L’enfance au XXIe siècle : l’autre monde sauvage [16/31 #Inktober]

Bébés tortues mourant 104 bouts de plastique avalés*, oursons traversant les autoroutes coupant leur territoire, génisses errant dans les cités, chevreaux gigotant au crochet, poulets morts-vivants dans leur graisse, air flambant couché pour la culture, dunes se désertifiant, éternelles fondant, rareté, exception s’éteignant, diversité disparaissant : constat de l’enfance humaine au XXIe siècle.**

Cet article est en 2 parties indissociables, lire la première : L’enfance au XXIe siècle : une légende [15/31#Inktober]

 Dans les années 1960 et 70, on a confondu la nature et l’enfance dans une comparaison argumentée de l’un à l’autre dont le sens même n’importait pas. Les philosophes modernes n’ont vu que ce que cette translation n’emportait pas avec elle du passé : ils n’ont pas su reconnaître que la translation était sur l’instant, horizontale, présent/présent, sans profondeur, sans arrière-plan, sans mémoire, qu’elle s’inventait sur elle-même, justement parce que « déjà » détachée du passé.

Ils n’ont pas compris qu’on puisse agir en dehors de leur propre manière qui inclut la mémoire, ils n’ont, pas une seconde, réfléchi que c’est tout le protocole qui était distinct du leur et que cette translation n’avait aucun réflexe, aucun outil en commun avec les leurs. Ils l’ont donc jugée depuis leur propre grammaire ; ils ont pris ce mouvement pour vertical, ascendant, temporellement une évolution, un avant, un après, un « progrès » quand bien même ils ne voulaient pas du terme, qu’ils ne l’ont pas employé ou pour le conspuer, et qu’ils déploraient que le mouvement soit vu ainsi.

Ils ont continué de le regarder depuis une échelle chronologique alors que la première particularité de la comparaison absorbante nature/enfance était, à l’évidence puisque la nature était concernée, de ne pas être inscrite dans l’Histoire.

Et ainsi aurait dû rester l’Histoire de l’enfance, mais 68 avait décidé de la poursuivre.

 

Les modernes (à partir du milieu du XXe siècle) s’adossent à ce qu’ils ne définissent pas pour autant mais reste « l’avenir », une suite, un futur. Ils avancent ainsi, en fixant « un » passé et observant ce qui finit par y couler quand le présent passe ses écluses. Ils vont analyser, comparer, soupeser, « ce qui a déjà eu lieu », et uniquement, et voir si, selon eux, il y a osmose avec « ce qui était déjà là ».

Fiers de leur position, résumée par l’opposition (indéfinie et multiple) par le terme « réactionnaire » qu’ils ont accepté de porter, jamais ils n’ont remis en cause que le passé à l’aune duquel ils remesuraient ce qui y était versé n’était peut-être pas le passé ; jamais ils n’ont remis en cause leur protocole ni, avant tout, et franchement c’est effroyable à penser, en cessant de nier que le passé ne soit pas coupable (ou d’oublier que le passé est toujours coupable), mais donc « la » cause de ce qu’ils méprisaient, ni, ensuite, tout simplement en cessant de s’arcbouter alors que des décennies passaient, un temps humain inouï, le temps que 3 à 4 générations parviennent à l’âge adulte et la première le vive presque intégralement : toute une vie, toute une vie, toute une vie, dont la leur, à ne pas penser un instant à se retourner.

S’ils l’avaient fait, ils auraient mieux compris en regardant le temps pourrir sur lui-même. Mais ils n’ont vu que ce qu’ils ont jugé des déchets.

Cet « avenir », ce « progrès », rejetaient, sur leurs plages de temps, ses ordures, et saccageait leur paysage séculaire. Ils n’ont pas compris qu’ils radotaient depuis 50 ans, ni pourquoi, ni comment, à se lamenter de plus en plus, donc ils n’ont jamais pu s’apercevoir qu’en fait, ce n’est pas leur paysage qui était démembré, ni leurs dogmes qui s’éteignaient, ni les règles, de patriarcales à celles d’orthographe, qui étaient détruites, c’est que ce qu’ils regardaient infiniment, sans ciller, pour ne pas manquer l’un de ses effondrements, depuis longtemps, ne bougeait pas du tout, rien, strictement rien ne lui arrivait, pas même les cendres des morts. Le passé ne bougeait pas : c’est le passé.

Mais le reste était autour d’eux, partout, à perte de vue. Il n’y avait qu’une façon de le comprendre : c’était se retourner. À voir ce temps dévasté, et en tournant sur eux-mêmes, ils n’auraient pu que constater que tout était similaire, partout, dans le même état, et que, ce qu’ils ne cessaient de fixer, ils le regardaient au-delà d’un no idea’s land de 50 ans. Ils se sont laissés transportés au milieu d’une décharge qu’ils pensent faite des lambeaux rouillant du passé, des lois du passé, du bien du passé, de l’Histoire du passé, de la mémoire de passé, mais non. Il ne s’agit que du Présent. Depuis 50 ans.

 

Dans les années 1960-70, on a pris ce qui était là et on l’a entièrement transporté à l’abattoir de la raison, mais on n’a pas touché au passé : on l’a nié, on l’a oublié. C’est justement pour cette raison que tout a été possible ; c’est bien parce qu’il n’y avait qu’un très faible poids à faire rouler, que si peu d’années, si peu de puissance armée, si peu d’efforts ont été nécessaires pour cette translation quasi-mortelle, et que ça a été si simple, rencontrant si peu de résistance.

C’est bien pour cette raison que 68 peine, vraiment sous tous les angles, à être considéré comme une « révolution », au propre, au sens physique et historique.

