L’enfance au XXIe siècle : une légende [15/31 #Inktober]

D’état naturel non considéré à combat de Victor Hugo, l’enfance devient début XXe siècle une priorité politique, avec succès. Presqu’absente de l’histoire de l’art jusqu’alors, le XXe siècle l’illustre de la littérature au cinéma. Son concept à peine stabilisé est mis en pièces par 68. Cible économique majeure du XXIe siècle, l’urgence de sa protection mondiale est rendue impossible.*

Cet article est en 2 parties, la suite dans : L’enfance au XXIe siècle : l’autre monde sauvage [16/31#Inktober]

Il n’y a presque qu’un enfant représenté pendant des siècles, rarement loin de sa mère : Jésus. Parfois Jean-Baptiste joue avec lui. Jésus n’ayant pas d’enfance relatée, il n’y a pas un suivi de scènes (sauf une, quand il s’adresse, à 12 ans, aux docteurs dans le temple) où on l’aurait vu grandir et qui aurait reçu son pendant hors du religieux.

Jésus ou pas, il suit l’idée que les siècles précédents se faisaient de l’enfance : un temps qui leur échappait, de formations diverses, et particulièrement de celle seule de la nature : grandir, jusqu’au stade où l’enfant n’était plus une affaire de femmes, fragile, impropre au monde, mais devenait rentable, physiquement, aux travaux, ou pouvait prendre une place d’action, quitter le giron, étendre la famille et ses terres ou son commerce, en tout cas : mériter pour l’avoir produit aussi ce qu’il mangeait et la place qu’il prenait. On quittait l’enfance dès que ses bras pouvaient porter un poids, dès qu’un métier pouvait commencer à être appris, dès que, quoi qu’on faisait, même une tâche minime, elle pouvait être menée indépendamment.

L’enfance était aussi un temps qui n’était reconnu pour avoir existé que lorsqu’il était fini : jusqu’à l’instant où l’enfant avait survécu pour de bon, la mortalité infantile étant telle qu’elle ne faisait pas de l’enfance un début de vie, mais juste un début de « peut-être » vie.

Le héros Hercule/Héraclès, bébé, a sinon une bonne place dans l’histoire de l’art ; les angelots ne sont pas des enfants, ni des bébés, mais formellement ces derniers les figurent avec leurs attributs : pureté, candeur, malice, joie, jeu. L’Amour (Éros, et ses flèches) est montré aussi comme un enfant, de bébé à adolescent. Les enfants célèbres dans les œuvres écrites, parfois illustrées, sont ceux qui ont, par exemple, un père célèbre, comme Télémaque, ou un destin qui commence à l’enfance, lié à toute une famille. Ils ne sont jamais des héros de l’enfance, mais juste de passage dans cet instant de vie.

Les personnages shakespeariens dont on croit par l’âge qu’ils sont enfants, vu de 4 à 5 siècles plus loin, ne le sont pas à l’époque de l’auteur, les maturités sont décalées, liées à la puberté, dans une société où on était presqu’un vieillard à 40 ans. S’il y a, au théâtre, des personnages enfants : ils sont bien signalés des enfants, distincts de toute caractéristique adulte.

Ceux qui tiennent fortement à remettre ce statut en question justement avec l’âge de Juliette Capulet devraient lire Sade qui strictement montre la connaissance qu’on pouvait avoir de l’enfant grâce à la conscience totale dont ses écrits font preuve quand il s’agit d’en détruire un de la pire façon.

Ce n’est pas en regardant les soins qu’on aura procurés à l’enfance et son statut pour le cerner de protection, de lois, de droits, qu’on peut avoir une idée juste de ce qu’était l’enfance quand il s’agit, encore aujourd’hui, monstrueusement, d’en débattre. C’est en regardant combien ceux qui l’utilisaient, la détruisaient, savaient pertinemment quelle matière humaine ils saccageaient. Les limites infranchissables de l’état d’enfant doivent toujours être regardées en partant du terrain adulte et dans celui-ci, du Mal.

Partir de l’état d’enfant pour en repousser des limites est la folie de la fin du XXe siècle et de notre siècle.

