Gilets Jaunes, hérauts inadaptés [18/31 #Inktober]

Unique différence entre Gilets Jaunes et le reste de la société : leur langage libre. Celui de la société erre dans un labyrinthe où elle n’entend même pas son propre silence, couvert par la parlerie assourdissante de non-sens du Pouvoir et le bavardage aveugle des médias/intellectuels. Pour qu’il passe ces murs de sons vides, il « fallait » que le message Gilets Jaunes ne leur soit pas adapté.*

Cet article est en deux parties, la suite dans Gilets Jaunes, fronde, pierre, cible [19/31 #Inktober]

Note : depuis le 1er article PUCK’s #Inktober, le ton que je prends est majoritairement l’affirmation et, la plupart du temps, si mes phrases passent à des temps de doute, c’est par jeu ou ironie, ou réellement parce qu’elles sont projetées dans le choix du futur.

L’affirmation est marginale aujourd’hui parce que, formellement, elle est très mal supportée (évidemment selon qui l’utilise) ; c’est le ton qui n’est pas accepté, son coup, son choc, son aplat, voire sa sécheresse, sans permission, sans humilité, sans langueur, sans peur, sans courbe hypocrite. Mais il est très probable qu’on juge seulement la forme parce que le fond est insupportable.

On reprochera, ignorant le fond, un manque de subtilité, ou de l’arrogance au mieux. De même sans un regard pour la matière, l’ensemble pourra être moqué et cassé, le propos sera jugé lourd, simpliste, à la hache, donc sans sérieux, sans compétences, sans valeur. Si la signature semble anonyme, le classement est définitif : c’est le délit de sale gueule, à l’écrit ; l’auteur est classé complotiste, donc délirant, sociopathe ou pour-qui-il-se-prend. L’affirmation est réservée à celui qui a un pouvoir, ou une spécialité s’il ne déborde pas de sa spécialité.

Toutes les carences de l’époque et ses dogmes limitant la formulation, selon un canon établi il y a des décennies, nient la tessiture de l’affirmation. Celle que j’emploie est conceptuelle, elle est donc transfuge et ne se doit à rien qu’à elle-même, et elle est celle de la proposition, scientifique, elle reste donc à prouver, à infirmer ou à réfuter.

Il y a 17 ans, justement parce qu’il était impossible qu’une seule personne puisse prouver, infirmer ou réfuter son affirmation, son concept, je décrivais la solution d’un collège de spécialistes qui, eux, pouvaient, en droit et en compétences, étudier toutes les variables, faire d’autres propositions, démontrables elles aussi, et ainsi presqu’à l’infini ; par contre le collège n’était pas là pour s’opposer en lui-même, le concept lui était commun, sa fusion intellectuelle était indispensable, l’axe de son regard unique vers un même point de fuite. Leur honnêteté intellectuelle était indiscutable puisqu’ils étaient réunis pour mettre à l’épreuve la proposition, souhaitant qu’elle tienne, mais en y incluant d’office une possible réfutation. À eux tous, ils pouvaient figurer un néo-humanisme et être autant que le XXIe demandait quand la Renaissance pouvait tenir en un seul esprit.

Donc, quand j’y vais à coups d’épée dans l’Histoire, que je recouds ses morceaux saignants avec de la grosse corde, et que j’électrocute l’ensemble jusqu’à ce qu’il prenne une vie fictive, non seulement je sais ce que je fais, mais j’ai conscience de la monumentalité de la masse de démonstrations qui manque, et des limites de mes compétences.

L’affirmation la plus prononcée au monde aujourd’hui est « C’est comme ça. » J’affirme que non. Si quelqu’un veut faire une contre-proposition, j’attends.

 

 

La seconde partie du XXe siècle a tiré les leçons de la première où la presque totalité de la critique officielle, autorisée, a systématiquement manqué de jugement. Ses erreurs d’évaluation, son manque d’anticipation, s’étendent à l’extrême : de la non-reconnaissance des Impressionnistes au manque de discernement fatal à l’apparition du national-socialisme. L’occupation, la collaboration, sont des périodes qui conceptuellement ont flué encore longtemps dans le siècle, et une aigreur cynique toujours active, dans tous les pôles critiques actuels, est encore leur conséquence.

