CORONA PROPAGANDA | BABY YODA. 1/X

L’unanimité est, en 2020, intolérable et terrifiante. Pas celle reconnaissant le Covid-19, qui n’a pas besoin d’un temps, mais celle reconnaissant l’inexistant. Le monde pourrait n’être plus qu’un, je ferais un pas en arrière et je rirais quand il aimerait, édifié, entendre prêcher son désastre. Le Covid-19 n’a tué ni Shakespeare, ni Victor Hugo, ni Musil, ni Joyce, ni Homère, ni Baby Yoda.*

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À 10h, vendredi matin 13 mars, j’ai vu des rayons de pâtes et de sucre, vides. Une femme paniquée depuis la veille, depuis le discours de Macron, parce que son mari est diabétique, qui a préféré sa panique à la moindre logique. Les vieux pleurent dans les pharmacies, les médecins demandent des halls de tests, hors la cité, un par un, des moyens impossibles, de toujours impossibles, sauf quand il fallait trier vers la mort : et on sait alors quelle organisation inouïe il a fallu pour ça. L’humanité ne se braquerait pas si on lui proposait à nouveau, pourquoi ? J’ai vu un homme prendre son air le plus sombre et grave pour dire qu’on ne pouvait plaisanter avec la santé et quand il me parlait toujours « avant », se détourner de moi et fuir mon regard ; un autre me répondre comme devaient converser les Égyptiens de l’antiquité : de profil, et reculer, raccourcir le dialogue, avec frayeur et malaise. En quelques minutes, dans un univers que je connais : j’avais été isolée. Pas à cause de la suspicion que j’attente physiquement à la santé des gens, mais à cause de l’immédiate peur que j’attente à leur peur devenue leur trésor, leur vie, leur personnalité, leurs mots, leurs familles, leur travail, leurs projets, leurs loisirs, leurs pensées, leur présent.

Parce que je souriais.

Si ces personnes étaient les seules que je côtoie, dans toute ma vie à la petite semaine, si elles étaient mon seul lien social : il n’existait plus et la solitude sociale avait gagné en moins de quelques heures, ses conséquences indénombrables, dont la mort d’ailleurs, aussi.

Tendre la main par réflexe, bêtement par réflexe, pour en serrer une autre qu’on voit passer avec précipitation derrière le dos a quelque chose de déséquilibrant et de si violent que la honte submerge, injuste, et l’isolement dans la seconde est poignant et inoubliable. L’autre main n’est pas restée inerte, elle est en une fraction de seconde passée derrière le dos. Des deux personnes, celle la main tendue, l’autre la main dans le dos : l’une avait oublié, l’autre ne pensait qu’à une chose, l’une continuait d’oublier quand l’autre avait montré la fulgurance de sa seule préoccupation, l’une avait un corps perdu soudain dans le vide, l’autre était d’aplomb. L’une mourrait par oubli, l’autre survivrait. L’une démontrait qu’elle ferait partie des premières charrettes, l’autre qu’elle se féliciterait longtemps de sa vigilance. L’une ne devait pas faire partie de ce monde, trop sotte pour protéger sa propre vie, l’autre savait agir comme il fallait pour sauver son monde. L’une était sûrement une grande pollueuse et l’autre pro-climat, l’une était sûrement une meurtrière, et l’autre une sainte, l’une était sûrement mauvaise à l’école et l’autre brillante, l’une était une grande fumeuse et l’autre avait des poumons sains. L’une était blanche et l’autre noire, l’une était juive et l’autre blonde et quoi après ? L’une savait rire de tout ce qui méritait un rire et l’autre quoi ?

