Le politique : de l’ornement à la boursouflure [17/31 #Inktober]

Queen Elizabeth II gagnant Westminster en carrosse doré et de laque noire à six chevaux gris, c’est l’ornement. Trump, à dos de fusée, en gyroroue, peu importe, c’est la boursouflure. Opposé aux deux extrêmes : la figure idéale du politique gréco-romain, droit, debout, et immobile. La ligne démocratico-républicaine offre un trop large choix de customisation du Pouvoir, très loin du modèle natif.*

Trois possibles raisons : le peuple le veut ainsi et il lui sied tel encadrement pour le mettre en valeur, ou les stocks sont épuisés de tout ce qui se rapproche du modèle natif, ou, si on observe l’Histoire récente, c’est l’événement qui fait le politique droit, debout et immobile quand il dirige, parle et décide, digne et grave. Cette dernière possibilité exclut que le peuple choisisse réellement, sa volonté se fait dépasser par l’urgence ou une situation qui demande une tout autre et cette fois réelle qualification pour la gérer. On pourrait conclure qu’en dehors d’un état grave interne et externe à un pays, une situation relativement neutre, standard, d’affaires moyennes, du tout-venant, à peine secouée de quelques exceptions, il n’y a pas de raison pour le politique de s’approcher de l’idéal. Alors, un pays serait encadré de son seul choix, révélateur de son propre goût et de son propre contenu, sa propre composition, son harmonie ou non, sa complexité ou non, et s’il sait « de quelle époque il est », aussi, ce qui est très très loin d’être une évidence.

 

Pour les Gilets Jaunes, la question est réglée : notre président est une faute de goût, un choix imposé parce que pas de choix, il n’y avait que ça ; pas un montant, pas un angle, pas un relief, pas une moulure, pas une teinte, pas une matière, rien n’est adapté à la France. Il parle toujours de « baroque » concernant la forme de son accession, pour utiliser un mot plus « humble » et plus potachement enjoué que « triomphe absolu tenant du génie » (il doit être d’ailleurs très déçu que personne ne l’ait dit à sa place, pourtant quelques-uns parmi les plus idiots et aveugles y arriveraient presque). Les Gilets Jaunes n’ont pas chez eux que des cadres en formica, (aaahhhh bon ?) contrairement à la légende urbaine de l’Académie française, et contrairement à 99,4 % de la population, ils ont retrouvé le goût et l’essence du politique. Ils sauraient très exactement reconnaître un parfait encadrement ; la preuve, en des mois, ils n’ont pas lâché, malgré les pressions et les propagandes des partis : ils n’ont désigné personne. Et ce zéro pointé est une de leur victoire longue, elle continuera.

 

Notre président qui a une culture de petit-bourgeois, donc qui tient sur une enveloppe de papillote, a une notion de l’idéal équivalente à celle qu’un gamin a du héros et qui ne parlera pas de Persée mais d’un des Avengers. Le président n’a qu’une « idée » grotesque de l’idéal, comme tous les mauvais copistes, tous les mauvais écrivains et tous les piètres artistes, il croit aux mythes même de la profession qu’il s’est inventée comme lui allant de soi, et les singe. Ils parlent en permanence de ses outils, avec son « cap » notamment, et ça, c’est symptomatique. Il ne cesse d’expliquer ce qu’est son rôle, il ne cesse lui-même de l’encadrer et d’encadrer son encadrement et d’encadrer l’encadrement de son encadrement. Ça fonctionne parfaitement, plus il explique qui il est, ses prérogatives, plus, il semble, plus personne ne lui demande autre chose, plus tout le monde comprend qu’il ne soit donc rien qu’un histrion discouroman, spécialisé dans l’éloge funèbre, et donc : le président présidant la présidence. Ce n’est jamais à lui de rien faire : c’est hors-cadre, il demande donc, généreusement, parce que, de ça aussi, normalement, quelqu’un d’autre pourrait s’en charger, au gouvernement de réfléchir, trouver des solutions et tout faire. Oh, le gouvernement accepte volontiers, surtout après qu’il ait précisé qu’il était, lui, un x-man, métamorphique, pouvant aussi bien aller à la gauche qu’à la droite.

 

Le syndrome de l’outil comme « œuvre » est un mal français. Parler de la façon dont on fait les choses au lieu des choses. Ça a pris avant tout le milieu littéraire, et sa critique, puis infecté le milieu intellectuel avant de gangrener l’Éducation, le filtre populaire à l’ensemble, les médias, ont aussi été fortement touchés, et ça a fini par s’emparer du politique. La gangue la plus proche du politique et entièrement contaminée par ce syndrome, elle ne peut pas le distinguer d’elle, ni le reconnaître.

En attendant, le contenu, quel qu’il soit, est inconnu voire n’existe pas.

 

Le terme « baroque » que notre président emploie provient d’abord de la définition de plusieurs courants artistiques (picturaux, intellectuels, littéraires, pendant x périodes), le terme à la base désigne une perle irrégulière. C’est un courant très étendu s’opposant au classicisme qui lui est contemporain, et/ou antérieur, ou postérieur, en réponse latérale à définitive, succédant quelque part, pour résumer, au baroque artistique. Le baroque c’est l’excès, la surcharge, l’exubérance, et jusqu’au pompeux, en tout, mouvements, effets, teintes, contrastes. C’est un très mauvais acteur qui déclame avec outrance histoire qu’on comprenne son drame. Quand notre président parle de « baroque », il pense seulement à son opposition à « classique », mais. Il est effectivement « baroque ».