Certains milieux, liés à la Culture, à la vie intellectuelle, ne se sont jamais remis de ne pas avoir participé à l’action, à l’engagement, à la mort au-delà, parfois. Il n’y a pas eu d’investissement du corps, et il a fallu guérir des non-blessures de guerre : analyser voire dénoncer cet état était la seule façon, ça n’a pas été fait.

Comme si l’aveuglement devait toucher le fond, il n’y a pas eu reconnaissance unilatérale et définitive devant l’éternité, des camps de concentration. La propagande du doute quant à leur existence avait une telle puissance qu’elle a pu perdurer jusque 50 ans plus tard, et ça continue.

À ce volume de temps considérable, on peut évaluer celui de la force critique, de sa détermination, de la portée de sa voix si elle avait tonné.

Une grande partie des sujets qui tordent un instant critiques, intellectuels, plus médias, existe grâce au manque d’analyse et de clarté d’attitude de ces 3 entités au « premier moment » où ils sont apparus. Des décennies ajoutées à ce premier jeu de dupe avec la justice, avec l’évidence intellectuelle et avec l’Histoire, ont fait de lui une goupille attachée au pire. Et le pire ne sera jamais, jamais, sous la forme que l’Histoire a déjà servie. Jamais la guerre que l’immaturité nationale fantasme. Le pire sera méconnaissable, c’est pourquoi nous le vivons.

 

1945 n’a pas été un nouveau départ, comme si tout s’était arrêté ; la vie avait continué et voulait continuer, des romans étaient parus, des tableaux avaient été peints, des dîners d’idées servis, au point que ceux qui apportaient les témoignages contradictoires, décrivant un réel arrêt, une coupure de vie historique, fatales à des millions, n’étaient pas entendus. Ceux qui étaient là en 45 étaient souvent là en 39. Une génération n’est pas apparue neuve. La continuité a été assurée, sourde à une autre version.

Aucune trace d’une cessation historique, voire d’une sécession : quitter le cours du temps, en constituer un (intellectuellement) indépendant, ne serait-ce que pour comprendre comment on en était arrivé là, afin de vivre un temps juste avec l’Histoire, et de poursuivre une Histoire juste avec le temps.

 

Le milieu culturel et intellectuel n’est pas né après 1945, il portait d’autres noms, ses configurations étaient autres, mais de toujours il savait ne pas s’inscrire à la seconde même du reste de la population. C’était même son essence. Les architectes et sculpteurs égyptiens n’œuvraient que pour l’éternité ; si le Moyen-âge, il semble, n’a marché qu’au pas de son temps, un peintre fresquiste au XIIIe travaillait dans un temps qui n’était pas celui de la vie courante : sa technique demandait une grande rapidité d’exécution, et, elle, avait les mêmes secondes que le reste du monde, mais son observation qui lui permettait, justement, d’aller vite, avant que tout ne sèche, possédait des mois de plus qu’une seconde du monde ; Vinci avançait le temps vers le futur, à volonté, à ouvrir des cadavres ; Shakespeare avait un recul qui pouvait se compter en siècles, pour quelques minutes à passer des vers à la prose ; les Lumières ont extrapolé le temps, elles l’ont rendu géographique, elles l’ont placé dans le temps de l’Europe, unifiant celui qui ne s’écoulait pas du tout de la même façon partout.