Ce n’est pas grand-chose, une main qui disparaît dans le dos, sauf quand c’est peut-être la 10000e, et que pour la première fois on le voit réellement et qu’on comprend que de toute sa vie, on a seulement vu ce geste, face à soi. Et je ne sais pas combien de millions vont être concernés par cette solitude-là, mais ceux-là ne reconnaîtront jamais le principe de sécurité des états parce qu’ils savent qu’il ne changera rien à leur vie, et jamais ils n’auront de reconnaissance pour lui. Jamais ils ne croiront avoir échappé à rien grâce à lui. Il faut tenir à la vie, pour ça, et il faut que cette vie soit soudain si comble et si comblée ? Je ne peux pas le penser, je n’y parviens pas, et je ne suis sûrement pas la seule, mais je suis peut-être une des rares à pouvoir l’exprimer avec une partition inédite.

Je sais que j’ai les moyens d’une part de ressentir cette solitude, et d’autre part de la raisonner, je sais qu’après la tristesse, j’embrayerai sur la colère, je sais que je ne m’arrêterai pas à la stérilité du vide, je sais que quelques secondes plus tard, la machine va s’enclencher, et qu’il en sortira un bouclier démonstratif.

Mais si je n’étais capable que de ressentir la solitude et incapable de la raisonner ? Je ne crois pas que je serais arrivée en 2020 et que j’aurais attendu le Covid-19 pour la ressentir, je crois que depuis très longtemps ou j’aurais abandonné de la ressentir ou j’aurais abandonné ce qui la causait. Il aurait fallu alors, un jour, dans mon passé, que je fasse le choix entre être du côté de l’opinion générale pour ne plus jamais être seule, ou quitter cette vie.

Puisque je suis encore là, j’ai encore les moyens de penser que cette avidité à savourer la peur ne peut convenir qu’à ceux dont le confort, même dans son marasme, reste assez grand pour ça, alors de quel confort s’agit-il ? Je ne peux que concevoir avec horreur que ceux dont la vie n’est que peur n’auront pas l’occasion du luxe de la peur du virus. Je sais que des théories naissent en ce moment qui attribuent au virus beaucoup de pouvoirs, comme celui de réguler finalement les écarts faramineux, économiques, par maints biais, et on peut tout avancer : des effondrements boursiers, des inflations, des rapatriements de production, un développement des avantages sociaux où ils n’existaient pas. Mais le virus ne redonnera aucun esprit à ceux qui en manquent, il ne fera pas naître de pitié supplémentaire, il n’inventera pas d’humour pour ceux qui ne savent pas rire, il n’ira pas jusqu’à inspirer une générosité miraculeuse. Il ne va que rendre incroyablement évident ce qui existait déjà et il n’y aura jamais plus de personnes pour le voir, l’analyser et le comprendre. Et je ne parle là pas des déplacements des masses économiques.

Le premier ministre anglais a dit que beaucoup de familles perdraient encore de ceux qu’elles aiment. Mais qui a dit qu’elles les aimaient ? Pourquoi les futurs morts seraient forcément aimés et leur perte pleurée ? Dans quel monde de petits nounours colorés sommes-nous en train de vivre ? Pas le mien. Pas le mien. Pas le mien depuis toujours.

Vendredi matin, je souriais, moqueuse. La veille, Macron était Macron, impuni, incapable de maîtrise, son discours à faire rire, peu importe son sujet : son sujet ne le redressait pas, ne lui donnait pas de fond, pas de carrure, pas d’importance, pas de conscience, pas d’ampleur, pas d’intelligence, son discours ne pouvait, comme tous avant celui-là, inspirer de la confiance ou du respect. Pour sa forme, il était traître de son fond, et lui, lui seulement, devait effrayer, comme depuis son élection, ainsi de son gouvernement, ainsi de son assemblée. La veille, Macron était Macron, le lendemain, il l’était encore. Un virus ne peut rien à ça. Rien. Pourtant, le lendemain, de Citoyen, Citoyenne, nous en étions à Covidien, Covidienne, et il fallait faire pénitence, subir le recueillement, avoir l’œil tragique, la phrase vide et il fallait admirer ceux qui avec confiance livraient leur peur avec une bêtise ahurissante. Et c’était comique. C’était drôle. Tous les discours de Macron sont drôles depuis le premier, tout ce qu’il écrit est drôle, tant ça ne peut pas exister sous cette forme à cet office-là. Ils sont drôles et entraînent un rire immédiat qui devient celui de la colère. Personne n’a ri quand il fallait, de ses discours. Ceux qui se sont révoltés contre eux, quand bien même ils n’ont pas saisi le comique et soient passés trop purement à la colère ce qui leur a retiré une dimension cruciale pour leur lutte, ont été moralement et parfois physiquement exterminés. Il me semblait impossible de ne pas sourire. Ça n’enlevait rien à la vérité, rien, mais ça la repositionnait pour ce qu’elle était, et à priori, le virus n’était pas connu pour attaquer les fondements humains, des siècles de culture, l’Histoire même, l’individualité ni la personnalité, ni la capacité de jugement, l’esprit critique. Le Covid-19 n’a tué ni Shakespeare, ni Victor Hugo, ni Musil, ni Joyce, ni Homère.