Que les 68tards tentent de faire oublier leurs hurlements et leur mascarade révolutionnaire, c’est une chose, qu’ils aient aujourd’hui un demi-sourire calme et cynique et un vague geste de la main pour éloigner d’eux la suspicion seule qu’ils aient même pu croire, à l’époque, qu’ils menaient une révolution, c’est une chose, mais il y a encore tout de même les faits purs qui n’arrivent pas à installer le terme de « révolution ». Et ça n’arrivera jamais, puisqu’il s’agit d’une translation et que 68 n’en est que celui qui a acheminé son fret. Même la « révolution sexuelle » n’a été qu’une translation. De présent, au présent. Et ça continue.

 

Comment les modernes ne considèrent toujours pas que 50 ans sont passés ? Un volume temporel reconnu par les historiens comme permettant une analyse à froid des événements et de leurs causes au moins ? Eux les premiers ont commencé, sans le savoir, à reconnaître l’existence d’un Présent éternel, par défaut, en ne s’apercevant pas que jamais il ne devenait passé.

Comment ont-ils pu imaginer un seul instant que la France tout entière avait arraché et brûlé ses racines ? Comment n’ont-ils pas suspecté que tout ce qui les chagrinait si fort et qui nous a valu tant de livres de pleurnicheries pseudo-intellectuelles, tant de propos si cultivés, tant de références, tant de citations, tant de jolies discussions entre docteurs, tant de conférences du Collège de France à Polytechnique en passant par Science-Po voire l’ENA versant droit, tant de tribunes dans Le Monde, ne pouvaient provenir que de la volonté, justement, du milieu intellectuel et culturel ? D’eux ?

 

Et puisque le jeu de l’opposition aux modernes (pas englobable sous un seul terme que celui d’« opposition » puisque ça va de braillard vulgaire à parloman à old-fashion post-moderne à sous-Talleyrand, au club des vieux à moustache d’Europe, plus tout le milieu littéraire et critiques et journalistes affiliés, plus tout le jeune professorat affilié, plus ceux qui se croient médias ou estrades indépendants) n’a jamais été que de jouer dans la même cour qu’eux, à les contrer avec leurs derniers livres/gueuleries pseudo-intellectuelles/blagues si cultivées/ références top 50/citations dernier Goncourt/détendues discussions entre noctambules/conférences de la place de la République au théâtre des 2 Ânes en passant par Science-Po voire l’ENA versant gauche/ tribunes dans Libé : il n’y a personne à sauver. « D’eux » va donc pour tous.

 

Il y a une petite vogue, en ce moment, pas exactement un mea-culpa, mais la même chose version espoir sur son lit de fausse-mort : « notre génération n’a pas su, nous espérons que la vôtre, monsieur le Président » …Comment dire… Notre président est sans âge, sans contenu, il est quelque part entre 15 et 70 ans, donc en appeler à quoi que ce soit qu’il saurait parce qu’il a tel âge est à hurler de rire, mais qu’on ne sache pas à qui on adresse ce vœu quand on a 40 ans de plus, ça, ça ne me fait pas rire du tout. Ni quand on a le même âge, d’ailleurs.

 

Mais c’est bien, c’est absolument révélateur de ce léger souci : le milieu intellectuel ne sait absolument rien du tout, rien, rien, rien, des 50 dernières années. Rien. Il les a pourtant vécues en tant qu’adulte, ou toutes, ou un bon tiers au pire. Il ne s’est pas rendu-compte qu’il n’avait actionné son jeu analytique qu’entre une fixité repoussée par l’étendue d’une décharge, hétéroclite par définition, et l’instant présent. Il n’a pas vu le premier déchet, qui en a amené un autre, et un autre, et un autre, et un autre, de tous les côtés, sans conscience. Il n’a pas tracé en relevant ses références, chaque déchet, pour savoir d’où il venait, quel avait été son parcours, avant qu’il soit déchet, son parcours entre « chose » et bon à jeter, ils ne se sont pas interrogés sur les raisons du passage de chose à déchet, ils n’ont même pas regardé si, par hasard, ça fonctionnait encore, si c’était alors recyclable, si on pouvait en faire don, ou même le proposer à la revente, en seconde main. Ils ne se sont pas demandé « qui » avait décidé qu’il fallait jeter ci et ça, « qui » avait transporté le déchet jusque-là, s’il avait été payé pour le faire ou pas, avec quel moyen ce transport avait été effectué, sur quelles routes, depuis où, avec quels arrêts sur le trajet. A croire qu’ils pensent tous que c’est la Mouette de Gaston qui a tout balancé là, en ricanant bien de sa farce.

 

Les modernes, mais plus seulement eux, n’ont jamais observé l’ensemble en le supposant une organisation, un système, le bout visible d’une chaîne peut-être invisible à leurs yeux mais parfaitement coordonnée ; ils ont toujours cru qu’il s’agissait d’une décharge sauvage.

 

Ils ont toujours cru que les conséquences de 68 était l’infusion dans la société d’une liberté au développement anarchique, jugé par contre par ceux qui soutenaient le « progrès » amené par 68 (et même ceux ne le soutenant pas car ne le considérant pas) comme « naturel « ; Ils ont toujours cru que les produits des conséquences de 68 étaient « finis », « aboutis » puisque parvenant au « dégrade » de déchet, alors que les souteneurs, actifs ou passifs, soit quiconque sauf les modernes, les voyaient comme la preuve que l’innovation ne cessait de progresser.

 

Pour les uns, comme pour les autres, le paysage est bien une décharge, quoi qu’il en soit ; il s’agit bien de tout ce dont on ne se sert plus, mais pour les uns le lieu est un cimetière, pour les autres un archivage inutile dont la conservation est vaine puisqu’on possède mieux aujourd’hui. Pour les uns, cette décharge est le symbole d’années d’agonie du passé, veillée par eux ; pour les autres, le passé n’existant pas, pas même les 50 dernières années, il n’y a ni mouroir, ni veille, ni rien de mortifère, il y a un monde déjà oublié.

Les modernes voient la décharge mais se leurrent totalement sur son contenu, les autres voient la décharge et s’en foutent, ils pensent plus loin, sans comprendre que plus loin est surplace.