Le XIXe siècle littéraire n’a cessé de brasser d’abord sa totalité, puis les siècles qu’il appelait pour les ingérer et le futur qu’il imaginait, qu’il a su espérer, aussi, pendant son propre temps. Ce sont ses voyages dans x temps qui ont permis à Zola sa célèbre encoche nette, dans le pur présent, avec son engagé J’accuse. L’écrivain quittait ses temps pour se joindre juste à la seconde de l’actualité de tous et taper du poing, affirmer, faire un choix, le défendre pour évident. Mais il a été lu et entendu parce que tout le monde, à cette seconde, savait que sa vision n’était pas celle de quelconque protagoniste d’un dîner de famille qui finirait, grâce à l’Affaire Dreyfus, par se battre au sang avec un parent proche. L’engagement de Zola était son intervention dans le tronc commun temporel dont, à part pour sa vie biologique, tous admettaient qu’il n’en fasse pas partie.

 

La gestion de plusieurs temps, (et seul était compté au rythme des horloges celui le plus nombreux, le plus populaire, le « réel », entre naissance et mort), a toujours été constitutive de la production artistique, littéraire, théâtrale, philosophique and co. Mais plus à partir de 45.

D’un coup, un seul temps comptait : celui des horloges. Un seul temps pour tout : le présent. Mais le temps passait encore à l’époque, la preuve : 68 était son avenir direct.

C’est 68 qui a institué le présent en temps unique. Il n’y a plus que le Présent, depuis 50 ans. 68 se veut un présent, cette fois, éternel.

 

On dit que le modèle de l’intellectuel a sa source dans le J’accuse de Zola. On voit « l’engagement » dans l’intervention pointue d’un monde dans un autre, la matière cérébrale ( créatrice, « humaniste » : dotée de grandes connaissances), s’injecte dans les affaires politiques, de justice, avec la volonté de « prendre la défense ». Mais Zola était Zola parce qu’un public faramineux l’avait élu, et pour de bonnes raisons : Zola le connaissait et le public s’était reconnu en son œuvre. Zola avait une œuvre colossale comme passe-droit et celui-ci était déjà, alors, adamantin.

Doucement et soudainement, le « colossal d’une œuvre élue » a disparu dans le « droit tacite » à l’engagement intellectuel. (Il en est resté une trace totalement vulgaire, uniquement dans le milieu artistique, et encore, souvent réduit aux chanteurs, aux acteurs : l’artiste devrait être engagé d’office. Qui dit artiste, dit engagement. Chanteur de K-pop, soupe de show TF1, engagés. Actricette française plus souvent nue qu’habillée : engagée. Humoriste es-Canal+, spécialiste du comique de sa propre vie vécue : engagé, plus on est camping, plus on doit être engagé, ça semble évident au bon peuple (sauf Gilets Jaunes) et, malheureusement, aux acteurs et chanteurs.)

Les intellectuels, désormais ainsi nommés, n’ont plus jamais eu à posséder de « colossal élu », il leur suffisait d’être purement (ex-) « humanistes », d’avoir des connaissances très étendues, rares. Celles-ci sont devenues leur « colossal élu »  parce qu’elles provenaient de l’accumulation de connaissances séculaires, elles représentaient donc une masse « vraie » validée par sa transmission jusqu’à eux. Puisque le public était lié par l’Histoire à cette connaissance, par une bizarre commutativité, il admettait que cette somme d’archives soit bien « élue par lui » et, quelque part, peut-être en tant qu’héritier, « la création » dudit intellectuel. Donc, qu’il soit garant de cet ensemble de connaissances suffisait.

Le « colossal élu » permettant à quelque professeur de philosophie (aka philosophe) de se définir comme « engagé », d’intervenir en encochant le présent même de sa défense ou son accusation, n’était que le bien commun de l’humanité auquel, de moins en moins, il apporterait sa pierre.

La production des « intellectuels » s’est inscrite de plus en plus dans le temps des horloges communes, elle s’en est délectée, elle s’y est plongée, écrivant quelques essais dans la seconde datés. Les intellectuels n’ont jamais vu l’instant où ils se sont délestés de la gestion des archives d’autres temps pour mieux assouvir leur désir d’intervenir, inlassablement, dans le temps présent. Ils n’ont bientôt plus fait appel à aucune maîtrise conceptuelle de leur « humanisme », ils ont d’ailleurs, tous, en maintes versions, revu la légitimité de cet « humanisme » et trouvé avec bonheur que les guerres le rendaient obsolète : puisqu’il ne les avait en rien empêchées. Et d’ailleurs, tout le monde s’est mis d’accord sur ce point.