Sourire et se moquer devant d’autres personnes n’était pas manquer de sens civique, de conscience scientifique et encore moins de compassion pour leur peur : c’était pour moi leur alléger un peu la vie, c’était mettre à leur service quelques mots très rassurants, c’était peut-être leur proposer une explication pour que leur connaissance reprenne le dessus et fasse son œuvre. Mais ils n’en voulaient pas. Ils voulaient leur peur, leur tragédie, leur gravité. Pourquoi ? Scientifiquement, précisément, pourquoi ? Aucun n’aurait pu me le dire. Quel symptôme les inquiéterait ? Aucun n’aurait pu me le dire. Le lien entre le Covid-19 et le diabète ? Dans quel état sanitaire commun était la Chine il y a un an ? Combien y a-t-il de pharmacies à Pékin ? Quels médicaments sont vendus en Chine ? Que révèle l’autopsie des victimes ? Quelles sont les statistiques ? Aucun n’aurait pu me répondre. Je ne peux même pas affirmer qu’ils avaient peur de la mort. Ils avaient peur de quoi, alors ?

Je crois que peu importe. Je crois que c’était leur dernier souci de savoir de quoi. Je crois que c’est une fin de l’humanité, quand elle en est là. Et que c’est si grotesque que ça doit inspirer de la colère à ceux qui peuvent encore en montrer, après le rire, après la compassion, après la honte, après la tristesse, après la terreur : il doit venir de la colère.

 

Une société, comme celle de la France, inconnue du Pouvoir, inconnue de tout d’elle, hurle sa fatigue et sa désolation depuis plus d’un an, sa protestation est connue du monde entier, 0,6% d’elle, mais aussi son inertie : 99,4%, qu’est-ce qui explique ces deux pourcentages ? En plus d’un an, personne ne s’y est seulement intéressé, ni socialement, ni culturellement, ni historiquement, ni médiatiquement, ni politiquement. Or, tout est là.

Et soudain, le virus ? Et soudain, effaçant tout, la peur de la société ? De quoi : elle n’en sait rien, rien, ce n’est pas même celle de la mort, mais ça ne lui importe pas. Quelle société peut admettre ça « en 2020 » ? « En 2020 » ?

Un semi shutdown sociétal peut entraîner une hausse de natalité dans 9 mois, et une hausse des avortements, des divorces, x faillites économiques mais aussi une hausse incalculable des crimes privés ou familiaux, qui bénéficient avec vice de l’ombre des portes fermées, des morts tristes par une vie isolée quelques heures fatidiques de trop, le secret des dépressions, une raison faussée à des suicides, et des enfants ne mangeront plus à leur faim, sans cantine, des familles vont s’effondrer, à bout. Des statistiques indémontrables ou très faibles uniquement basées sur le pouvoir de l’inconnaissance, vont en générer d’autres, importantes, réelles, mais elles : à jamais inconnues. C’est simple pour un gouvernement de faire cesser un mouvement quand il ne sait rien de ce mouvement et donc rien des conséquences de la cessation. Rien de ça ne terrifie la société, rien de ça ne recevra son mépris, rien de ça ne la choquera, mais qu’on lui retire sa chère peur commune la terrorise ?