Les artistes dégagés de la représentation religieuse et d’un certain mécénat qui ne payait pas pour avoir une vision du peuple (lui-même vu comme à peine plus qu’animal voire végétal), ont intégré l’enfance à leurs œuvres en tant qu’élément sociétal à part entière : leurs danses, jeux, bêtises sont représentés. Éventuellement leur éducation.

L’enfance est à peine plus mise en valeur dans les couches riches de la société, moins pour elle que parce qu’elle est l’héritière et que l’équilibre et la pérennité des familles en dépendent, particulièrement, voire uniquement, si l’enfant est mâle. Il est représenté au milieu d’une lignée.

Évidemment que l’absence des femmes, pendant des siècles, dans certaines strates professionnelles explique aussi cette non-représentation des petits humains qui restaient dans la sphère privée. Les femmes peintres de l’Impressionnisme immédiatement redonneront une place à l’enfance, et à la maternité. Elles peindront ce qu’elles vivent et savent.

Mais avant ça, à partir du XVIIe siècle, quelques peintres, non éloignés, même sur deux siècles, de la montée du concept de société globale (pas encore égalitaire en elle) distincte de sa naissance, peuple, bourgeoisie, noblesse, et touchés par les dissonances, justement, entre ces trois statuts, ont mieux représenté l’enfance, celle pauvre.

La bourgeoisie, à partir du moment où elle s’est constituée sans plus avoir à se sauver de ses origines populaires et pour à la fois copier à dépasser les us de la noblesse, entre le XVIIIe et le XIXe a eu un regard différent sur sa progéniture, même femelle, et l’enfance a commencé à se distinguer pour elle-même, dans un temps propre, qui avait le droit d’être non-rentable.

Les cœurs de pères célèbres, comme Victor Hugo, ont arraché à jamais (conceptuellement) l’enfance, mâle ou femelle, à la confusion entre un statut animal (à cause de l’absence de langage, articulation jusqu’à contenu cultivé ou au moins égal à celui adulte) et adulte : le travail, la guerre, tout sacrifice, et jusqu’au malheur, et jusqu’à la « mort », n’étaient pas affaires de l’enfance, ni chez les riches, ni chez les pauvres, elle devait être préservée, louée pour elle-même, protégée par des lois, et en tout « vivre ».

L’image de l’enfance, au XIXe, parallèlement à la vision esthétique de l’homme, va passer, par le romantisme, à travers le courant du réalisme jamais mis en œuvre pour elle visuellement (littérairement, le XIXe s’en chargera) à une représentation ayant brisé ses cadres, avec l’Impressionnisme, le Symbolisme, et suite, et, en bénéficiant du regard romantique sur l’homme qui le définit à partir de ses sentiments, d’une sorte d’aura plus grande que lui, qui trouvera son rebond dans la psychanalyse au final, mais avant tout dans la poésie tout le long du siècle. L’homme quitte sa frontière physique « visuellement », on représente ses sentiments par la vibration autour de lui, on la teinte, il se floute pour mieux exister, plus réel, plus exact, plus entier, plus fragile aussi, plus faillible, moins héros, juste lui, quel qu’il soit ; il sait aussi disparaître, être noyé dans des atmosphères, pour que la nature tellement plus immense que lui, les éléments, les paysages, lui donnent forme et fond ; l’enfance, indéfinissable par des traits secs, des cernes, échappant aux contours, peut enfin trouver sa représentation « au-delà d’elle » techniquement. Ce qui était esquisse devient l’achevé : par là, l’enfance, esquisse de l’humain adulte qu’elle sera, esquisse d’un état toujours mouvant, changeant même d’un jour à l’autre, peut exister en tant qu’œuvre achevée.

