Gilets Jaunes, fronde, pierre, cible [19/31 #Inktober]

Le Présent. Le politique le veut / en fait un bras toujours cassé qui doit donc être maintenu dans son écharpe | le bobo le range dans un sac kangourou et le porte tout contre son ventre | le média s’en sert comme courroie, jamais sujet | l’intellectuel, pour conserver ce titre, simule de lui lancer quelque harnais | les Gilets Jaunes le tiennent comme une fronde, première arme de l’Histoire.*

Cet article est en deux parties dépendantes, lire la première : Gilets Jaunes, hérauts inadaptés [18/31 #Inktober]

 

Les protocoles dont usent la critique et le milieu intellectuel pour se survivre, à force d’être répétés, leur ont constitué une surface de jeu où rencontrer la moindre opposition est impossible. Ils parviennent à l’inventer entre eux, se chamaillent, se crachent dessus, se passent en se l’envoyant leur jouet, sur leur propre tapis d’éveil, mais ces petites colères capricieuses ne concernent jamais plus de personnes qu’eux.

Les médias qui participent à ses rixes ridicules ne s’en aperçoivent pas. Ils sont parfaits complices, mais pas « masters of puppets » à ce point. Ce n’est pas qu’ils veulent que le spectacle continue, ni qu’ils manipulent l’ensemble pour leurs unes, c’est réellement qu’ils sont non-conscients, dramatiquement, particulièrement ceux « engagés » qui, chaque fois, prennent l’affaire au sérieux sans observer que personne n’importe jamais rien d’aucune réalité que quelques mots.

Ce sont des joutes oratoires pendant lesquelles ont fait défiler les sujets d’actualité et pendant lesquelles on s’autorise une gesticulation baroque qui doit être particulièrement bonne pour la santé à les voir, toujours vaillants, toujours plein de coffre, toujours la langue pointue, comme toujours frais, toujours les mêmes. Ils vieillissent, mais restent constants, cette énergie est suspecte, ahistorique, et elle est castatrice pour la critique par le public. Tandis que les autres gigotent, le public société bouge de moins en moins. Jamais ceux qui si régulièrement s’agitent ne voient comme, ailleurs, on se ralentit.

 

Les bagarres cesseront avec l’actualité. La somme d’arguments alors échangés est égale, constitutivement, à celle d’autres arguments, pour une autre actualité. Dès que le sujet s’épuise, et jamais on ne regarde « comment » il s’épuise, se « solde », on le jette sans égard, il n’a jamais de suite. Entre deux sujets, c’est le temps de la détente, les médias parlent de n’importe quoi, parce qu’ils récupèrent. Ils semblent tant vivre un temps éternel, toujours si égaux, souriants, leur vibration cérébrale continue ? C’est humainement impossible et leur pause, leur récupération existent : quelqu’un, forcément, en fait les frais. L’actualité n’arrive, celle qu’ils peuvent gérer, que lorsqu’ils sont en forme. Or, ils peuvent presque gérer toute l’actualité.

Il faut être d’une nature, à la base, solide et conquérante, pour assumer tel rythme d’apparition, soi-disant suivant celui de l’actualité, mais l’ensemble du milieu culturel/intellectuel/médias et politique est drogué à sa propre nature. Il y a addiction, et parfois, elle semble, à l’œil, véritable, tant les gens sont high.

Ce milieu à 4 faces compressées entre elles, de toute façon, est sans naturel, mais, d’une part, sa façon d’avoir réponse à tout sans jamais prendre le temps de la réflexion, du doute, sans jamais s’éloigner un instant, sans jamais sembler touché, de façon privée, par aucun sujet, a une conséquence : on finit par croire qu’il n’y a jamais aucune raison de s’éloigner « pour » douter. (Récemment, on a pu voir ce que donnait de mettre en scène le recul et le doute, avec « le grand débat », dont « des idées ».) D’autre part, à cause de sa façon de ne jamais lier un sujet à un autre, jamais le replacer dans une chaîne causale, on finit par croire que « réellement » rien n’appartient à l’Histoire, rien ne se sédimente : l’Histoire même n’est plus qu’instants tous distincts et disjoints.

 

Puisque le milieu culturo-intellectuel s’épargne constamment de comprendre comment tel sujet apparaît, il rend cohérent qu’il n’ait jamais de conséquences, ni quand il est abandonné, ni pendant qu’il est traité. L’Histoire jamais interpellée par les gangs culture et pensée, ne se passe pas plus pendant tout le temps de leur concours d’éloquence, et elle ne poursuit pas non plus son chemin.