« En 2020 » ?

 

Cette peur ne date pas du tout de 2020. Les raisons de cette peur ont grandi et se sont propagées depuis des décennies avec une régularité et suivant un parcours qui est identifiable mais qui est complexe à décrire et argumenter et qui doit, pour être compris, pour être réfléchi, pour que ses conclusions soient à la source d’un progrès mondial, et d’une révolution inédite, compter sur l’intelligence, la conscience et la connaissance. Le Covid-19, en révélant l’infinie bêtise du monde, les fonds bas de sa conscience, de sa connaissance propre et scientifique, semble retirer tout espoir qu’il soit jamais prêt à entendre un diagnostic de son état, en 2020. Alors que le monde avait réussi à naïvement se persuader que tout son mal provenait de trois structures impalpables seulement : le capitalisme, les réseaux sociaux, les monstres technologiques, il n’a pas encore compris que tous ses systèmes d’échanges macro ou nano, s’absentent totalement devant des limites humaines, d’une évolution qu’il faut remettre cette fois en question quand on la pensait irréversible et sous-jacente, un processus naturel.

La faillite était présente bien avant 2020, et la couverture de quoi que ce soit qui puisse enrober le monde était parfois appelée par les plus idiots, depuis 5 décennies, sous la formule connue de « il faudrait une bonne guerre. » Chacun croyait secrètement et mystiquement que quelconque unification, par un moyen pire, si possible, relançait quelque chose de l’humanité, épurait même le mal, parce qu’il était soudain nommé, ennemi : un front net, pour remettre les idées en place, pour que les gens comprennent bien ce qui est important. Une niaiserie insupportable à entendre, mais non rare.  Tous ceux qui souhaitaient une unification telle étaient si sûrs d’être « du bon côté » sans même penser qu’ils seraient à l’évidence de celui d’une Collaboration. Le climat a porté ces derniers mois, dans une grande accélération, les espoirs de cette unification, « pour la planète, pour nos enfants. » Les enfants : les mêmes qui depuis la naissance se font massacrer par un système inconnu de leurs parents et qui participe de l’intégralité de leur vie, donc auquel ils collaborent.

Le virus montre aussi l’incapacité du monde, non à agir malgré ses élites, mais à agir sans ses élites. Mais rien ne parvient à faire déterminer à la masse ce qui manque si crucialement face à elle, parce que, tout simplement la masse ne le possède pas. Elle compte sans le savoir sur la démultiplication des médias, et les médias comptent sur leur propre démultiplication : l’ensemble croit que la vérité est bien quelque part, dans une sorte de sas entre le su et le non-su, et dans un sens cette vérité serait tamisée par le bon sens, dans l’autre par ce qui est déterminé pour être le plus audible et lui-même démultipliable facilement avec la plus grande attention donnée à un seul facteur : rien ne doit être dit qui puisse trop rester dans les mémoires si c’était une erreur. Et tout ainsi tout reste dans un circuit fermé, auto-alimenté et allant vers nulle part. Un nulle part jamais envisagé parce que dissimulé par un mouvement qui semble d’une absolue diversité, même éternel et sysiphien. Le principe de précaution qui est aujourd’hui demandé : se laver les mains, est celui dont usent les élites et les médias depuis des dizaines d’années. D’un côté, on limite une propagation, de l’autre, on limite toute l’humanité. Mais il semble que ce soit ce qu’elle désire. Sa limite, et si possible imposée. Quoi que ce soit qui la norme, qui la dicte, qui la mette à égalité en elle, qui annule pour elle une évolution intrinsèque. Elle n’a pas un regard pour la démonstration mondiale qui prouve, depuis un grand moment et de plus en plus vite, que « pour » le principe d’égalité, elle doit se séparer de ceux de liberté et de fraternité. Ce n’est pas à elle, dans sa masse, de penser ce regard pour l’avoir, mais elle ne le sait plus. Ce n’est pas à elle de comprendre qu’elle ne le sait plus.