Ce que le XIXe, d’abord par Delacroix, peut se permettre, par une technicité dont les règles ont changé (Delacroix ayant plus qu’amplement participé à les changer), dans d’autres siècles, les virtuoses l’ont fait sans modifier le cadre commun, de leur seul génie, donc exceptions dans leur siècle ; pour les plus célèbres : Rembrandt, Velásquez, Fragonard, Chardin, aux gestes libres et enlevés, incluant l’air dans la pâte même de leurs huiles et pastels avaient une liberté d'exécution telle qu’elle pouvait affronter l’extrême difficulté de représenter un sujet « furtif », incapable de poser, sans contour et sans contenu, sans place ni « idée » établis historiquement, sociétalement, philosophiquement, encore moins psychologiquement ; rien, mais ils pouvaient affronter ce vide et sans aucun doute y rencontrer une « vérité ». Une vérité si absolue, d’ailleurs, qu’autant il est toujours difficile pour le public de s’attacher à regarder une œuvre et savoir « se » reconnaître à des siècles d’écart dans sa propre représentation, autant l’enfance est reconnue comme l’enfance, quelle que soit son époque.

La représentation de l’enfance à partir de la fin du XIXe suivra le même chemin que la représentation de l’homme en général, ira jusqu’à sa pulvérisation matérielle et chromatique, jusqu’au concept, et son « réalisme » sera récupéré par la photographie, le cinéma, et le XXe siècle s’emploiera à distribuer l’image de l’enfance, quelle que soit sa représentation, attachée à strictement tout et n’importe quoi, Le Petit Prince en fera les frais, collé au fond des timbales de bouillie des bébés, eux-mêmes souriant sur leurs propres paquets de couches, conduisant à la place de leurs pères, super héros pour une flotte en bouteille plastique.

Le XIXe siècle français se bat pour son enfance comme une mère et l’idée de révolution présent/présent par les adultes glissent vers celle qu’ils la font pour l’avenir, présent/futur, donc leurs enfants. Ce n’est pas étendu, effectif, normé, mais la base est posée et le XXe siècle saura y bâtir un solide et irréprochable premier sanctuaire avec des lois et avant tout l’éducation obligatoire qui extrait l’enfance, pour un temps, de l’obligation de trop tôt mériter sa pitance et sa place, à l’abri, sous un toit.

La première protection de l’enfance par des droits et des lois, son retrait du monde du travail, sa « mise en culture » avec l’école obligatoire, réunit toutes les ambitions, qu’elles soient politiques, humanistes, masculines, féminines, pratiques ou conceptuelles, celles qui tablent présent/présent, celles qui pensent présent/futur.

Déplacer toute une population pour lui faire quitter à jamais le domaine adulte ne trouve d’opposants, qui légalement n’ont plus rien à dire, que dans les couches sociales où l’enfance, en nombre, était là, et en nombre, pour aider aux champs « gratuitement ». L’enfance est l’ancêtre de la machine-outil et du robot ; pour le peu qu’elle pouvait faire, comparée à un adulte, c’était toujours ça et c’était gratuit. L’enfant a toujours été une valeur économique : production contre consommation, production gratuite. Mais il était dans ce cadre une richesse qu’on déplorait aussi, à cause de la partie « consommation » que machine-outil et robots ne connaissent pas, ou en consommation d’électricité et consommation d’un temps que l’humain aurait pu donner, mais comme ces deux consommations sont sans poids face à la performance en temps, précision, quel que soit le milieu même très hostile, ça ne compte que pour les syndicats.

La première guerre, et la seconde encore mieux, ne vont pas déconsidérer à nouveau l’enfance par rapport au statut d’adulte mais c’est en toute conscience qu’elles les feront mourir, travailler, torturer « en tant qu’enfants » ou qu’elles les éduqueront, dans l’idée « révolutionnaire » de l’avenir, en les programmant pour que s’accomplisse une autre société, en masse. Les lieux de protection et élévation de l’enfance comme l’éducation deviennent ceux par lesquels, on l’a bien compris, on peut modifier une société, présent/présent : l’enfant revient au foyer avec de nouvelles idées qu’ils enseignent fièrement à ses parents, et présent/futur : la « jeunesse » œuvre pour l’avenir puisqu’elle l’est. Le statut d’enfant est sans protection face à la guerre, il faudra la créer spécifiquement. L’enrôlement d’adolescents et de garçons parce que tous les hommes et jeunes hommes sont déjà partis n’a pas vraiment de limite : l’effort doit être national. De même, l’enfant est remis au travail, avec les femmes, parce que les postes ont été de force abandonnés par les hommes partis au front. La bousculade mortelle des deux guerres, pour l’enfance, n’en finira plus jamais : les deux guerres sont mondiales, donc le monde livre, à une conscience de lui de plus en plus développée, ses états : par pays, par religion, par déploiement économique, riche, pauvre, capitaliste, communiste, par culture propre ou mixée d’autres importées et leur stagnation séculaire ou leur incompatibilité avec ce qu’un monde décideur désigne comme progrès sans remise en cause possible.