L’Histoire n’existe plus « avant », ni « pendant », ni « après » sous forme de vision, de proposition (pas de prophétie).

 

S’attacher à un sujet uniquement quand l’actualité le propose laisse penser que rien ne se passe, intellectuellement, en dehors de l’exception, l’incident, ou l’attentat, et que l’intellectuel est convoqué toujours dans une certaine urgence : il parvient pourtant toujours à cracher un discours discourant mais concis et dans sa ligne ; il a rattrapé à ce jeu, depuis le 11 septembre 2001, les experts qui l’avaient supplanté. Mais ça fait aussi de l’exception, l’incident, ou l’attentat des spontanéités et ce n’est pas en seulement deux décennies que systématiquement toute la société s’est habituée à voir ainsi quoi que ce soit, plus seulement au niveau de l’actualité, du général, mais quoi que ce soit dans sa propre vie, dans le privé.

Ce n’est pas depuis 2001 qu’elle s’est habituée, et s’est convaincue, que tout tient, en permanence, du nano-attentat, que tout lui apparaît, qu’elle doit gérer cette apparition, sans cause, sans conséquence. Ses propres enfants sont ainsi gérés, comme des nano-attentats, chaque jour, ils apparaissent, sont l’actualité, puis disparaissent, et le lendemain, « un autre » nano-attentat.

Il est strictement impossible qu’une société agisse ainsi en miroir d’une maxi-actualité face à des méga-attentats. Il est parfaitement commode, par contre, qu’elle réagisse ainsi, pour le politique, pour être conduite, pour ne jamais interférer avec cette surface de jeu de ceux censés, toujours, tenir compte d’elle, la veiller, l’étudier, en livrer le sens et l’état au politique, parce que le politique est ainsi son seul générateur intellectuel.

 

Il a fallu beaucoup plus de 19 ans à la société pour intégrer comme naturel qu’elle-même n’avait pas d’Histoire, ni en général, ni dans le privé.

 

L’intelligentsia, englobant le milieu culturel, sa critique et des élites intellectuelles, est parvenue en bientôt 100 ans à éradiquer l’Histoire, d’abord pour ne pas avoir à se juger, ensuite pour reprendre la main sur le Temps, et à partir de 68 pour que plus jamais personne n’ait l’idée de lui demander des comptes sur toutes les années précédentes et jusqu’à avant la seconde guerre mondiale. L’intelligentsia doit tout ce qu’elle est à l’oubli sociétal qu’elle a mis en œuvre.

 

La société, dans son ensemble, n’est pas tenue d’avoir une idée très précise de l’Histoire, ni en tant que masse, ni en tant que chaîne causale. Sa connaissance d’elle est toujours très parcellaire, date parfois à jamais de l’école, ne réapparaît, très floue et détournée que dans quelques fictions ou à l’occasion de loisirs. Elle n’est pas tenue de s’apercevoir que la « masse Histoire » ne fait plus du tout partie de ses propres jours.

En 68, la société a retenu que l’Histoire était jetable, qu’il était possible que soudain, il soit décidé qu’on se foutait de l’avant. De son vivant, une partie de la société a appris que toutes ses propres années passées n’existaient plus. Un nouveau monde, une nouvelle Histoire commençait. Elle n’a plus jamais cessé de commencer. Tous les événements à partir de 68 ont été traités comme spontanés : les crises, les attentats et même entre eux, le Mur de Berlin. Tout venait de nulle part, et par grâce pour l’intelligentsia, et plus tard, contaminé et conséquence, le politique, tout, formellement, répondait à l’idée imposée de « spontané » : le terme même de « crise », quelque chose de décranté d’une continuité, ou : un mouvement de foule, ou : l’imprévu de deux tours s’effondrant dans un pays dont on pensait que l’avenir connu était son présent, ou : l’erreur, la malhonnêteté ou la folie d’un seul homme.

 

Rien, dans la succession événementielle mondiale, « formellement », ne pouvait faire prendre conscience à la société que l’Histoire lui avait été arrachée. Et tout servait l’intense volonté de l’intelligentsia de ne parler plus jamais qu’au présent : particulièrement la violence des conséquences de chaque événement. Jamais il n’était suspecté que la violence et la catastrophe aient eu lieu « avant » l’événement, et que celui-ci n’était que leur conclusion. Chacun était pris comme un début.