 

Leur « colossal élu», peau de chagrin, n’a bientôt plus été qu’une sorte de vaste étude sémantique du mot « colossal », très chiante, et qui ne servait qu’à une chose : faire croire qu’ils étaient toujours les seuls à pouvoir en parler et en user. Mais jamais ils n’en parlent, pour n’endormir personne, soi-disant, et ainsi, ils ne s’en servent plus. La vraie raison est qu’ils n’ont ni la puissance, ni « les » temps suffisants pour être exact au bon moment. Mais tant que leur titre tient, tant qu’on croit qu’ils sont les ventriloques d’un « colossal élu », peu importe.

Zola a encoché le temps uni, de tous, vivement, sèchement, avec concision, c’est son colossal, sa machine de guerre, qui permettait la totalité, forme et fond de son intervention. Un intellectuel, plus de 100 ans après, n’encoche pas, il prend un chewing-gum dans sa bouche et l’écrase du pouce dans l’actualité. C’est tout ce qu’il a : une pâte sur-mâchée, artificielle, qui ne fait plus de bulles depuis longtemps. Il a tout abandonné et ne fait plus rien qui ne soit pas concomitant au présent, il réfléchit le présent simultanément à lui, sans colossal, sans archives humanistes. C’est un être biologiquement d’un seul temps, qui pense dans ce temps-là, et rien d’autre. C’est moins que n’importe qui, car on peut espérer qu’au moins « n’importe qui » sache qui il est. Et pourtant, l’intellectuel se croit supérieur à la société. Il croit réellement en ses pouvoirs analytiques et ses interventions sur le présent, il croit en son titre, tout s’est tant compressé qu’il se croit tout simplement élu, pas par les hommes, mais parmi les hommes.

Alors, imaginez comme doit se sentir quelqu’un qui se prend pour un intellectuel, un philosophe et qui, en plus, a été élu ? Double raison « légitime » de dominer ? Merveilleux.

 

Lors de la seconde partie du XXe siècle, la critique et le monde intellectuel défaits sur toute la ligne, très affaiblis par l’Histoire pure, ont procédé de deux façons pour se survivre.

 

D’abord, puisque, d’après l’Histoire, ils avaient manqué de clairvoyance, plus jamais ça n’arriverait, ni en Art, ni en Histoire.

Il suffisait donc aux critiques, face à tout arrivage artistique, de le nommer « nouveauté », « avant-garde » (ainsi simultanément soulagé d’être seulement « différent de », ou d’arriver « à la suite, en réaction à », donc soulagé du passé) et de le reconnaître et aussi vite le hisser jusqu’à un olympe, et tenter de le rendre éternelle.

S’il s’agissait d’un événement quelconque, les intellectuels de clamer qu’il était « historique » (pas « une exception dans l’Histoire », pas « pour la première fois dans l’histoire », car « historique » n’est jamais défini, alors que le terme ne veut rien dire sans contexte ou précision) et le traiter, de son vivant, comme mort. Donc avec recul. Qui a du recul sur l’instant présent ? Ceux qui « historiquement » vivaient le présent mais travaillaient sur des siècles, leur matière même. L’illusion fonctionne parfaitement : on ne remet jamais rien en cause, aucun papier n’est demandé que quelques tribunes pour passer, pour être légitime.

Chaque élection par la critique, chaque « encoche » intellectuelle tient donc d’une sorte de nécrologie, son contenu ne sera jamais remis en cause, jamais jugé, même si les événements si « historiques » se modifient à vue d’œil et pendant le temps de vie commun à tous, de façon non niable. Ni critiques, ni intellectuels ne reviendront jamais en arrière.