 

Cette décharge, c’est la société. Les enfants naissent, respirent et jouent dedans. Ils se nourrissent de ce qu’ils y trouvent, au hasard, tout est bon, ils ne manquent de rien, on n’arrête pas de leur proposer autre chose, de toute façon.

Comme ils mangent, ils grandissent, ni plus, ni moins ; ils viennent et vont, reviennent et revont, tout se ressemble, tout est équivalent, tout se vaut ; tout est déjà bien, donc tout ce qui arrive ne peut être que mieux, ils n’ont pas à aller le chercher. Ils savent que rien ne dure parce que c’est remplacé, ils ne savent même pas que quelque chose peut durer, comme ils ne savent pas ce que veut dire « durer » ; faire une chose avec la même chose, ils savent, mais ils ne savent pas qu’ils le font.

Il n’y a, de façon géographique, ni haut, ni bas, ni gauche, ni droite, et même les points cardinaux ont fait leur temps, un temps qu’ils ne connaissent pas, qu’on ne leur enseigne pas, c’est inutile, donc ils ne savent même pas que ça ait pu exister : pour eux, tout est rond, le monde, leur monde, leur vie, la vie de tous, toutes important peu car elles n’ont pas d’ordre propre, ne figure aucune hiérarchie entre elles, aucune ne vient avant l’autre, aucune ne domine l’autre bien longtemps, absolument tout est à égalité, et ils ne le savent pas, car c’est constitutif, donc plus à apprendre, encore moins à comprendre.

 

Dans le rond, qui n’est pas une sphère pour autant, juste du rond, partir d’un endroit pour aller à un autre est impossible, remonter un axe de cause à conséquence aussi impossible, mais aussi inutile puisque jamais appris. Eux-mêmes n’ont ni début, ni fin, et peu importe d’où ils viennent, physiquement, jusqu’à d’où ils sont nés, puisqu’ils sont là. Ils sont sans raisons d’être là parce qu’ils ont juste à y être, être ne leur demande rien, parce qu’avant tout, c’est une liberté.

Le désordre n’existe pas, puisque ni hiérarchie, ni sens ; le jugement n’existe pas, puisque ni hiérarchie, ni sens, ni limite, grâce au rond. L’horizon n’existe pas puisque tout est rond.

Il n’y a pas de passé, et sûrement pas à apprendre, puisqu’archive conservable à l’infini, donc ne méritant ni protection, ni mémoire, ni inquiétude sur la réalité de sa conservation car toute défaillance sera corrigée.

 

Eux-mêmes sont corrigés, squelette, dentition, yeux, cheveux sur la langue, tout est rattrapable, redressable, renormable, même quand on l’a volontairement laissé s’abîmer jusqu’à la déformation, par une tétine en plastique. Dès qu’enfin elle est avalée, on part victorieux dans le premier grand cycle de redressement, très souvent, grâce à ses parents qui n’ont pas le temps d’attacher les protections, toutes de plus en plus perfectionnées en cas de chutes : on accumule les plâtres, on collectionne les béquilles ; plus tard, c’est l’entrée au collège, ça, peu importe, l’essentiel, c’est l’appareil dentaire, un grand passage dont on est fier tout le long, comme d’un uniforme. Mais en dehors de ces quelques rattrapages physiques, le développement des enfants est libre et doit être libre, naturel. S’il est rond, il sera irréprochable, à l’image de son environnement, il sera la preuve d’un grand naturel, d’un aboutissement d’un développement naturel. De même pour l’activité cérébrale nulle : elle doit être naturelle, à son rythme, faite de découverte, selon son désir, son intérêt, son attention, rien ne doit être forcé, c’est à l’enfant de générer son plaisir d’apprendre. Naturellement existant, évidemment.

 

Ces enfants : ils sont nés avec tout, c’est ce que la société entend depuis 50 ans. Tout est déjà dedans, il suffit de l’épanouir. Tout. Tout. Comme un gland recèle le chêne.

Ils iront où le vent les porteront : ce vent est leur liberté.

Dans la société, la dispersion n’existe pas : tout le monde zappe, c’est ce qu’on dit, mais d’un autre côté, c’est comme ça, et on en retire quand même toujours quelque chose. La société ne voit pas la dispersion, elle voit à chaque fleur touchée une insémination dont on saura plus tard si elle a fonctionné : l’essentiel c’est multiplier les expériences pour savoir ensuite laquelle nous plaît le plus et ainsi choisir sa voie, mais que personne ne nous l’impose. Goûter, cracher, regoûter, recracher. C’est naturel et la moindre des libertés, c’est aussi l’épanouissement du goût, sa formation. Il faut tester pour savoir, se faire une opinion, et les enfants doivent se la faire par eux-mêmes, sinon, c’est inefficace, et ils se braqueront. Leur imposer quoi que ce soit est une privation de liberté, il n’y a plus que dans la religion qu’on prône l’inverse et la dictature de la religion est proscrite dans une société laïque. Mais attention : ça n’a rien à voir avec les lois de l’État.

Ces enfants : ils sont nés avec tout, et leurs parents courant les trouvent désœuvrés, errants, s’ils pouvaient, ils leur taperaient dessus pour qu’ils avancent plus vite, soient plus efficaces, moins mous, moins chiants. Les enfants des parents bobos sont parfaits, ils vivent dans un monde de bisounours articificiel et pourtant dans la même société que le reste de la société, c’est très curieux. Mais ils font tout mieux, librement et naturellement, à égalité avec leur parents qui sont à égalité avec eux, en toute tempérance.