Rien/tout/jamais, à l’échelle mondiale, même vu de France. Une société ne peut pas faire front à ça, ni trouver seule que son propre temps semble étrangement jamais lié à rien qu’à l’événement mondial, et certainement pas quand tout ce qui la compose s’est « déjà » habitué à vivre sans Histoire.

Parce que « monde global », la société a absorbé la totalité de sa spontanéité comme si tout ne devait plus être que ça. La France, pourtant, n’était pas obligée de se prostrer à ce point, mais elle était prête à supporter que l’intelligentsia décide de cette prostration qui lui était une sublime facilité. Une chance qui devient, du coup, explicable, continue de sourire à l’intelligentsia, et récemment, au politique : des attentats, encore. Un incendie. Le climat.

 

Par le haut et le tout commun, la globalisation, internet et le numérique, le ciel et le réchauffement climatique, ont fait descendre sur la société des explications sur son état, des raisons de la conduire dans tel et tel sens, et de quoi la terrifier quant à l’avenir d’autant plus incertain si elle n’accepte pas de suivre plus encore.

Tout se passe verticalement, du haut et vaste, vers le bas. Un homme, quidam, pète un plomb dans une préfecture, haut vers le bas : terrorisme, Islam. Sa propre histoire, horizontale, son seul état psychique ne feront jamais le poids pour faire de lui ce qu’il était seulement : il faut le rattacher immédiatement à quelque chose qui donne l’immunité perpétuelle à ceux qui dirigent, qui parlent, qui sont en poste, qui gèrent l’espace public et intellectuel, quelque chose qui les dépasse dont ils sont donc innocents et non responsables.

 

Cette immunité couvre leur impuissance et leur ingérence. Elle n’est comparable qu’à celle des puissants d’un autre temps qui évoquaient la volonté d’un dieu, sauf qu’eux y croyaient en partie. Tout le monde parle des nouveaux dieux, ceux qui ont l’argent, qui mènent le monde, mais ce n’est pas eux qu’il faut craindre, ils sont, tout le monde le sait, la création des hommes. Il faut craindre ce qui a fait croire aux hommes qu’ils n’étaient plus les géniteurs de rien dans leur vie, il faut avoir une peur viscérale de la disparition de l’Histoire.

 

L’Histoire, c’est l’horizontalité, elle n’arrive jamais de nulle part, du néant, s’écrasant soudain sur des innocents. Elle est la guerre, elle est une bombe, elle est ceux qui décide d’envoyer la bombe, elle est les raisons de ce choix, elle est toute la configuration qui pousse à ce choix, et la mère qui enfantera le cinglé qui mettre le feu aux poudres.

Parmi elle, il y a l’exception, l’incident et l’attentat, ce qui semble des verticalités à cause de leur brutalité, à cause de l’arrêt subit qu’ils imposent, à cause du front lisse, soudain, de l’Histoire, pressée contre « un vide de sens historique ». Exceptions, incidents, attentats sont des noms pour définir un événement qui met un instant l’Histoire en suspens, le temps qu’en elle elle cherche ce qui, spécifiquement, aura généré ces moments, avant de les embarquer dans son horizontalité et poursuivre sa route, drainant leurs conséquences avec impartialité. Si elle n’est pas capable de trouver facilement des causes en elle, ça ne signifie pas qu’elle n’aura pas, un jour ou l’autre, les réponses : certaines questions attendent depuis des siècles des réponses, mais si quelqu’un décide que ces moments sont « hors d’elle », alors elle ne les aura jamais.

L’Histoire a trouvé que ce n’était pas le diable qui s’emparait d’un homme soudain mais qu’il s’agissait d’une crise d’épilepsie, elle a démontré qu’une femme ayant ses règles ne souillait pas pour autant un banc d’église, que les agissements d’un adulte pouvaient être liés à son enfance, qu’une ère glaciaire avait emporté presque toute la vie, une fois, sur terre, que les espoirs d’une révolution n’étaient toujours pas réalisés deux siècles après, que l’architecture avait imaginé se démocratiser, qu’on pouvait marcher sur la Lune chère à Cyrano.

Depuis 1945, l’Histoire n’est plus la réponse.

L’horizontalité n’existe plus. Il n’y a tout simplement plus de réponse, ainsi on entend une fois par jour « dans ces temps d’incertitudes », et on ne parle jamais pourtant de l’avenir.