Après-guerre, l’extension de la connaissance du monde n’est plus l’affaire des dirigeants, elle est celle de tous et elle prendra une vitesse folle jusqu’à un coup de frein manifeste dont personne ne parle encore vraiment sauf en se trompant de cause, et en accusant le désintérêt, l’individualisme. Mais donc : personne n’ignore que l’enfance n’a aucune égalité en elle à l’échelle planétaire et que l’état économique d’un pays, avant tout, décide du soin, de l’éducation et des chances de survie de l’enfance. Travail et enfance, enrôlement et enfance, endoctrinement et enfance, sexualité et enfance, genre de l’enfance (bébé garçon ou fille, garçon ou fillette, adolescent ou adolescente) : le monde n’a aucune stabilité et celle-ci est ultra-péniblement et avec acharnement défendue par des associations et les gouvernements les plus forts. Les lois internationales demandent toujours qu’on se batte pour elles, passent avec peine les frontières, leurs drapeaux pourtant définis ne sont pas un passe-droit partout, ni un gilet pare-balles. Et de manière effective le monde regarde sans ciller aussi bien des grands humains que des petits se faire déchiqueter partout, mourir de faim et de soif, de maladies traitables, de traitements immondes.

Les penseurs sont à peu près d’accord sur un truc (pour les moins cons, même s’ils n’ont jamais produit « la » thèse allant avec, puisqu’ils n’ont rien produit depuis belle lurette pour réagir), (et l’idée a quelques siècles, dans les grandes largeurs, en partant du naturel, de la nature) : moins l’homme considère son environnement, notamment animal, comme le plus fragile, comme le plus dépourvu, comme, ça a l’air évident mais ça ne l’est pas, celui possédant le moins de « langage » pour plaider sa cause, témoigner, argumenter, comme le moins rentable par certains biais, et ne devant pas être rentabilisé, moins il considérera l’enfance comme des mêmes paramètres. L’homme cruel avec ses bêtes, domestiquées ou non, le sera avec l’enfant ET avec l’homme.

On peut renverser l’affirmation : si l’homme ne s’inquiète pas de la Nature, c’est parce qu’il ne s’inquiète pas de l’enfance. Si la nature est en péril, c’est parce que l’enfance l’est. Si l’enfance doit être entre le monde adulte et la nature, alors son état doit être un indicateur, dans les deux sens, du comportement de l’adulte avec la nature.

Les strates iraient ainsi, de bas en haut : nature — enfance —Homme (humain adulte). Si Homme/Homme est sans respect, ni loi, cruel et maître/esclave, alors enfance et nature n’existent même pas. Si Homme/Homme est des millions de fois cerné de droits et de devoirs collégialement entérinés et, on imagine, à jamais, alors le regard sur l’enfance est plus précis, et de même celui sur la nature et les deux sont différents, mais pas forcément égaux quand même dans le soin et la protection qu’ils demandent et cette configuration n’exclut en rien que : plus un monde d’adultes produisant et consommant et se sentant supérieurs par ça car « possédant » donc « décidant », et ce jusqu’à extension de l’état naturel, est dominant, plus il croira que le monde s’arrête à lui : moins il aura notion d’héritiers et d’héritages qu’ils soient humains ou naturels et son implication dans le devenir des deux ne sera que « politique », stratégique, et donc à nouveau économique. Mais il n’y aura pas trace là du moindre humanisme, et encore moins d’une néo-pensée même à l’état, encore, de crépitements.

On peut donc, dans cette configuration, isoler l’économie comme celle qui retient un placement : nature=enfance — Homme.

Rien, là-dedans, ne pense à remettre en cause l’idée fixe que l’enfance soit bien un statut encore définissable. Rien non plus ne permet plus d’accéder aux rapports Homme-enfance à cause de l’illusion que leur régulation, par des lois, des protections, règlent tout, que tout est immobile.