Ces enfants : ils sont nés avec tout, tout viendra d’eux, d’ailleurs ils savent en naissant, c’est fou. On donne un portable à un tout-petit, il sait déjà passer les écrans avec son doigt. C’est fou. Les bébés singes aussi, font ça, ils imitent les gestes de leurs parents. Un peu tous les animaux, en fait. Même ceux sans doigt. Mais chez les hommes, ça, ce n’est pas la nature, c’est que les enfants savent en naissant. Ils naissent adaptés, déjà, à leur monde, très évolués. C’est intégré. Tous les progrès leur vont comme un gant : parce que c’est leur monde, le progrès. Ils n’ont pas à réfléchir, eux, ça leur vient comme ça. Ils n’auront pas de mal, au moins, eux, comme ça.

 

Ces enfants sont la génération 5 de ce monde rond. La génération 1 l’a créé, mais ne le sait pas, il semble. Elle était jeune adulte en 68, ou elle s’est proclamée adulte, elle sait juste qu’elle possède la société mais ça ne lui importe pas de savoir qui elle est, l’essentiel est sa possession.

La génération 2, sa benjamine, sait de toujours que jamais elle ne serait l’héritière, arrivant en second, à jamais ; il ne lui a donc pas été obligatoire de montrer un grand acharnement à la possession, ni à se battre pour elle ; avec fatalité elle a reçu de sa fratrie aînée, méfiante et habile, des parcelles où elle avait le droit de construire sa vie, sage et muette, sans ambition ; elle l’a fait, sans modèle aucun, improvisant selon les nouvelles normes : liberté et développement naturel, ne luttant jamais contre elles, en bonne seconde. Elle n’a eu aucune chance, aucun déboire non plus ; elle a accouché de la génération 4, des enfants qui ont eu toutes les chances de ne jamais avoir de déboires non plus, élevés en liberté, au fait de leur naturel. Sans modèle non plus, sans jamais être comparés à rien, sans hiérarchie, sans sens, sans ordres, ils n’ont pu que décider avec naturel qu’ils étaient donc le modèle optimal, même dans un monde sans modèle, et qu’eux seuls savaient donc gérer tout ce qui les entourait, qui, ça tombe bien, n’a pas à être géré, donc en parler suffit : en tant que modèle optimal d’un espace sans modèle, ils savent donc tout et leur manière est la seule et définitive, optimale elle aussi. Ils n’ont pas besoin d’ambition, ils sont optimaux et tout ce qu’ils décident de toucher le devient et leur suffit. Ils en parlent, c’est tout, très assurés, tranquilles, sans grandes variations ni cœur, pas besoin.

 

La génération 1 a eu aussi des enfants, la génération 3, qui a eu les enfants qui aujourd’hui courent et s’élèvent dans la société, mangeant ce qu’ils trouvent, ou involontairement.

 

La génération 3 était l’héritière de la 1. Quand, compétente, ayant tous les diplômes démontrant qu’elle pouvait l’administrer et peut-être le faire grandir, elle a demandé son dû, la génération 1 lui a montré la décharge dans un grand soupir. « Hélas, ce n’est pas de ma faute : c’est la crise », lui a-t-elle dit.

La génération 3, le plus vaguement, s’est dit un instant que ça n’avait rien à voir, qu’il n’y avait aucun lien entre la crise et la décharge parce que la décharge était là avant la crise. Et doucement et soudainement, elle a oublié qu’elle savait ça.

La génération 3, le plus vaguement, s’est dit un instant que cette crise avait eu lieu à sa naissance, exactement, et qu’il s’était passé 20 ans, puis 10 de plus, et donc que rien n’avait été fait contre la crise, tout le temps de son enfance. Le monde était donc encore celui qu’on lui décrivait depuis toujours ? C’était un peu étrange, non ? Et doucement et soudainement, elle a oublié qu’elle s’était dit ça. Elle s’est mise à affronter un monde de crises à répétition, elle ne savait pas qu’elle ne connaîtrait que ça, jamais un repos, jamais un sursis.

 

Programmée pour administrer et faire croître, sur tous les terrains, la génération 3 ne s’est pas découragée et a admis sans jamais protester l’état de son héritage ; elle est devenue sisyphienne, elle transporte la décharge tout entière, de là à là, sans savoir pourquoi, sans savoir comment, mais elle le fait.

Elle construit et déconstruit et reconstruit et déconstruit, sans plus savoir pourquoi, ni comment, mais elle le fait, mécaniquement, programmée pour ça. Elle y arrivera, elle y arrivera, c’est ce qu’elle se dit. À perte de vue, c’est la même chose, elle pousse, ramène, organise, modifie, rase, remonte, décale, fait tomber, ramène, organise, modifie, à l’infini, sans s’arrêter, sans plus penser, sans plus rien ressentir, il faut le faire, c’est tout. Elle passe devant les parcelles de la génération 2, dont elle ne sera pas héritière ; de là, ayant construit sa parcelle dans la parcelle parentale, la génération 4 lui parle en égal et lui explique quoi faire.

La génération 5 se transportent parfois avec sa parentale 3, se nourrit de ce qu’elle trouve, ou involontairement.

Si la génération 3 s’arrête, pense-t-elle, la décharge, son bien, sa vie, s’arrête, il faut donc continuer, elle n’est que course et organisation, désorganisation, réorganisation mais elle ne doit pas s’arrêter, sinon, pense-t-elle, tout s’arrête, donc elle aussi, avec plus aucun héritage car pour qu’il existe, et qu’elle en profite un peu, un jour, il faut qu’il existe, autre que cette décharge, alors elle court.

Ses enfants courent avec elle et dès le plus jeune âge, elle leur apprend comment courir sans la faire chier, toujours, pour, selon eux, ne rien faire ; ils pensent ainsi parce qu’ils ne comprennent pas à quels point la génération 3 fait tout pour eux, elle sait le dire, elle n’arrête jamais, d’ailleurs, la preuve ; quand elle est fatiguée, la génération 3 trouvent ses enfants ingrats, ingrats et ils n’aident pas. Elle ne peut qu’être fatiguée.