 

Ensuite, deux versions :

La première. Quand l’art fait demi-dieu présente finalement un intérêt superficiel qui vite se fane ou verse dans le glauque manifeste, il suffit à la critique d’oublier ce qu’elle en aura dit et ainsi, l’air de rien, faire disparaître l’un des maillons d’une chaîne construite de ses mains.

Quand l’événement nécrologié apparaît à court ou moyen terme avoir des conséquences dramatiques, les intellectuels, s’ils n’étaient pas assez âgés pour mourir avant, oublieront avoir jamais participé à la « mise en Histoire » de l’événement. Cet oubli, soudain, emportera avec lui une part de son époque et de même se décrochera d’une chaîne causale : ce qui était là avant, ce qui est apparu après, dont il dépendait et qui dépendait de lui.

Le temps culturel et intellectuel devient alors un texte à trous, des vies à trous, une démonstration qui, alors qu’elle ne tenait déjà pas puisque simple empilement de présents successifs, prend une allure plus que branlante : il est très dangereux d’y traîner, le risque est grand de tout se prendre sur la tête, donc personne ne le prend. Le passé est caviardé, comme un document d’URSS ou de la Stasi, mais au lieu qu’un texte soit couvert de noir, il y a un vide à la place.

 

La seconde. Le milieu culturel dont sa critique, ne se dédiera pas, ne veut plus oublier. Il persiste à garder son choix à la haute place où il l’a mis. Pour l’y maintenir, malgré ses tares, sa non-acceptation par la société (s’il elle avait été au courant) il faut renverser quelques petites idées reçues : à propos du Beau, jusqu’à la définition de la pédophilie. Car tout est affaire de culture, de subtilité, d’ouverture d’esprit. Le milieu culturel va donc travailler à donner un autre angle aux bornes de la société jusqu’à ce que la société elle-même ne sache plus que valider le choix de la critique. Elle ne saura pas ce qu’elle a dû perdre et oublier dans l’affaire, elle n’a jamais su qu’elle était en train d’être repoussé hors de ses limites. Pour arriver à ses fins, la critique à un biais : elle inspire l’Éducation qui, idiote, l’écoute.

 

Le milieu intellectuel ne se dédiera pas, ne veut plus oublier, quand bien même la réalité lui donne tort. Il persiste à garder dans l’Histoire ce qu’il a jugé être historique. Plusieurs solutions : soit il cesse tout simplement, à jamais, d’en parler, détourne le sujet s’il arrive, le minimise et ainsi emporte toute se périphérie historique dans ce silence, cette minimisation et donc, par force, emporte aussi toutes ses conséquences dans le même lieu de désintérêt figé et n’ayant plus droit à une évolution historique, quand bien même dans le réel, elle ait lieu. Le milieu intellectuel extrait une partie de vie d’un certain ensemble de l’Histoire, il l’a fait avec 68.

Il peut aussi plaider sa cause, estimant qu’il était ou avait été mal renseigné, ou trouver un coupable externe à l’affaire : comme l’effondrement de l’économie à partir des années 70, a pu allègrement, un coup en trois bandes, faire oublier à tous qu’avant elle le soutien au communisme, au maoïsme, était vibrant dans la classe intellectuelle. D’accord, ça s’est fait sur 20 ans, avec des adjuvants de taille : le capitalisme, la globalisation, l’émergence masquée de la Chine, mais c’est passé finalement sans problème, et le démembrement des industries en France, par exemple, a été oublié, ainsi que le devenir du peuple ouvrier, et celui de ses enfants, ainsi que tout ce qui s’est passé à l’Est, en Espagne. Dès la première crise, après seulement 5 ans de fête, tout le monde devait s’en sortir, personne n’a remarqué que les intellectuels aussi. Ils s’en sont très bien sortis : ils sont encore là. Pour eux, en 40 ans de crise, rien n’a changé, ou en mieux, qu’ils aient été d’extrême gauche ou gaulliste. C’est un peu étrange ? Il semble que non. Pas quand on décide de l’historicité des événements.