La dernière version est : nature – [enfance-Homme]. Il n’y a plus d’enfance, il y a le monde humain, total, et la nature. Et l’enfance, économiquement, stratégiquement, est placée comme l’avocate de la défense de la nature, non pas parce qu’elle lui ressemblerait, mais parce qu’elle l’a « connaît » mieux, parce qu’il s’agit de « son » avenir. L’enfance se fait donc politique, et adulte, prend des statuts qu’elle n’a pas à avoir, se fait le chantre de la défense d’une entité qu’elle regarde « en adulte », et l’« adulte » la laisse faire et l’encourage, ébloui.

Il n’y a aucune différence dans cette configuration avec le temps où l’enfant servait de modèle aux angelots mais n’avait pas de vie propre qui soit représentée, de même aucune différence avec le temps où l’enfance était le vecteur pour introduire dans les foyers une propagande de masse, aucune différence avec l’idée de refonder un monde sociétal par sa base en bourrant l’enfance d’idéologie, aucune différence avec le temps où faire travailler un enfant et qu’il ne reçoive aucune éducation était normal, où il devait produire pour avoir droit à sa pitance, sauf que ce sont les adultes qui laissent, attendris, leurs propres enfants le demander, aucune différence avec le temps où l’enfant était dans tous les milieux la seule façon pour une famille de s’étendre, de se prolonger, de s’hériter elle-même, de ne pas perdre ses biens. Très compressée avec ce constat, la configuration devient alors : [Nature-Homme]-enfant. Une aberration à laquelle pourtant tout le monde croit, dans la société, et qui fait bien rire, sinon, les dirigeants. Car pendant que les sociétés écoutent leurs enfants, le monde n’est plus ni égalitaire, ni progressant vers son contemporain**, au contraire, il reste dans un statisme idéal pour l’économie carnassière, les pouvoirs autoritaires.

Et en attendant, par ce merveilleux statut illusoirement dominant, muni d’un langage si développé et hautement audible, l’enfance, elle, n’est plus le sujet nulle part et continue à être bousillée, partout. Et dans l’occident ultra-civilisé selon lui et partout ailleurs.

Il doit être exténuant pour ceux qui se battent pour l’enfance, que ce soit dans les pays archi-normés par leurs lois par rapport à elle comme dans des pays qui se foutent des lois internationales dans l’idéologie des guerres, ou dans ceux trop martyrisés par la pauvreté pour seulement pouvoir les appliquer, ne serait-ce qu’au niveau de la scolarisation, ou dans ceux dont l’archaïsme crasse est préservé par les gouvernements même, d’œuvrer avec le manque absolu d’analyse du seul présent dans les pays les plus civilisés. La France, par exemple.

L’enfance mondialisée autorise à être emphatique avec le pouvoir de la France : elle est prescriptrice, elle a une voix unique, elle avait, elle était. Elle possède, géographiquement, comme les États-Unis, de quoi faire la moyenne avec un ensemble considérable : et celle-ci induite, la surpasser avec « l’idée », ça a toujours été sa force, des barbares jusqu’au milieu XXe. Elle pourrait, elle, dépasser cette coque standard à la protection de l’enfance et trouver un autre langage que celui internationalement reconnu, mais tellement non-entendu, pour parler de l’enfance en l’emportant dans tout une autre configuration et ainsi refocaliser le monde sur elle parce qu’il entendrait parler de l’enfance d’une façon renouvelée, remise à jour et tenant compte totalement de l’état du monde aujourd’hui.

Alors, qu’est-ce qu’elle fout, aujourd’hui, à continuer de s’empêtrer dans sa boue au lieu de penser même à « sa » propre enfance et par elle, à celle du monde ?

Elle ne sait absolument plus de quoi elle parlerait, c’est tout. Elle ne peut pas parler au-dessus de quelque chose qu’elle détruit elle-même.

Paradoxalement, c’est en prenant connaissance de ses erreurs que la France pourrait reprendre une place phare dans la translation, si ce n’est transmission d’idées. Presque pour tous les sujets, mais avant tout l’enfance. Du calme, ce n’est pas près d’arriver, la chute n’est pas encore assez consommée, ni même connue.