La génération 3 ne peut pas avoir le temps de tout faire et le temps de faire le reste, elle est donc obligée, confiante, car, sans elle, la décharge s’arrête, de confier la génération 5 à la surveillance de la décharge entière. Elle pense que c’est un espace sécurisé, puisque rond.

Elle pense aussi que les enfants ont grandi, qu’ils savent se garder et se débrouiller, qu’ils sont raisonnables, maintenant. Eux ? Et la société, aussi ?

 

La génération 5 est totalement immunisé au temps, elle veut donc tout, tout de suite, parce qu’elle ne sait pas ce que veut dire ce « plus tard » qu’on lui oppose en permanence. « Plus tard » n’arrive en fait jamais, c’est toujours « tout de suite » quand ils sont concernés. Il n’y a pas d’attente, car la génération 3 court, court, court pour elle. La génération 5 sait que rien n’est stable, rien n’est sûr, rien ne tient, rien ne reste, rien n’est pérenne, rien n’est jamais assez organisé, tout doit être réorganisé, toujours, toujours, toujours. C’est ainsi, d’ailleurs, cette génération le sait, que naissent les enfants, naturellement en laboratoire.

 

Comment, sinon, les enfants naissent, la génération 5 le sait parfaitement. Elle sait quand maman ovule ou quand beau-papa n°2 doit aller à nouveau donner sa petite graine, c’est très naturel, tout est affaire d’organisation. Le sexe, elle vit avec, ce que la génération 3 ne sait pas, pour une raison simple : il est su de toujours que toute nouvelle technologie est destinée aux générations du futur : c’est écrit dessus, donc la 3  la passe confiante à ceux dont ce sera la vie, et grâce à ce progrès, avant le petit-déjeuner, la génération 5 a pu déjà voir, au hasard, des femmes en levrette et quelque fellation. Il n’y a rien de grave là-dedans, d’une part parce que la génération 3 l’ignore, la 2 aussi, la 1 ne bande plus donc elle s’est désintéressée, il y a bien 10 ans, de toutes affaires sexuelles qui sinon l’auront passionnées jusqu’à l’orgie, et la 4 qui n’a qu’elle comme modèle optimal ne connaît du sexe que celui acceptable dans la parcelle, qui lui convient, car elle n’est pas très ambitieuse, étant optimale.

Le sexe, c’est juste changer souvent de lit, adulte ou non, car quand les adultes changent de lit, les enfants aussi. Le sexe, c’est des déménagements, d’autres trajets entre l’école et la maison, quelqu’un d’autre à table et des fois ses enfants ; le sexe, c’est repartager son temps autrement, mais comme le temps n’existe pas, juste une course, c’est plutôt partager ce qu’on mange, et sa chambre, et ses jouets. La génération 5 le sait, c’est des nouveaux copains et des nouvelles copines pour ses parents, pas pour elle, le sexe c’est la famille, ensemble. On le présente toujours aux grands-parents. Et le suivant aussi.

Et ça ne dure pas. Pas plus que rien et tout. Ça change tout le temps. En tout cas, ça ne compte pour plus rien du tout. Donc, ce n’est pas important, dans la décharge. Il semble aussi que n’importe qui convienne à maman, à papa : c’est surtout un problème d’organisation. On fait avec ce qu’on trouve, on n’a pas le temps de chercher, c’est la loi de la décharge. Ça ne va jamais, on jette, on fouille à côté pendant que les enfants jouent ensemble et mangent ce qu’ils trouvent ou involontairement.

 

Le vrai sexe, ça n’existe pas, ça n’a aucun poids, ce que la génération 5 voit entre deux streams, sur sa technologie dédiée, n’est pas défini pour elle comme du sexe, c’est d’abord une image curieuse, mais pas si éloignée d’un tas d’autres, partout, dans la décharge, ou sur les paquets de cigarettes qui font tout pour qu’on se penche sur eux pour comprendre l’image.

Après, elle comprend, ça la rend un peu rouge d’incompréhension pourtant, mais surtout, après c’est juste une perte de temps entre deux streams. La génération 5 sait bien qu’entre deux streams toutes les putes de l’Est posent vues de cul et qu’on leur enfile n’importe quoi, elle sait que la même chose en manga existe. C’est partout, ça ne veut rien dire.

La génération 5 s’en nourrit, parce qu’il n’y a que ça avant qu’il y ait autre chose, tout de suite, parce que c’est partout et nulle part, indéfini, ni bon, ni mauvais ; ce dont elle est sûre, c’est que ça ne sert à rien. On ne peut même rien réparer avec et ce n’est pas rentable puisque personne ne le garde, ce n’est pas précieux puisqu’on le trouve partout, c’est ni moche, ni beau, mais c’est naturel. C’est du gratuit naturel, ça, elle le déduira plus tard.

En attendant, du sexe, la génération 5 en mange sans le savoir du matin au soir. À l’école, on adapte les histoires à son âge, depuis environ 15 ans, avec un livre où on peut mettre son index dans un trou et l’enfiler dans le trou de la dame qui est sur l’autre page. Grâce à la protestation de certains parents, on pourra aussi l’enfiler dans le trou d’un monsieur, et bientôt faire d’autres choses entre des dames, sans index, donc, pour des raisons d’égalité et de liberté de choisir sa sexualité, et son genre, aussi. À partir de 5 ans. L’école n’est pas très intéressante, quand on grandit. Elle n’a rien qui ne soit pas dans la décharge. La seule différence, c’est que dans la décharge, ça semble tassé secrètement entre deux éléments qui n’ont rien à voir, à l’école, c’est déployé et obligatoire.

 

La décharge grandit sur elle-même, avec des éléments qui ressemblent toujours à ceux d’avant, en mieux. Forcément mieux puisque tout n’est pensé que pour être une amélioration et un gain de temps.

 

Si un seul élément de la décharge parle de décharge, soudain le silence se fait et on court encore plus vite.