Une immense partie du monde est parvenue à répondre à la focalisation soudaine que les élites lui ont demandé le plus facilement. C’est donc possible. Mais l’objet vers lequel le monde s’est tourné n’a aucune matière, aucune intelligence, aucune vie propre, ni passé, ni futur, seulement un présent. Et cette concentration soudaine tournée vers lui est insupportable. Insupportable. Le discours que le virus fait se partager avec une égalité jamais obtenue, jamais, pas même sans doute pendant la Seconde Guerre mondiale, à l’instant de la lune foulée, les morts brutales d’auras, l’élection de Trump, la chute du mur de Berlin, la place Tian’anmen ou chacun de ses événements devenus iconiques parce que saisis par la foule comme leur appartenant, pouvant siéger partout : dans leur salon, chez le coiffeur, dans les assemblées nationales, est vide. Il n’est rien. Il a appauvri le vocabulaire de 99,99%, il ne fait se projeter nulle part personne, il ne remet rien en cause, il ne demande rien de plus à personne, quel que soit son pouvoir, il ne bouscule aucun rôle, pas une génération face à une autre, rien, rien, rien, ni la vie, ni la mort, ni rien. Rien. Le vide.

Et une partie de l’humanité adore aveuglément ce rien. La catastrophe est là.

Le premier problème est qu’elle ne date absolument pas de la déclaration de présence de ce virus, très loin de là, elle a 75 ans, addition de deux segments dont un de 50 ans, donc historiquement largement analysable avec une grande assurance, mais que cette analyse ne parvient pas à se faire entendre, alors qu’elle existe, je le sais, de par le monde, assez incomplète partout, à cause, et c’est phénoménal d’avoir à le dire dans un monde qui se croit si puissant par sa communication à 360° : de la sottise, de la surdité et de l’opacité de cette communication qui est incapable de générer un esprit critique d’une élite inédite : pourquoi ?

Le deuxième problème est que l’état d’hypnose dans lequel est une partie du monde n’est même pas exploitable pour justement lui faire entendre une autre réalité le concernant, ce n’est pas parce qu’un canal unique est ouvert qu’il est empruntable : pourquoi ?

Le troisième problème est le niveau de conscience du monde devrait en ce moment faire hurler de terreur n’importe quel intellectuel ou ceux se prétendant artiste, mais ça n’arrive pas : pourquoi ?

Le quatrième problème est qu’il n’est réellement pas évident qu’il reste vraiment à des places qui pourraient servir de pupitre le moindre intellectuel ou artiste capable de ce hurlement : ils sont ailleurs et ces places leur sont inaccessibles : pourquoi ?

Le cinquième problème est que la mémoire sur quelques semaines de l’articulation de la propagation de la compréhension du problème-virus, par la masse, est déjà perdue, et que sa propension à ne garder en mémoire que la dernière minute est non seulement de l’ordre du réflexe mais souhaitée : le risque que cette crise de somnambulisme passe sans que les gens se souviennent seulement d’eux-mêmes est déjà acquis, ça ne laisse donc aucune marge à quelconque analyste capable de gérer la situation de manière conceptuelle, en prenant le comportement mondial comme preuve ou simplification de celui qu’il peut avoir depuis des décennies, parce que personne ne peut compter sur une mémoire planétaire ou individuelle : pourquoi ?

Le sixième problème est qu’il semble que l’éducation mondiale ait échoué à un niveau si gigantesque qu’elle frôle de signer son éradication pour inutilité : pourquoi ?