L’enfance a obtenu une Histoire, très très en retard par rapport à celle de l’adulte, homme, puis femme. Elle est mondialement reconnue, elle a été conceptuellement stoppée sur presque tous les plans, au XXe siècle ; une stabilisation due à son sujet même. Comme la nature, quelque part, encore fois, l’enfance est un univers qui progresse sur lui-même, ni plus ni moins, et qui acquiert des compétences, mais c’est dans le monde adulte que les autres progrès, non-naturels, manufacturés, application d’une immense partie des acquis de l’enfance, vont se développer, ou pas.

L’enfance ne progresse pas comme le monde adulte progresse de sorte à développer, modifier, son Histoire et (pas toujours) à faire qu’un avenir succède au seul passé grâce aux éléments constitutifs d’un présent. L’enfance, où qu’elle soit, quoi qu’on lui donne comme sol, comme nourriture, est dépendante, totalement, de sa propre nature puis de ce qui l’entoure : c’est ça ou elle meurt, point. Il n’y a aucune indépendance possible à l’enfance qui la ferait se détacher d’un monde adulte pour s’en aller seule construire le sien. À l’intérieur du monde adulte, l’enfance, conceptuellement, a toujours été la même, son grandissement n’a strictement rien à voir avec une accélération de monde adulte, rien ne se fera plus vite, rien ne grandira plus vite, rien, rien, rien, pas même le cerveau, donc les idées, une compréhension quelconque, rien.

Il y a une sédimentation de génération en génération, mais, physiquement, l’enfance est un progrès inaccélérable, et la science n’y pourra jamais rien. Elle peut croire la faire naître, ce qui est une monstrueuse illusion, mais ça s’arrête là. Elle peut la soigner mieux, elle peut faire que des éléments parmi les plus fragiles aient pourtant les mêmes chances de survie que les plus forts, elle peut savoir expliquer des problèmes jugés par le passé de défauts à retards et grâce à cette explication permettre à l’enfance d’être aidée au lieu d’être condamnée. Mais ça s’arrête là.

Le reste est l’affaire de la nature, gènes parfaits ou non. Un enfant ne grandira jamais plus vite qu’un enfant, depuis toujours.

Et le XXIe siècle l’a complètement oublié.

Il n’a pas compris que « l’Histoire de l’enfance » s’était stabilisée au milieu du XXe siècle et qu’ensuite elle n’a plus été plus que dépendante de celle des adultes autour d’elle, voire « elle ne serait plus que dépendante de celle des adultes autour d’elle » parce que c’était l’engagement de tous les adultes, à travers les siècles, bataille après bataille, génie après génie, cœur après cœur, science après science, œuvre après œuvre : faire que cette enfance ne soit plus celle qu’ils avaient encore sous les yeux, qu’elle échappe à jamais à son martyre défini comme tel par l’Histoire même des hommes.

Dans les années 1950-70, et suites, l’enfance est revenue, comme le reste du monde, de l’art conceptuel pur, pour se réintégrer dans des œuvres, toutes reconnues, toutes dans des musées, toutes vendues chèrement, leurs auteurs tous célébrés en leur temps et encore aujourd’hui puisque c’était une époque où la critique avait décidé que plus jamais un artiste ne mourrait sans qu’elle l’ait reconnu, qu’il soit artiste ou non d’ailleurs.

Alors que, depuis que l’homme se représentait, l’enfance ne l’avait pas été, ou presque pas, ou par des virtuoses dont la technique pouvait happer un instant de vérité et ne pas tomber dans la problématique de la non-représentation à cause des contours flous de l’enfance, l’enfance a réintégrée, cernée, des « œuvres ».

Il y a trace, à travers les siècles, de la représentation de l’enfant par le désir pédophile : des courants au XIXe l’ont impunément, ainsi, mis en scène et je suppose que c’est par un manque de conscience générale qu’on n’a pas tellement regardé les « œuvres » avec doute et recul. Ce n’est vraiment pas certain, mais bon, l’aveuglement historique n’est pas un mythe. La photographie, aussi, a facilité la mise en scène de l’enfance, pas pour elle-même, mais pour la vendre à des regards pour lesquels l’art était très loin derrière le sujet. Mais l’Histoire de l’enfance n’avait alors pas dit son dernier mot, loin de là.