L’État gère l’intégralité de la décharge, sauf ce qui est privé, qui est géré par l’État, mais personne n’en parle, pas même les modernes. Si un seul élément ose parler de décharge et pas de société, au nom de la société, car l’État est une démocratie, il fait taire cet élément. Les modernes demanderont curieusement son exécution alors qu’on aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient contents d’entendre quelqu’un parler de décharge. Mais c’est que les modernes n’écoutent pas les déchets. Un déchet, ça ne parle pas.

L’essentiel est que chacun croit que l’autre est son déchet, ou seulement un déchet, que chacun ait peur de devenir un déchet. Que ceux trop âgés acceptent d’être appelés déchets et laissent leur bout de décharge, afin que poussent mieux et toujours plus librement les nouvelles générations.

 

Les modernes secouent la tête quand ils voient la façon dont les enfants sont élevés, car tout ne cesse de se dégrader. Les autres leur assurent qu’il n’y a pas un corps de l’État qui ne pense pas toute la journée à mettre en œuvre tout ce qui sera le meilleur pour eux, tout en respectant leur liberté, leur développement naturel, leur aspirations naturelles, tout en les aidant à trouver seuls leur voie où ils pourront s’épanouir à l’once d’eux-mêmes et de leur nature respectée.

Les modernes se souviennent de cette école où on respectait le maître. Il y avait des encriers, aussi, et des pommes pour le goûter.

C’est tout. C’est tout ce qui se passe, intellectuellement, aujourd’hui : soit on nie la décharge, soit on la vante. Mais ceux qui la vantent pour se faire ceux qui la nie ne savent pas que ceux qui la nie n’ont pas compris du tout qu’il s’agissait d’une décharge et ceux qui la vantent ne savent pas non plus qu’il s’agit d’une décharge.

Aucun des deux pseudo pôles réflexifs ne sait de quoi il parle à cause de cette distance temps de 50 ans. Les modernes ne l’ont jamais vue comme du passé qu’ils pourraient admettre, et ne veulent pas le voir ainsi, parce qu’il s’agit de leur propre vie et qu’il est hors de question qu’ils tombent dans le passé. Les autres ne voient ces 50 ans que comme, toujours, dès le départ, un progrès, donc l’avenir, donc finalement les « 50 » ans n’existent jamais, c’est une portion de temps insensés, pour eux, ou pire : le passé.

Entre les deux, le présent pourrit.

 

Où qu’on se retourne, on ne trouvera que des analyses ahistoriques. Comment on en est arrivé là ? se demanderont les modernes. Comment peut-on mieux faire encore et plus librement ? se demanderont les autres.

Les modernes ne peuvent pas établir un chemin causal à cause de maintes embûches dans leur raisonnement : ils ne savent pas quoi faire, par exemple, de la libération de la femme, ne pouvant aller contre, pas plus ils ne peuvent regretter qu’on prône l’égalité. Comme ils ne se retournent jamais, ils n’ont jamais l’occasion de faire le tour de ces sujets et les observer d’un autre angle.

Ceux qui s’opposent à la vision jugée réactionnaire et archaïque des modernes vont au contraire mettre en avant les mêmes sujets et les utiliser comme bélier pour libérer un chemin à la liberté : toujours plus loin, toujours plus étendue. Ils ignorent que ça ne veut plus rien dire.

 

La bataille autour de l’état de la société/décharge reprend régulièrement mais elle a de moins en moins de participants et se vulgarise énormément. Toute la décharge, d’ailleurs est capable de la mener, à la fois moderne et contre-moderne. Tout est tout, mais on n’a jamais le temps d’en parler (sauf les bobos, et encore), et on court parce qu’on doit courir, sinon, tout s’arrête.

 

Et tout à coup : le climat.

Le sujet « climat », qui sans doute, à lui seul, va refonder le monde d’après certains. Un monde que personne ne connaît, mais ce n’est pas l’essentiel, car le climat est rassembleur : non seulement, à part les négationnistes spécialisés, personne ne peut plus nier le problème, mais surtout : modernes et contre-modernes parlent soudain avec les mêmes termes.

« retour en arrière pour sauver le monde » tient du vocabulaire moderne. « Sauver le monde pour l’avenir donc nos enfants » est du discours contre-moderne (alors qu’il a été il y a plus d’un siècle celui des modernes) mais ils se fondent en un. Les deux partis tirent dans le sens opposé une idée unique : l’avenir (contre-moderne) est le présent qu’il faut conserver (idée moderne).

 

Mais qui connaît le présent ? Personne.

Les générations 1, 2, 3, 4, 5 vont toutes réagir différemment : la 1 va lever les mains « Hélas, tout est dans les mains des jeunes générations. », la 2 va regarder confiante la 4 qui sait tout et qui va s’organiser sa petite parcelle bio à elle, la 3 va se reprogrammer pour répondre à la demande, et la 5 ? La 5, c’est bien pour elle qu’il faut changer de monde. On entend même que c’est elle qui va nous dire ce qu’il faut faire pour sauver la planète.

C’est son monde à elle, quand elle sera adulte, qui est concerné. D’ailleurs, le reste générationnel s’écarte pour lui donner la parole et s’émerveiller de ses phrases qui donnent l’élan. Écoutons ce que les jeunes ont à nous dire, car ils ont quelque chose à dire et on ne les écoute pas assez (une parole de 68tard laïque qui ressemble drôlement à celle chrétienne). Hé bien, le climat : c’est leur moment. Alors ?

 

Voilà ce que les enfants vont dire, aux modernes, et aux contre-modernes : rien.

 

Ils ont le monde qu’ont leur à donner à manger dans leur ventre, indigérable, et il les tue.

 

Quel que soit le nombre d’années qu’ils ont vécu : elles sont inexpliquées et semblent inexplicables. Rien, dans toute la société et l’État ne s’organisent autrement que pour les mettre en danger. Leur univers est traversé par toutes les autoroutes des adultes et ils doivent, du matin ou soir, traverser devant leur course folle, ou risque de s’en prendre une parce qu’ils ralentissent le mouvement, ou de se faire tuer par l’irresponsabilité de leurs parents exténués.