 

Pourtant, quelque chose continue. Les vies toutes ensemble naissent, passent, et meurent, elles construisent, créent des souvenirs, laissent des traces indénombrables, la science trouve, c’est indéniable (qu’elle progresse n’est pas de fait), mais ce n’est plus nommé de l’Histoire, c’est le présent ou rien. Plus personne n’est tenu d’avoir la mémoire de rien, ça ne sert à rien. Jamais plus l’« avant » n’a besoin d’être retenu parce qu’on a compris qu’il n’expliquait jamais rien. Prendre exemple en se retournant est impossible : il n’y a rien sur quoi se retourner, l’expérience n’est plus un gage de rien. La veille peut être oubliée. La seule « Histoire » que la société connaît, c’est la succession de verticalités sans jamais un lien entre elles qui, un instant, l’arrête « en tant que société », mais pas en tant qu’« Histoire ».

 

La société slalome comme elle peut à travers ses verticalités, de moins en moins paniquée ou attentive quand soudain l’une d’elle se plante devant elle. Ce parcours continue de s’appeler la vie, et la vie, jusque dans sa cuisine, jusque dans sa conscience, ne vit que le présent. Ce temps-là, prôné comme le plus important à vivre de tous, en opposition à la répétition bourgeoise des rites, nommée « tradition » même en dehors de la bourgeoisie de 68, est exactement le temps qu’il semble vaguement à la société ne même plus pouvoir vivre. Son rush permanent est même uniquement pour tenter de capter un peu de présent, à chaque minute de la journée. Elle y parvient tellement peu que la plupart du temps, elle est obligée de reporter certaines choses au lendemain. Comme sa vie, l’éducation de ses enfants, son propre repos.

Le temps de la société, forcé, pressurisé, manquant, on sait de qui c’est la faute, d’après le gouvernement et le milieu intellectuel : Google, Amazon, Facebook et Apple. ;) La société ne peut s’arrêter que lors de verticalité subite. Elle doit alors aller implorer un divin quelconque et court dans sa nouvelle église depuis la révolution : la rue, pour tout ensemble prier et se repentir des péchés du monde, un instant. Puis elle repart courir, pour gagner plus de présent.

 

Conceptuellement, la négation qu’une Histoire soit toujours en train de se créer, depuis 1945, et la volonté qu’elle ne se crée plus depuis 68, mais le constat que « quelque chose », le « temps humain » continuent, fait envisager ce temps qui ne passe plus et qui n’a plus d’architecture interne causale comme un mouvement éternel, s’enroulant infiniment sur lui-même en réduisant son rayon. Manquant de structures et de solidité depuis 1945, son empilement événementiel rendu précaire par le jeu de l’intelligentsia retirant certains pans, retaillant d’autres, son épaississement par des cernes supplémentaires rendu impossible, le temps humain a fini par avoir assez de légèreté et de souplesse, en 68, pour ployer à sa volonté : toujours vivre le présent, et donc entamer une courbe qui n’en finit plus. Il n’y a conceptuellement pas le choix : vivre avant tout à fond le présent impliquait d’y rester, le temps ne peut pas être arrêté, mais l’illusion de cette éternité du présent peut être figurée par son retour permanent sur lui-même.

Conceptuellement encore, la surface de ce temps peut bien être hérissée de pics d’événements, elle ne s’en modifie pas puisqu’ils ne lui donnent pas de passé et ne font que lui promettre aucun futur. Quels qu’ils soient, tous ces événements se ressemblent, c’est chaque fois la même chose, la foudre tombe, la faute à rien de définissable, et la vie continue. Le temps s’enroule autour de lui parce qu’il ne sait que se répéter et qu’il n’a pas accès, plus jamais, à un avenir.

 

La société peut donc bien physiquement courir toute la journée, puisque c’est depuis nulle part, vers nulle part et pour n’en conserver aucune mémoire qui serve jamais : conceptuellement, elle est immobile. Le temps qui se poursuit est biologique, celui des horloges, c’est tout ; sa surface se lisse, s’uniformise**, miroir de ce ciel fatal d’où tout émane et auquel personne ne peut rien.

 

Depuis 50 ans, la France, (le reste du monde est une autre « histoire »), vit un présent éternel, s’enroulant autour d’un vide.

 

Et soudain, les Gilets Jaunes. Encore aujourd’hui, bientôt 11 mois après leur apparition, on tente de faire croire qu’ils sont tombés du ciel. Un fléau, venu de nulle part. Une verticalité.