Une autre solution est de persuader tous les yeux qu’ils ont mal vu et que l’événement est toujours tel que lorsqu’il a été nommé historique, ainsi la chute du Mur de Berlin n’est plus qu’une date ou au mieux un symbole, ou récemment : ainsi de la flamboyante, moderne, très occidentale Chine, libre et ouverte sur le monde.

 

Une autre solution demande l’alliance de la critique et du milieu intellectuel pour que les deux maintiennent leurs affirmations : il s’agit de retoucher l’Histoire même. Cette retouche s’étend d’hier jusqu’au XIXe siècle. On revisite l’Histoire et soudain : elle livre une vérité enfin convenable pour ce qu’on a décidé qu’il fallait qu’on pense sur l’instant. On réajuste le vieux « colossal élu » pour qu’il soit adapté à sa position et que de bancale elle retrouve son assise. La façon la plus simple est de médiocritiser l’Histoire, réhumaniser les héros jusqu’à une somme de défauts et beaucoup de failles. La réécriture de l’Histoire peut aller jusqu’à modifier sa chronologie.

 

Ces protocoles sont flous pour la société parce qu’elle n’a jamais saisi l’instant où son Histoire, immédiate ou lointaine, subissait des tailles, des élongations, des raccourcissements. Elle voit mais sans envie de comprendre que sa propre culture lui est bientôt étrangère, que sa mémoire se perd. Tout se passe un peu sans elle, elle laisse faire, elle ne sait pas pourquoi.

 

Le petit pack début de l’humanité – 1939 constituant le « colossal élu » des intellectuels et de la culture, pour que rien de lui remette en cause ceux qui avaient encore beaucoup à vivre après sa chute en 39-45, a été laissé sans analyse. La première chaîne causale aboutissant à 39 est quelque part, encore inconnue ou presque, à sa place. Le problème est que la suite de 45 commence à 45, trimballant, se faisant discrète collaboration et occupation. Le problème est réglé en 68 : tout est jeté, on recommence. Encore. Le petit pack devient : début de l’humanité – 1968. Ça commence bien, mais les crises enveniment la situation, le match URSS/USA va prendre fin, 68 commence à devenir une date sans Histoire. Le Présent vacille, la question de l’avenir devient cruciale, parler d’avenir c’est se retourner sur le passé, la tension monte, le mur de Berlin Tombe : 68 disparaît sur la pointe des pieds. Un instant, le monde s’illusionne : osmose, nouveau départ, encore. Le 11 septembre 2001 remet les pendules à zéro, à nouveau, les intellectuels insistent : il y aura un avant le 11 septembre et un après. Pour la xième fois, le passé rejoint le néant. Il en reste tout ce que 80 ans auront refusé de traiter, dès le début, définitivement.

 

Les coups historiques donnés dans l’Histoire de tous sont toujours sentis sur l’instant, ce qui n’est pas ressenti c’est ce qui se fissure et chute aussi dans le reste de son cours « connu » qui n’est pas le cours « absolu » donc chacun vient pourtant. La culture et les intellectuels se sont tenus jusqu’à l’irresponsabilité la plus grave, pour se survivre, et au tout début pour survivre à leur aveuglement, à retirer des pans de l’Histoire, à les modifier, à les interpréter, à les déplacer. Ils ont rendu l’Histoire leur histoire ; celle qu’une très grande majorité de la société est en train de vivre « publiquement » est donc leur histoire, tandis qu’en elle, elle vit l’Histoire, dont toutes les chaînes de causes à conséquences sont autant dire inconnues depuis 1929, les années 30.

 

Évidemment, le monde croule sous des recherches, partout, mais elles sont des recherches, elles sont les démonstrations, à aucune proposition. Aucune « affirmation ».

L’Histoire n’a pas subi de torture, tout est en elle encore, de quoi tenter de retisser une chaîne et une trame pour parvenir jusqu’à aujourd’hui.