Ils errent. Tous les enfants errent, pas seulement ceux en bas des immeubles des banlieues. Tous, ils sont désœuvrés parce qu’ils n’ont plus d’intérêt. Sous leurs yeux, on a éclaté la famille, nié le couple, on leur a démontré que rien ne retenait jamais de rien, pas même eux. L’école n’est, du matin au soir, qu’un libre-service, sans évaluation, qui zappe encore plus vite qu’eux. Ils sont habitués à suivre 4 écrans et incapables de suivre à l’école tant le rythme est intenable sous prétexte qu’il s’est adapté à leur potentiel de concentration afin, forcément, qu’ils absorbent « mieux ».

Ils ne savent pas utiliser cette fameuse technologie, il la consomme, en errant aussi en elle, et par elle, ils voient, sans le moindre filtre, tout ce que les adultes ne voient pas. Les adultes ne savent pas ce que le cerveau d’un enfant a déjà enregistré de données qu’il ne comprend pas mais qui, pourtant, pour lui, sont communes. Il est habitué à vivre dans un monde qu’il ne saisit pas, qu’il ne veut même pas comprendre parce que ça n’a pour lui aucun intérêt. Sexe, pervers ou pas, il ne sait pas ce qu’il regarde. Il ne peut pas faire la différence entre du sexe sain et du sexe à la vente, il ne devrait de toute façon n’avoir à voir aucun des deux, mais il les regarde le temps d’accéder à ce qu’il veut ou d’attendre le bus.

Il ne peut pas travailler avec une grammaire propre des sujets adultes, il n’a pas à le faire. Il ne sait pas ce qu’est un argument, il ne sait pas que les choses ont un ordre. Il ne peut pas comprendre des interdits qui soudain se lèvent parce que ça arrange l’adulte. Il ne peut pas comprendre ce qu’est un rythme.

Les enfants ne savent pas ce qu’est un correcteur d’orthographe : ils ne peuvent pas choisir entre les propositions qu’il fait, ils ne les comprennent pas, ils ne connaissent pas la différence.

Ils ne savent pas ce qu’est l’effort et celui de survie que font leurs parents et co-parents et sur-parents et les copains et les copines n’est pour eux qu’un sempiternel reproche : ils ne vont jamais assez vite, ils ne bougent pas assez vite, ils ne sont pas responsables, ils ne savent rien faire, ils n’aident pas. Ils savent d’eux qu’ils ne sont jamais le moment, qu’ils existeront « plus tard », que « pas tout de suite », pour tout. Ils savent que leurs loisirs sont à l’once de la culpabilité de leur famille.

Ils n’ont aucune idée de l’effort physique, ils ne connaissent pas plus celui intellectuel.

Ils sont gras de vide et de tristesse, pas de manque d’exercice.

Ils ne savent pas ce que signifie « durer ».

Ils n’ont aucun moyen de l’apprendre par un autre biais que l’expérience même, mais ce n’est pas enseigné. Ils ne lisent que des livres réécrits pour eux, qu’ils ne comprennent pas. Ils ne peuvent que mettre en doute tout ce qu’ils entendent, il n’y a jamais de preuves. Puisque tout ce qu’on leur enseigne a été retranscris pour s’adapter à eux, ils vivent en permanence dans un monde réécrit, par des adultes, qui doivent avoir un sacré grain, d’ailleurs, où l’enfance s’interrogerait sur l’enfance et auraient des révélations, sur la société, à propos du racisme, sur la tolérance : c’est le catéchisme laïque, l’école, et ils doivent lire l’expérience d’autres enfants pour acquérir la leur ? Mais ils ne sont pas cinglés : ils savent que c’est du toc, de l’inventé, du manigancé. La fiction pue le médicament.

Ils ne sont pas attirés par les pubs mettant en scène des enfants : ils savent que ça n’existe pas. Le monde de la consommation n’existe pas pour eux, ils ne savent pas ce qu’est la consommation. Eux, ils vivent et ils mangent ce qu’ils trouvent, ou involontairement.

Ils suivent, ils suivent et s’adaptent, pour survivre. Ils évaluent leur environnement et se tourneront comme il faut pour y fournir le moins d’effort possible.

Ils apprennent vite que les sentiments ne durent pas, ils en voient des représentations tellement diverses qu’ils en deviennent mollement psychologue. Ils ne voient jamais le bonheur durer ; quand ça en est, ils n’ont pas de moyen de le reconnaître. Ils n’ont aucun critère, pour quoi que ce soit, que leur système de survie.

Ce qui reste chez eux et finit aussi par s’estomper, c’est l’instinct de survie. Mais leur capacité à prendre la bonne décision dépend de ce qu’ils ne possèdent pas : le jugement, la critique, et évidemment, l’expérience.

Ils voient, depuis qu’ils sont nés, des adultes désespérés, courant, qui jamais n’ont voulu telle vie, qui courent dans un monde qu’ont leur a refourgué, sans plus le choix que d’y seulement courir. Les adultes savent secrètement que c’est vain, éperdu, mais s’ils arrêtaient ? S’ils arrêtaient ? Les adultes vivent avec cette terreur de l’arrêt tant ils possèdent peu. Ils n’ont rien pu amasser que des emmerdes et chaque nouveau départ a été une nouvelle fin. Ils n’ont aucun moyen de se donner eux-mêmes en exemple à leurs enfants. Ils n’ont rien à leur dire. Rien. Rien. Fais comme moi ? Échoue pour courir, cours pour échouer, ne jamais te poser, ne pas avoir de vie, chercher le bonheur dans plus rien et t’en contenter ?