Le septième problème est la crédulité. Cette crédulité, c’est indéniable, pourrait bien être qualifiée par quelque illuminé sot de « révélatrice » et il ira chercher du côté d’un dieu mort et de l’absence de cible pour la foi, pour bavarder sur le principe de foi, en tant que nature humaine inaltérable, et on ira jusqu’à déifier le virus qui par défaut capterait la croyance nécessaire, et sans plus de support avant lui, dans une partie du monde. Quelconque unification trouvera forcément sa religion nouvelle. La défense du climat l’a tenté, d’ailleurs. Cette vision courte formera vite ses adeptes. Cette crédulité ne peut être accusée par un intellectuel ou un conceptuel et ce pour raison d’humanisme, mais la haine et la colère naturelles qu’ils peuvent ressentir contre elle doit être ressourcée et générer une autre force de soutien. La crédulité est un virus qui sape l’évolution historique mais elle n’est pas considérée comme anachronique : pourquoi ?

Le huitième problème est que ces sept problèmes sont liés entre eux comme des organes, chacun tributaire de la cause et de la conséquence de l’autre et que leur cartographie ne saurait se faire dans le plan, dans un gentil schéma explicatif avec des flèches dans un seul sens, mais avec une vision qu’on espère soutenable par un cerveau adulte, une vision admissible par la science, alors qu’elle doit intégrer des mystères, et une grande somme de questionnements, eux-mêmes à prendre comme un bien, comme une joie, même. Or, cette cartographie butte totalement devant la nécessité de la configuration même de sa proposition : elle doit être dans l’espace, avec l’obligation de l’intégration d’une troisième dimension, enfin, à quelconque discours, elle doit être et rester complexe : ça s’appelle une « recherche », et cette cartographie doit être le job de « chercheurs ». Aucune élite actuelle ne supporte ni ne permet cet état de « recherche » pour le monde. Aucune. Pourquoi ?

Le neuvième problème est que la conscience des 8 précédents ne donne aucun pouvoir sur eux, et que le seul facteur sur lequel on peut compter encore est le Temps : pourquoi ?

 

Ce qu’on sait du virus lui-même, en ce moment, soit rien, montre que c’est un effort terrible pour le monde, comme un enfant boude devant un problème qui paraît si simple, de le comprendre dans une totalité physique qui ne soit pas plane, qui n’ait pas un discours fait de lignes successives et même séparées de tirets, et qui n’ait pas de solution, même si on voit comme le monde, à nouveau unanimement, compte, peu importe avec quel flou, sur une « recherche », sur les « chercheurs ». Contre le virus, le monde voudra une solution simple, vaccin, médicament, il se foutra de toute la recherche mise en œuvre pour parvenir à cette simplicité. Il est en droit de s’en foutre, il n’est pas chercheur, il est en droit de ne bénéficier que des résultats d’une recherche : il paie pour ça, il a progressé pour ça, il vote pour ça, il pose en chantage sa survie : sans lui plus de 1% mais plus de 99% non plus, il fait poids. Mais concernant le virus même, alors que le monde devrait reconnaître le vide concernant son descriptif, sa portée, ses symptômes, ses statistiques, son seuil de mortalité, et demander au moins plus de détails, il supporte parfaitement de ne rien savoir du tout. Rien. Aucun lien d’un organe à un autre. Aucune hypophyse pour gérer ça, pas d’hypothalamus, pas de cerveau. Rien. Pas même le sien, il semble. Pour le bien de son humanité, le monde devrait tolérer la difficulté en trois dimensions d’une recherche pour résoudre ses problèmes, mais il ne met en place que des systèmes simplificateurs donc vains et tolère amplement son vide aussi illogique soit-il, et tout particulièrement, il le tolère de ses élites, parce qu’il croit que ses élites, elles, sont dans le secret d’une « recherche ». Le monde n’est pas capable de mesurer qu’il n’existe pas de recherches scientifiques qui soient séparées de recherches intellectuelles et éthiques, qu’il n’y a pas de niveau de progrès séparés dans sa propre humanité, que les causes conséquences vont et viennent de tout de lui et en tout de lui, et qu’un virus ne saurait avoir seulement une réponse sanitaire et médicale, en 2020. Le monde arrive tout juste à penser à des conséquences économiques. Des élites, elles, devraient être capables de confier la globalité de la recherche à des chercheurs, vouloir le faire et le permettre, et ce n’est en rien le cas. Les élites sont en train de démontrer que les organes restent des cases dans le plan, avec de gentilles flèches unidirectionnelles, c’est faux, c’est une insulte à la science, à l’Histoire, c’est même hérétique, tout le monde le sait, mais tout le monde l’accepte et pire, le désire. Le monde veut des élites qui lui affirment qu’il est simple, simplifiable à volonté alors que sa survie ne peut provenir que de sa complexité et donc d’élites qui puissent soutenir et promouvoir cette complexité.

