnaire.

Rien n’emmerde plus les élites que la remise en cause, et par elle le retour du passé comme argument. Elles ne sont plus que tournées vers l’avenir, la minute qui vient. Elles sont sans dimension et une chimère est un volume.

Pour les élites, aujourd’hui, les chimères sont disparues, brûlées avec le passé qui a tout dit ou qu’on fait parler pour que le Présent le comprenne et que jamais, jamais, jamais, il n’en soit accusé de rien.

Rien du Présent ne peut exister que bâti sur la cendre des chimères. Mais nul ne peut montrer cette cendre sans à la seconde se trahir et faire tomber tout le décor mystificateur. Il suffit donc d’éliminer quiconque demanderait des preuves de leur fin à jamais. C’est ce que font toutes les élites, pour survivre, depuis des décennies.

Les chimères sont éternelles, inaccessibles à tout moyen de destruction. Elles existent ou non, selon les époques, elles sont un recours massif ou juste une œuvre, selon les époques, mais leur cendre n’existe pas.

Une chimère n’est pas une petite tente avec une diseuse de bonne aventure : ce n’est pas à son univers de prévoir, par exemple, l’incendie de Notre-Dame. Par contre, dans un univers chimérique, il ne sera pas une surprise, il arrivera après bien d’autres incendies, de bibliothèques, de tombeaux, de musées, d’êtres. Il trouvera sa place conceptuelle dans une série et donc aura une tout autre signification que celle, si délicieuse pour l’époque, d’être encore une fin à laquelle on va remédier, alors que tout brûle encore, dans les 5 minutes/ans : applaudissements.

Pour un univers chimérique, l’incendie de Notre-Dame a des décennies et va se poursuivre encore longtemps, qu’il existe dans le réel et soit apparenté à quelques heures sur deux dates, telle année, est du détail historique. Une chimère intègre le malheur dans son architecture, elle est capable d’une mémoire inextinguible, elle n’est ni espoir, ni idéal, ni utopie, elle est enfant de dragon, ignifuge. Elle n’a pas besoin du temps pour vivre et se développer, pas celui tel qu’on le mesure. Détails que les élites ont oubliés. Oubli qui causera leur perte.

  

À demain.

 

 * cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

13_ASH [cendre | frêne | cendré (couleur)]

Demain :

14_OVERGROWN [envahi (de façon épaisse/couvrante/sauvage) par (plantes/feuilles/algues) | pour décrire ce qui a grandi et trop grandi (forêt, ville, administration) | (quelqu’un) grand/trop grand (péjoratif : ressembler à un grand écolier) | pour décrire un adulte se comportant comme un enfant]

 

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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