Les adultes pour eux-mêmes ne voient jamais la fin de rien, ils sont sans avenir, il n’y a pas de suite visible. Ils se reprogrammeront selon les nouvelles lois mondiales pour sauver le monde, mais ce sera sans cœur, sans bouleversement, ils sont usés, usés. Aucun patrimoine à transmettre, aucune expérience fière, pas de réussite. Que diront les mères à leurs filles, les pères à leur fils ?

 

Les enfants subissent la dictature de 68 qui leur prêtait tous les pouvoirs, intégrés, et personne n’a jamais plus stoppé la plus immense machine d’abbatage en série : l’Éducation nationale. Elle commence à la hache, s’il faut elle déracine, elle brûle tout, pour étendre son vide et promettre une récolte incroyable.

Les médias, les jeux-vidéos, les conneries de manga à 3 images/s, ne sont rien contre l’aberration d’une simple journée et son temps stroboscopique, école comprise. C’est presque du repos de se fracasser le regard sur des programmes seulement interdit au moins de 10, où on viole et torture tout l’épisode.

La protection de l’enfance est tellement bouffée par ses principes et sa torsion supplémentaire d’une base tordue qu’elle verse de l’autre côté et les mets en danger. Le sexe si volontaire, sans effet de surprise : c’est inouï. C’est inouï. Et les femmes sont des dangers pour leurs propres enfants à ne plus vouloir comprendre, non plus, à quel point elles ne sont plus que les prostituées de leurs pauvres choix. Physiquement.

 

Les enfants ne savent pas que les modernes ont sacrifié, fixant le passé, leurs bibliothèques, leur qualité d’apprentissage, leur formation, en tout. Ils ne savent pas que les contre-modernes en 50 ans, se relayant, génération après génération, eux-mêmes enfants un jour pourtant, ont décidé de leur sort, de leur extinction.

 

Selon l’idéologie des années 1960-70, l’adulte est seulement ce qu’il lui aura été permis de déployer, enfant, alors qu’il avait tout.

L’enfance, depuis, est vu comme un système de déploiement d’un pré-existant, c’est pourquoi on lui associe le progrès comme un tapis-roulant pour aller toujours plus vite vers son extase adulte.

68 et son entourage a tout basé sur le plaisir, sans effort. Sur l’ouverture maximale. Sur l’expérience comme enseignement. Ce programme a inversé le cours de l’enfance pendant des décennies, mais l’enfance d’aujourd’hui n’en est même plus là : elle n’est plus nulle part, elle a été délogée de son propre univers et de sa seule Histoire. On l’a obligée à participer du monde et à sa course adulte, et on la tient pour créatrice et inspiratrice du monde de demain ? Elle devrait être responsable de son propre désir ? Mais elle n’en sait strictement rien. Rien. Rien.

Elle est un monde sauvage détruit par une sauvagerie humaine monstrueuse qui a débuté il y a 50 ans et dont personne n’a voulu voir l’extension du rhizome. Des conséquences de 68, la société croit qu’il reste quelques motifs : il reste la totalité de la société, une société totale, une société totalitaire. Une décharge dont la société est pourtant majoritairement innocente de la constitution.

68 voulait qu’on pense les enfants comme on devait se rapprocher de la nature, en communion, en la prenant en exemple : libre, libre de pousser comme la nature devait seulement pousser, sans intervention humaine. Maintenant, les mêmes demandent aux enfants de repenser la nature. Ils leur demandent de mettre au point l’intervention de toute l’humanité en faveur de la nature. Ils les pensent toujours les plus proches de la nature, naturellement :

Oui, ils le sont. Leur vie est sauvage : sans lois, sans devoirs, sans tuteurs, sans lignes, sans bornes, sans limites parce qu’indépendante de toute expérience et modèle adulte ; leur lieu de vie est hostile pour l’humain, et pourtant, ils y vivent.

Leur désir est incontrôlé, il n’a pas de critère, il va, il vient, se lasse, sans savoir pourquoi, comme déjà fatigué ; il est finalement très bas et faible grâce à la médiocrité de la vie qu’on leur propose et de toute façon à la médiocrité de vie qu’ont connue, victimes d’elle, leurs propres parents.

Leur conscience est sauvage, inéduquée, il lui reste juste de quoi peut-être se sauver à temps devant le danger, mais peut-être même plus de quoi s’entraîner vers lui.

Leur mémoire est vide, tout est trop souvent changé, elle est à l’abandon, ils ne connaissent rien des grandes limites historiques humaines.

Ils sont sans pitié. Personne n’en a eu pour eux, et ce n’est pas un sentiment qu’ils comprennent. Ils ont faim : ils mangeront ce qu’ils trouvent, au propre et au figuré. Leur goût n’a jamais été éduqué, ils savent juste qu’il en existe toujours plus, de même pour l’Histoire qui ne leur dit rien : il y en a beaucoup, c’est tout. Quelle époque ? Ils ne savent pas.

 

Ils ne savent pas de quoi, d’où, pourquoi, comment, ce monde en est là, à l’état de décharge, le seul univers qu’ils aient connu. Leurs parents ne le savent pas. Leurs grands-parents ne le savent pas, les médias ne le savent pas, les intellectuels ne le savent pas. Mais il faudrait le sauver pour eux ? Qu’est-ce qu’il y a à sauver qu’ils comprendraient ? Une décharge ? Il faut sauver la décharge ? …Les animaux du zoo ?

 

Leur regard triste et vide n’a jamais arrêté personne dans le zoo de la vie, en 18 ans. Et ça continue.

 

À demain.

 

** cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

* D’après Gumbo Limbo Nature Center , 1er octobre 2019

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

16_WILD [in/non contrôlé / violent / extrême | nature (animale et végétale) vivant indépendamment de l’homme / sauvage (animal, plante / lieu inhabité ou inhabitable) / naturel (vivant, grandissant, poussant librement/anarchiquement) | paroles non basées sur des faits, sans doute fausses | (très familier :) inhabituel mais d’une façon attractive, excellent, spécial (un putain de)]

Demain :

17_ORNAMENT [ornement | orner ]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.