Cette complexité n’a absolument pas à être comprise par l’humanité tout entière, mais elle doit exister et choisir comment elle se simplifiera pour le bien de l’Humanité. Aujourd’hui, de façon assurée : elle n’existe pas. Elle est, au péril de tous, confondue avec la possibilité du monde de s’exprimer non dans sa diversité mais d’un à un dans son nombre, dans sa multiplicité.

 

Si quelque chose est en train de se mettre en place, et j’y crois, qui puisse figurer, selon certains concepts, un temps équivalent à celui qu’a déjà connu l’Histoire et qu’elle a fini par appeler Renaissance,  si, donc, le temps que nous sommes en train de vivre est assimilable à un néo-Moyen-Âge avec ses épidémies — physiques ou non — de « pestes » et depuis très longtemps, alors il faut que puisse au moins se faire entendre une série de voix rassurantes, conscientes qu’elles n’auront de valeur qu’avec la force d’une démonstration par récurrence, mais qu’elles ne seront pas prophétiques. Plus simplement : s’il y a une ouverture qui ait sa lumière, son intense progrès, sa révolution induite : elle existe déjà, mais elle est inconnue, anonyme et d’office elle ne viendra de rien, strictement rien qui aujourd’hui à droit de paroles publiques et droit d’agissements sur le public. Par contre, ce qui sortira de cette ouverture sera l’annonce d’un temps nouveau, réellement. Il faut alors compter sur le Temps qui seul, va démontrer l’existence de cette ouverture, qui est le fait du monde actuel. Tout est contre lui, ce Temps, et tout est encore pour lui, à condition qu’on entende « historiquement » ce qui s’est passé et qu’on ne compte plus sur un futur apparaissant et fait de rien. Il ne faut plus compter sur une annonce, du neuf, une prophétie, mais sur la connaissance de ce qui a été : toute l’Histoire dont le XXe siècle a semé des esprits prophétiques, de grands esprits qui ont tout donné pour préparer cette analyse par récurrence, toute l’Histoire et l’Art nous ont laissé de quoi très largement réfléchir notre temps, pas sur la seconde, mais dans son entièreté et à l’échelle d’une vie, donc de beaucoup de générations encore vivantes et pour un moment. Nous sommes dans un non-Temps, mais absolument analysable, aucune panique ne devrait plus émerger qui soit assez forte pour le bousculer puisqu’il ne peut pas être bousculé, ni physiquement, ni moralement, le monde ne cesse d’en faire la preuve, et ces dernières semaines, magistralement : il ne parvient pas à se créer autre chose que son immobilisme apeuré quoi qu’il tente de faire bouger. Quelque chose bloque. C’est qu’il ne doit rien espérer de la suite, c’est qu’il est face à son vide. C’est normal. C’est son état. Il n’y a aucune inquiétude à avoir. C’est un temps d’une parfaite logique. Mais il faut expliquer pourquoi, et ça prendra un autre temps, encore 25 ans, sans doute, ce n’est rien à l’échelle du monde, mais d’un seul humain ? Est-ce que le monde va se donner le Temps de revenir sur lui pour se donner un avenir ? Est-ce qu’il a encore 25 ans devant lui ? Vendredi 13 mars au matin, la réponse était non. Qui a peur de ça ? Retour aux 9 problèmes.