À partir des années 1950, et pire 60 et 70, grâce notamment aux immenses progrès/reculs de la psychanalyse, l’enfance s’est vue intégrable à volonté dans le monde adulte et vice-versa. L’enfance a eu droit dans un incroyable élan du monde adulte, de porter les mêmes tares que lui, d’être aboutie comme lui, d’être animée des mêmes désirs que lui, notamment sexuels. La sexualité de l’enfance qui ne saurait faire partie de l’Histoire de l’enfance, mais de cette part qui est et a toujours été et sera toujours a été « intégrée » à l’Histoire de l’enfance, comme un progrès, comme quelque chose qui actionnait la fabrique de l’Histoire donc avec un avant et un après. Un temps, au XXe siècle, a glissé, sur un univers fixe, pour lui attribuer de force une « Histoire », une chronologie, en l’appelant, évidemment « progrès », « découverte », « mieux ». Et libération, et reconnaissance, et liberté, et respect, et ouverture, et permission, et compréhension, et tolérance et j’en passe de toute cette armée de vocabulaire qui paralyse tant le bon sens et intimide horriblement la société. L’enfant s’est donc vu, d’un coup, ultra-sexualisé, et quitte à faire : actif sexuellement, s’il le désirait, et pourquoi pas, avec des adultes.

L’Histoire de l’enfance a pris à cet instant le même biais que l’Histoire de l’Homme, en France, et si la dernière ne doit pas se stabiliser au risque de pourrir, celle de l’enfance, elle n’avait pas le choix de sa stabilisation, c’était constitutif, et d’elle dépendait celle de l’enfance dans le monde qu’il fallait aussi parvenir à stabiliser de façon égale, partout.

Tout le XXe siècle qui avait pris comme sujet l’enfance, mais « l’enfance de l’adulte même qui la contait » certainement pas l’enfance vue par elle-même, et qui dans cette documentation issue de souvenirs, pas toujours roses évidemment, renseignait réellement sur l’enfance, et achevait d’argumenter son Histoire, a préparé involontairement ce qui allait arriver. On a oublié que c’était un adulte qui parlait de l’enfance, on a cru que l’enfance parlait d’elle, comme au ras de son propre horizon, et comme capable face ou dans ce qu’elle le vivait, simultanément, des compétences adultes, de l’expérience adulte.

Dans les années 1960-70, maximalisé par 68, quoi que ce soit qui avait été normé, stabilisé, achevé, défini par l’Histoire ne devait plus l’être : les cadres devaient sauter, les limites êtres niées, repoussées, l’expérience était le mot d’ordre, nouveauté primait quelle qu’elle soit, et il était interdit d’interdire, tout existait, c’était dans la nature, les lois des hommes stables étaient remises en doute.

Et certains artistes ont produit des œuvres pédophiles admirées et admises parce que l’Histoire de l’enfant, soi-disant, progressait.

Ainsi, l’Histoire de l’enfance telle qu’elle avait été aboutie, qui ne fermait aucune porte au progrès pour son attention, son soin et sa protection, sa défense, a été lentement mais sûrement déportée dans le passé au lieu de garder sa place intégrale et immuable et de se poursuivre fixe par-delà le temps : ainsi que ces représentations d’enfants à travers les siècles qui continuent à trouver leur public spontanément. Et puisque cette « histoire en progrès de l’enfance » avait remis en cause ce que l’Histoire de l’enfance tenait pour définitivement acquis et avait trouvé de quoi le remplacer et qui ne cesserait plus de progresser parce que toute la société avait décidé de participer à cette progression, et l’État avec sa culture et son Éducation, la majorité des statuts de l’enfance est devenue de plus en plus floue. Le ton culturel aidant, avec son cynisme négationniste, dévastateur, la force d’un tout petit monde actionné par des gourous en psychanalyse, la puissance d’un certain milieu, a, lentement mais sûrement, construit un réel doute autour de l’Histoire de l’enfance, intégrale.