 

En un temps record, si on compte qu’il a fallu plus de 70 ans à la France pour obtenir son état présent, ils vont inverser chacune des étapes distinctes qui l’auront conduite là. Un temps tellement rapide qu’on peut croire qu’il a même été instantané. Au même instant, ils vont à la fois saisir ce ruban de présent et le fixer, car ils ont arrêté de courir. Ils vont rassembler tout ce qu’ils savent, au moins, de leur propre histoire, qu’ils n’ont pas oubliée, et d’ailleurs, plus ils trouvent de matière à rassembler, plus ils en trouvent. Et de cette matière, ils vont faire un tout logique, cohérent et homogène, une pierre, à nouveau, un matériau naturel de construction, et, puisqu’ils n’ont pas, humainement, le temps de reconstruire la totalité de l’Histoire, ils vont au moins placer la petite part retrouvée contre le présent, et disposant d’assez de sa longueur, à eux tous, pour l’étirer comme la bande d’une fronde, viser l’avenir. C’est tout ce qu’ils peuvent faire pour quitter ce temps insane, c’est indiquer une direction avec la menace d’une violence perforante pour crever leur propre époque. Ils menacent d’une force centrifuge un environnement centripète. Ils sont leur histoire, ils sont le projectile qu’ils veulent envoyer, enfin, hors de ce temps, vers l’avenir. Ils veulent savoir de quoi il sera fait, ils l’ont dit le premier jour.

 

Les Gilets Jaunes ne sont pas une supra-organisation aux stratégies les plus élaborées depuis Alexandre le Grand. Ils font intégralement partie de la société, ni plus ni moins de compétences, mais ils avaient en eux une liberté de langage qui avant tout leur a permis ce que la société a abandonné de faire, d’échanger leur expérience, y trouver assez de points communs pour sur le champ comprendre que c’était anormal. C’était anormal que personne n’en ai jamais parlé : leur tout, leur un, leur nombre, faisaient loi et modèle, ils avaient une « histoire » commune, et le même désir « commun » d’avenir. Ils ne sont pas allés beaucoup plus loin, ça suffisait à dépeloter ce présent infini. Ils ont refusé d’expliquer leur vie par ce ciel d’inconnus d’où tombaient des événements sans liens, jamais avec rien : leur vie ne provenait pas d’eux, ils n’avaient pas à les subir, ils s’en foutaient.

 

On a essayé de faire de l’incendie de Notre-Dame une verticalité, contre eux, qu’ils fassent comme tout le monde, se mettent à genoux et se repentent, dire qu’ils ne l’ont pas fait est faux, ils ont regardé l’incendie en le prenant pour ce qu’il était : une conséquence. À quoi, ils ne savaient pas. Mais depuis le début, ils avaient remis à jour l’idée de « conséquences » et cherchaient depuis des « causes ».

Cette recherche a été et reste extrêmement maladroite, peu fine, peu cultivée, le plus mal et le plus dangereusement soutenue par les médias engagés, mais elle est indéniable. Les Gilets Jaunes n’ont aucun moyen, seuls, de redonner un sens à l’Histoire, ce n’est pas leur job, mais par eux a commencé l’inversion nécessaire des étapes de l’élaboration du présent grâce à leur immobilité tendue dans le flux du présent et tendant le flux du présent : comment tiennent-ils en équilibre ? Que voient-ils à rester si longtemps au même endroit ? De quoi ont-ils parlé, tous ensemble, une fois qu’ils ont étanché la solitude de leur malheur ? Que font ceux qui sont obligés de les contourner pendant ce ralentissement, cette courbe dans la courbe ? À quoi pensent-ils quelques secondes ? Pourquoi le sujet Gilets Jaunes reste quand eux sont bientôt tous rentrés en apparence ?

 

Que font les groupes Gilets Jaunes, aujourd’hui ? Ils relèvent, dans le présent, tout ce qui lui est dissonant, tout ce qui l’arrête et qui n’est pas « vertical ». De Hong Kong à Barcelone, ils partagent la longueur, horizontale, des manifestations, leur position de bélier contre un vide ; ils mesurent toutes les situations pour lesquelles les Pouvoirs et l’intelligentsia nient sciemment qu’elles soient autres que spontanées ou nient avoir quoi que ce soit comme responsabilité, ni dans l’instant, ni dans le passé. Des mois, mais quelque part juste un instant, ont suffi à démontrer l’incapacité absolue de quiconque ayant, par son titre, une responsabilité face à l’Histoire, de seulement « comprendre » d’où vient ce qui se passe. Aucun de ceux qui, par le titre, le diplôme, le poste, l’élection, auraient dû replacer la verticalité Gilets Jaunes à l’intérieur de l’Histoire, ayant fourni des réponses à son apparition n’a pu le faire. L’Histoire n’est tellement pas là, qu’il est de même impossible d’y faire rerentrer les Gilets Jaunes et de poursuivre en tenant compte des conséquences que l’événement aura générées.