Il faudra donc sans doute un siècle entier pour que l’humanité se relève d’elle-même. Ce n’est pas impossible à penser, deux fois 50 ans, donc 50 ans de trop pour les statistiques intellectuelles de l’Histoire, donc combien de générations qui n’en auront pas eu une ?

 

Je crois que pour la énième fois, le président français, dans toute son immaturité humaine et intellectuelle, a prononcé le mot de « destin » pour tenter de dépasser le spectre si large de la situation et ainsi l’envoyer à un autre impalpable, fictionnel. Tant que quiconque dans l’élite non seulement ne verra pas où est le problème d’utiliser tel mot, mais qu’il ne soulèvera pas dans la seconde contre lui (puisqu’éclater de rire ne paraît plus du tout possible) un discours conceptuel immense pour la défense de ceux auquel il s’adresse, rien, rien, rien n’évoluera. Que le monde tourne n’est pas et n’a jamais été une preuve de progrès, mais que l’élite puisse sans frémir, sans honte, parler de « destin » pour qualifier cette révolution terrestre inexorable, reste une preuve de sa régression et de sa stabilisation confortable par le vide d’elle. C’est terrifiant et inadmissible et mortel. Et les victimes ne seront pas celles pour l’instant ciblées vaguement.

L’état d’unanimité actuel est une falaise au bord infini, quiconque pense qu’un pont apparaisse doit en appeler à son dieu, quiconque pense que le bord s’élargisse pour que tout le monde y tienne sans tomber doit aussi en appeler à son dieu, quiconque espère ne pas être de cet empilement de corps qui permettra un jour, assez haut, l’élargissement du bord, doit en appeler à d’autres élites que celles actuelles.

L’humanité n’a pas à rougir de sa peur du virus mais de sa honte à ne rien posséder pour lutter contre elle et à aimer sa peur, comme un soulagement. Ça, c’est dangereux, ça, c’est mortel. Je sais depuis des décennies qu’il faut un soulagement à l’humanité, notamment en France puisque je peux parler depuis elle, mais je ne m’attendais pas à celui-là, sous cette forme-là. Je savais que la bêtise était à ce niveau de propagation, mais je ne m’attendais pas qu’elle soit si fière d’elle. Je ne pensais pas que ça puisse se révéler, à cette échelle-là, si vite, si totalement, si incroyablement simplement. Pourtant, je ne compte plus tout ce que j’ai pu écrire pour prévenir et décrire le totalitarisme inédit sociétal que vivent sans le savoir les sociétés. Je suis effarée et horriblement inquiète que les consciences ne prennent pas la mesure de leur propre invraisemblance ni qu’il n’y a pas de différences entre le pré-mort et le post-vivant, que la situation de paralysie actuelle ne fait pas sourire avec amertume devant ce qu’elle ne produit pas, qu’il n’y a pas un effroi plus dense pour tout sauf ce virus, que personne ne voit pas avant tout ce qu’il ne crée pas. Alors qu’il devrait.

 

Le monde serait unanime et avec moi que je trouverais quelque chose contre moi, uniquement parce que l’unanimité doit rester à mes yeux un au-delà, une immanence, un idéal, un mystère, pour que le progrès apparaisse. Le virus est stérile et c’est, intellectuellement, à abandonner tout espoir. Mais puisque c’est inédit, c’est donc un instant où, connue ou non, se fonde une création qui affirme à l’Histoire : je te prends en charge, et on passera à travers le vide, retiens ta respiration encore un peu, relève-toi, avance. Quelle création ?

 

À DEMAIN ?

CORONA PROPAGANDA | COUVRE-FEU 2/X

 

Claire Cros, auteur conceptuel

 

*Ce texte fait partie de la série CORONA | PROPAGANDA, sur le modèle des Inktober, sur YouTube sur la chaîne PUCK, facebook sur la page PUCK, ou lire sur le blog Mediapart.

clairecros.com puck.zone

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