 

Quand on regarde la France, depuis son existence démocratique, on peut lui reconnaître des périodes baroques, celles joyeuses : le défilé des Incroyables et les Merveilleuses sous le Directoire, l’Art nouveau et la seconde partie sociale des Années folles, et parmi 68 le plus court instant de ses hippies ; d’autres sont baroquement sombres, donc par effets dramatiques surjoués, uniquement au XXe siècle, les années sartriennes du communisme, celles de Malraux et de son lyrisme culturel, les croupissantes décennies jusqu’à aujourd’hui de l’agonie aussitôt né du Nouveau Roman, et surtout la foire psycho/intellectuelle de 68  étendue jusqu’ici, ayant enterré en chemin la phase « psycho », mais dont la forme ressemble de moins à moins à quoi que ce soit d’identifiable, bubonée de tous les côtés, et dont le langage n’est plus que palabres cacophoniques, emphatiques et ridicules.

 

Au XXe siècle, on ne peut pas, concernant la France et sa société à partir de 1930, trouver un équilibre d’opposition latérale entre le baroque et un certain classicisme. L’idée classique est fusillée au poteau par 68, mais le baroque qui lui succède n’est pas social : il s’auto-génère dans les milieux culturo-intellectuels. La société, elle, tombe depuis 50 ans dans une mélancolie qui ne fait que s’aggraver, elle perd ses teintes, s’uniformise, et quand bien même elle se croie bourrée à craquer d’individualisme flamboyant, elle n’est plus qu’un ensemble triste et sans énergie, elle est à elle-même invisible, dépourvue de lignes de forces. Elle n’est plus ni classique, ni baroque, ni rien.

Ce qui la gouverne, ce qui parle d’elle, oui, est baroque. C’est bruyant, multicolore, clinquant, pompeux, achalandé avec tout et n’importe quoi, inaudible, ça compresse entre eux tout ce qui ne se supporte pas, fusionne l’infusionnable, c’est insensé, où qu’on regarde, quoi qu’on entende, dans cette compression l’humour, d’office, n’a que le pet et le cul, le vulgaire comme sujet. Ça déborde, ça dégueule, ça pustule, ça se rafistole en temps réel, ça ne fait que s’ajouter, toujours, et ça se démultiplie.

La France est encadrée d’une enflure de sa pire production, très courte en idée, sans profondeur aucune, accumulatrice, ferrailleuse, énervée, déclamante, elle ne tient pas en place, elle est un spectacle excessivement pénible à l’œil et à l’oreille, elle est fatigante en tout ; elle fait se détourner d’elle, encore plus, l’attention de la société. Et plus la société se désintéresse plus le grossissement devient immonde de détails purulents, et ne sait plus combien d’accessoires, de mots, de gestes s’ajouter pour selon lui, être plus beau encore. Il n’en a jamais trop, il ne se lasse pas de se surcharger.

 

C’est un cadre qui ne sait pas qu’il entoure un vide. C’est un cadre qui entoure un miroir qui ne refléterait que « l’idéal pour tel encadrement ». Les choses sont en train d’être faites à l’envers : le cadre est en train de produire l’idée de l’œuvre qui méritera d’être ornée par lui.

 

Notre président ne sait qu’inventer ou détourner totalement les situations pour qu’il ait l’occasion de se mettre en scène dans le fantasme de l’idéal du politique : le romain debout tendant un bras ferme, sa paume ouverte au ciel, un poing sur son torse, regardant droit dans les yeux sa société. Il ne cesse de parler de « guerre », encore hier « guerre civile », pour tout et rien, car il sait que tel état « implique » l’idéal du politique. Ça serait bien, quand même, pour lui. Il croit que la guerre mute le politique en idéal, il ne se souvient pas qu’à chaque fois, pour être gérée, elle fait importer d’urgence d’autres dirigeants. Il n’attend pas que la société le voie ainsi, l’important, c’est qu’il ait le rôle.

 

Le politique ne sait que s’orner lui-même, en fou furieux, sans plus un sens critique et nulle part une critique. Une vraie critique, construite, harmonieuse, architecturale, et tout l’inverse de cette totalité boursouflée.

 

La seule chance de la France, pour parvenir à s’isoler de tel encadrement ignoble et inesthétique, ridicule de fioritures, c’est qu’elle parvienne au moins à esthétiser sa dépression, qu’elle l’amène jusqu’à, dans les termes du courant artistique, son romantisme. C’est possible si on lui décrit et qu’elle a au moins le plaisir (pas la joie, juste le soupir calme de soulagement) de se reconnaître, sombre et brumeuse, latente, lasse, triste. Il faut son sentiment, d’abord son sentiment, lui-même uniforme, la nappant uniformément.

Par là, elle a une chance de réaccéder au réalisme et se désencadrer, se révolutionner, ce qui peut se faire, parce que nous abordons les années 2020, de façon inédite.

Pour l’instant, dans l’état où elle est, le cadre pour l’orner n’existe pas, ou six barreaux en acier.

 

À demain.

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

17_ORNAMENT [ornement | orner]

Demain :

18_MISFIT [(quelqu’un) marginal | inadapté/rejeté (à cause d’un comportement inhabituel ou étrange)]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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