En quelques décennies, les murs encadrant l’Histoire de l’enfance, largement criblés de balles par la Culture [française], ont été pulvérisés par la société [française], envoyée de tout son poids sur eux. Elle n’a, en majeure partie, absolument pas su ce qu’elle était en train de faire, nulle part une alarme, au contraire, l’encouragement à maintenir l’élan et la masse était uniforme.

La société a envahi l’enfance, elle l’a noyée dans ses systèmes, ses droits et devoirs, et la totalité de son fonctionnement physique et mental, dans sa détresse, aussi, dans son malheur et sa tristesse, dans sa sexualité. Avec son entrée dans son Histoire, elle a importé toutes ses tares, ses poisons, ses exceptions, son Mal, et avec générosité elle a décidé de partager l’ensemble avec ses enfants. Elle les a maudits comme elle se maudit, condamnés comme elle se condamne, au nom de la liberté et de l’égalité, de l’interdit d’interdire.

Sans le savoir, la société veut compenser pourtant ce saccage inouï, avec encore plus d’autorisations, de permissions et de compréhensions, jusqu’à une irresponsabilité invraisemblable.

Pour rendre son Histoire à l’enfance, dans l’état actuel de la société, il faudrait que la société saisisse le frein à main et tire de toutes ses forces sans plus compter sur rien d’autre que la mécanique : à mains nues, de tous ses muscles, au propre. Plus d’État, plus de Culture, plus d’Éducation, plus rien d’institué, hors système de navigation intégré, plus rien qu’elle ait confié aveuglément à quiconque : juste elle et le frein à main.

Et ensuite, reculer conceptuellement, pour ramener l’instant où l’Histoire de l’enfance est devenue une légende. Dans ce mouvement, la société va devoir se juger, elle n’est pas capable de cet effort-là, et l’enfance n’est plus, pour elle, assez prioritaire pour la pousser à le faire. C’est fou, non, dans un temps où tout le monde hurle pour sauver ce monde pour « nos enfants » ?

La société, inconsciemment, préfère continuer son Histoire, persuadée qu’elle en a une, plutôt que se remettre en cause, se comprendre, et s’analyser, mesurer l’immensité de ses erreurs et re-donner un biais à son cours. Il n’est même pas question pour elle de regarder en arrière et de froncer un peu parce qu’il est impensable, impensable que tout ce qui est arrivé depuis qu’elle est née et adulte à l’échelle de quelques générations seulement, ne soit pas un progrès. C’est tout d’elle qui devrait être jugé si ce n’était pas un progrès. Donc ça doit être un progrès irréversible. Elle sait oublier ce qui, dans son passé, pourrait l’accuser.

Le moment où l’Histoire de l’enfance s’est « achevée » a été furtif, trop, comme s’il devait avoir la même distance-temps que l’enfance, ce que vivent les roses. Ce n’est pas un moment assez bien encadré par des événements, par des dates phares, par une certaine longueur, non plus, par des drames. Il est trop court. Et il suffit à la société de croire que les lois internationales à propos de l’enfance gèrent tout.

L’Histoire de l’enfance, inscrite dans le passé, n’a pas de présence historique assez stable pour se défendre contre l’oubli de la société. Elle préfère, pour l’instant, considérer l’Histoire de l’enfance « achevée » comme une légende.

Avant, il y a bien longtemps, on croyait que les enfants ne savaient pas ci, ou ça…

Conceptuellement, l’enfance [en France], au XXIe siècle, est une légende.

 

À demain.

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

** Le contemporain [état temporel à atteindre] est un des concepts inédit principaux, voir définition dans les articles précédents, les sites et la série PUCK.

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

15_LEGEND [légende (histoire / personne / inscription descriptive)]

Demain :

16_WILD [in/non contrôlé / violent / extrême | nature (animale et végétale) vivant indépendamment de l’homme / sauvage (animal, plante / lieu inhabité ou inhabitable) / naturel (vivant, grandissant, poussant librement/anarchiquement) | paroles non basées sur des faits, sans doute fausses | (très familier :) inhabituel mais d’une façon attractive, excellent, spécial (un putain de)]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.