 

Les conséquences même du mouvement Gilets Jaunes sont impossibles à évaluer par ceux dont le travail est la vision, intellectuellement, culturellement, politiquement, preuve que ce qui continue, et auquel, plus jamais les Gilets Jaunes ne participeront, n’est plus sur la même ligne temporelle que les Gilets jaunes.

 

Pendant le gros du mouvement, la panique a été telle, sans que personne ne puisse la définir pour ce qu’elle était : une peur terrible de ce vide que désignaient les Gilets Jaunes, leur vide causal historique, qu’avec une esbroufe magistrale on a voulu enjamber le vide historique, à repartir en 33, ou en 45.

 

La pierre que les Gilets Jaunes ont placée en tension dans le Présent est pérenne, elle est « historique », peu importe « quand » elle va être lancée, l’essentiel est que ça ne se fasse pas sans soin, débonnairement, l’essentiel est qu’ils aient reconnu chaque moment où on leur avait fait croire qu’elle avait été transmise à l’avenir, l’essentiel est aussi la violence qu’on leur a opposée, pour déloger cette pierre. Personne n’a pu même comprendre que le coup ne risquait pas de partir seul.

 

En tout sens, le mouvement Gilets Jaunes a paralysé. C’est l’essentiel : ils ont arrêté le Présent, en un tout petit endroit, en souffrant, et ce n’est pas fini, mais c’est fait et c’est une fin, enfin, à un mouvement auquel l’Histoire donnera un jour un nom, un mouvement commencé en 1945. L’Histoire retrouvera toute l’intégrité quelle n’a, elle, jamais perdue, jamais biaisée, jamais niée, ses causes, ses conséquences ; les maillons manquants seront replacés où ils ont toujours été, mais à la connaissance de tous et l’immense trame de causes à conséquences se remettra lentement en place. Elle devra inclure l’histoire de sa faillite annoncée, mise en œuvre, effective virtuellement, elle devra inclure les protocoles de sa négation, pas elle mais sa mémoire gardera les traces d’une restauration qui devront rester visibles.

Parce que nous arrivons dans les années 20 de ce siècle, et qu’elles vont remplacer celles de toujours depuis elle, « les années 20 », 1920 et suite, il est probable que la sensation générale que quelque chose doit verser consciemment, cette fois, dans l’Histoire, aide à extraire le temps du Présent.

Il faut, dans l’espace-temps à venir, croire en un redressement presque naturel parce que le présenter comme la sauvegarde de la Planète a été présenté c’est sûrement condamner encore les générations à venir, le présenter comme un « effort » sera trop pour une société épuisée de tourner à vide dans une roue sans fin, en permanence balancée comme si elle n’était rien et ne devait pas plus devenir quoi que ce soit, finie, du matin au soir, faussement soulevée par des idiots s’inventant ainsi des héros qui la mettent en danger pour l’occasion de la sauver.

 

Les Gilets Jaunes ont défini la cible, il est à présent impossible de la nier. L’intelligentsia et le politique sont tellement centrés qu’ils ont cru l’être, mais s’il y a bien une chose qu’ils ne sont pas et dont ils ne feront jamais partie, c’est l’avenir.

 

À demain.

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

** les raisons de l’uniformisation de la société est un autre sujet.

 

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

19_SLING [jeter/balancer/lancer/accrocher/donner — sans soin (sac au sol, courrier à la poubelle, veste sur une chaise, stylo à quelqu’un) | harnais/nacelle, écharpe (pour soutenir un bras/porter un bébé, sac kangourou) | courroie | fronde]

Demain :

20_TREAD [marchera/foulera (en laissant des traces (de pas) enfoncées, en couchant l’herbe) | battre le pavé/parcourir | foulerb, enfoncer/écraser avec le pied/piétiner (quelque chose dans) | faire du surplace | marcherb sur (par accident/exprès) | monter (sur les planches) | pas/bruit de pas | semelles | partie plate supérieure d’une marche | sculpture en motif creusé (sillon pneu)]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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