 

Que nous vivions seulement une histoire, cousue par d’autres, explique en partie le manque de visibilité concernant l’avenir et cette sensation qu’a la société de ne pas pouvoir intervenir dessus. Tout provient de cette incroyable différence entre « ce qu’elle est » et ce qu’on lui dit, ce qu’on lui enseigne, ce qu’on lui donne comme loisirs culturels, ce qu’on lui impose comme lois, « qu’elle serait ». C’est un corps qui a deux cerveaux et quand il marche il ne sait plus lequel prend le pas, souvent, il chute, ne sait pas pourquoi. La société sent parfois quelque chose de toujours, en elle, mais tout ce que la culture est parvenue à modifier de ses bornes, et jusqu’à son propre langage, la ramène à la seconde qu’elle est en train de vivre et lui fait oublier la question qu’elle se posait.

Entraîner une société à ne plus savoir de quoi elle parle ne se fait pas en quelques années, mais bien en bientôt 100 ans et les raisons sont reparties sur autant d’années, sachant que c’est dans la seconde moitié que se concentre le plus grave de la réadaptation permanente de l’Histoire à la façon de se tenir qui convenait le mieux, pour préserver des entités biologiques, avant tout. Ni des idées, ni des puissances, ni les plus riches.

 

Alors quand les Gilets Jaunes accèdent à eux-mêmes, suffisamment pour hisser plus haut qu’eux juste quelques phrases courtes et qu’ils entendent qu’ils sont un mouvement « historique » avant que deux semaines plus tard on les juge antisémites, violents, une bande de ploucs marginaux de certains endroits nouvellement appelés « territoires ». Quand on les dit morts depuis le premier jour pour que leur nécrologie reste exacte ? Quand la culture, celle « engagée » forcément, du camping à l’Académie, plus que quiconque les humilie, quand les intellectuels souhaitent leur mort, quand aucun sociologue ne parvient à dire d’où ils sortent, quand l’État les prend pour des erreurs de casting, quand leurs propres mots ne sont toujours pas entendus, parce que tout simplement pas compris mais qu’on les accuse, depuis le début, de ne pas avoir trouvé ceux audibles, acceptables, dans le ton. Quand la façon de les soutenir de quelques médias c’est aller directement repêcher les années 30, gommant cette fois, bientôt 100 ans d’Histoire ?

Il n’a qu’une chose à comprendre : c’est que les Gilets Jaunes sont les seuls, en ce moment, à vivre dans l’Histoire. C’est le message qu’ils ont passé, le premier jour. C’est l’Histoire « absolue », qui leur permet d’avoir un langage libre, donc inadapté, et non accepté, car l’époque n’est capable d’entendre qu’un langage provenant de l’histoire « connue », mais elle a été dressée à rejeter tout langage hors de cette histoire-là.

Les Gilets Jaunes sont le maillon par lequel on retrouvera l’Histoire, et certainement pas avec des comparaisons grossières à 90 ans près, comparaisons qui trahissent l’état de la réflexion française : simpliste, à la hache, lourde, tranchant dans l’Histoire et cousant les morceaux avec une grosse corde, l’électrocutant jusqu’à ce que le néo-golem bouge.

Retrouver l’Histoire ne va pas se faire comme ça, et l’affirmation attend la monumentalité de 100 ans de preuves. (On a enfin le droit de déborder sur l’avenir, depuis les Gilets Jaunes.)

 

À demain.

  

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

18_MISFIT [(quelqu’un) ne convenant pas (à la situation) | (quelqu’un) inadapté/non-accepté

(à cause d’un comportement inhabituel ou étrange) | (quelqu’un) marginal, asocial (traduction souvent proposée, abusive)]

Demain :

19_SLING [jeter/balancer/lancer/accrocher/donner — sans soin (sac au sol, courrier à la poubelle, veste sur une chaise, stylo à quelqu’un) | harnais/nacelle, écharpe (pour soutenir un bras/porter un bébé, sac kangourou) | fronde]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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