Macron/Napoléon | la marche du sérieux dans la Bérézina [20/31 #Inktober]

Solennellement, je demande à l’intelligentsia française de battre en retraite sur le champ, ou la marche forcée qu’elle demande à la société achèvera de l’écraser dans sa boue glacée. Le chemin que docteurs et médias foulent a été ouvert une fois, pour sa perte, dans l’Histoire qui, depuis, a internationalement barrée cette route. Puisqu’il semble manquer un protocole logique d’alerte, le voici :*

Le 14 octobre dernier, @realDonalTrump tweet :

After defeating 100% of the ISIS Caliphate, I largely moved our troops out of Syria. Let Syria and Assad protect the Kurds and fight Turkey for their own land. I said to my Generals, why should we be fighting for Syria....

Et poursuit :

....and Assad to protect the land of our enemy? Anyone who wants to assist Syria in protecting the Kurds is good with me, whether it is Russia, China, or Napoleon Bonaparte. I hope they all do great, we are 7,000 miles away!

[18,8 k réponses — 20,8 k retweets —85,9 k cœurs. (à 15:45 le 20/10/2019)]

 

Le 18 octobre, le Figaro (Toute la presse française a communiqué à ce propos de la même façon que le Figaro) publie, à cause de ce tweet de Trump :

Emmanuel Macron est-il vraiment le nouveau Napoléon ?

Figarovox–Entretien : - Emmanuel Macron serait une sorte de nouveau Napoléon selon certains, notamment vu de l’étranger. Mais pour Arthur Chevallier, essayiste spécialiste de l’empereur français, si certains éléments permettent de rapprocher les deux personnages, la comparaison ne tient pas forcément.

L’article est illustré par une photo de Macron marchant au centre d’une allée de gardes nationaux prise par l’AFP, je crois à Versailles lors du congrès députés/sénateurs en 2017, cette photo est légendée « Emmanuel Macron ». Seulement.

Dans l’article, on peut lire :

« Plus sérieusement, il y a une différence de nature idéologique entre la volonté de puissance de Napoléon et celle d’Emmanuel Macron. »

« Emmanuel Macron n’apaise pas les antagonismes, tel n’est d’ailleurs pas son objectif, il les maîtrise et les détourne à son profit avec un sens impressionnant de la stratégie. »

« Les grands hommes sont des impatients qui aiment tellement les responsabilités qu’ils passent leurs temps à se mêler de celles des autres. »

Dans cet article, la connaissance de l’histoire de Napoléon Bonaparte par l’essayiste interviewé semble assez précise, il en appelle à une autre référence, ainsi les scientifiques ou spécialistes réagissent par honnêteté, respect, habitude, humilité, prudence ou lâcheté : ils ne se désignent jamais comme omniscients.

L’essayiste parvient à répondre à toutes les questions du Figaro en, systématiquement, relevant l’impossibilité de comparer deux époques, ce qui est le minimum attendu de la part des historiens : ils savent que toute comparaison doit rigoureusement établir son cadre, et se faire entre des éléments plus vastes : le politique, les finances, la guerre, la société, etc.

L’essayiste montre dans son propos qu’il manipule très bien les volumes de sens, historiques et géographiques, au point qu’il sait reconnaître quand l’un deux, commun à deux époques, est pourtant parcouru dans un sens dans la première et à l’inverse dans l’autre. De même, il connaît assez bien les deux époques pour très vivement les « dénombrer » et replacer la valeur de chaque résultat dans un effet conséquenciel.

Je ne suis pas spécialiste de Napoléon mais, intellectuellement, les réponses de l’essayiste possèdent une structure assez élaborée, dense, rapide pour ne pas remettre sa maîtrise en cause, pour trouver qu’elle est assez souple pour se coordonner à une lecture critique du présent, elle-même non floutée.

Même Proust a écrit des pages et des pages et des pages à crever d’ennui dans La Recherche à propos des stratégies de Napoléon. Ce n’est vraiment pas un sujet de peu d’études, les passionnés connaissent par cœur chaque détail et tout a été analysé avec une grande finesse bénéficiant du manque évident d’une autre version : l’Histoire est, point.

Donc quiconque se plonge dans le thème napoléonien rencontre une masse immense mais paysage à la netteté très impressionnante et jusqu’au moindre ; il permet à toutes ses descriptions, même complexes, d’être absorbées telles quelles par presque n’importe qui. On pense Napoléon, on bouffe Napoléon, on dort Napoléon, on stratège Napoléon, on tennis Napoléon, on métro Napoléon, on napoléon Napoléon, les meilleurs sont donc capables de coller n’importe quoi sur le « concept » Napoléon et en un clin d’œil voir ce qui se superpose, comment, pourquoi. Il suffit pour ça d’avoir une connaissance tout de même conséquente du « sujet n°2 » qui n’a pas, lui, à être un concept abouti pour autant ; tout tient au « cadre », une sorte de filtre entre les deux, s’il est clairement, lui-aussi, détaillé : espace central, limites, nature des bords.

Le cadre n’est pas défini par l’essayiste dans cet entretien. Mais justement.

  • Il ne remet pas en cause la comparaison entre un phénomène historique connu, énormissime, répandu sur presque 10 ans, phénomène lui-même conséquence d’un autre intégralement connu, étant son propre prédécesseur, …et un quidam là depuis 2 jours.
  • Il ne remet pas en cause qu’on oppose deux systèmes politiques, dont l’un n’est pas démocratique ou républicain.
  • Il ne remet pas en cause qu’on appelle à ses compétences pour étayer un sujet dont la source, un tweet de POTUS, n’affirme en rien qu’il ait le moindre lien avec Macron, ni même la France, peut-être tout juste l’Europe.
  • Il ne remet pas en cause que la source, citant Napoléon Bonaparte, en appelle au réel devenu mythe (au point que, comme la déferlante de tweets en réponse, ultra drôle, ne fait que s’en extasier avec ironie : Trump le connaisse) du chef de guerre, du général, du stratège, parce que le sujet principal concerne une guerre, mais qu’on lui demande à lui (l’essayiste) d’établir une comparaison avec un petit président d’un pays en paix. Il le signale, mais ça ne l’arrête en rien, il enchaîne.
  • Toujours dans cette ligne : il ne remet pas en cause la source seule : un tweet de Trump. Je veux dire : « un » « tweet » de « Trump ».
  • Toujours dans cette ligne : il n’ira pas analyser mieux la source : Qui est Trump ? De quoi est-il en train de parler ? Quelle valeur ont ses paroles ? Dans quelle masse de mots est prise l’apparition de « Napoléon Bonaparte » ? Pourquoi ? À quoi, alors, Trump fait référence (éventuellement) et à combien de % ? Peut-on dignement, à voir le contenu des (à 18 :22 le 20/10/19) 45 357 tweets de @realDonaldTrump, ne pas lui suspecter une ironie détachée, et ahurissante pour son propre peuple, pour la plus haute Justice de son pays, une capacité avérée à raconter n’importe quoi et à défier les preuves les plus irréversibles, qui font que, quoi qu’il dise, le prendre au sérieux est d’ores et déjà « non scientifique » ?
  • Toujours dans cette ligne : Il ne tiendra pas compte du nombre de fois où la source aura parlé de Napoléon Bonaparte : une ?
  • Toujours dans cette ligne : il ne tiendra pas compte que le seul lien entre Macron, Napoléon et Trump est une visite à son tombeau en juillet 2017 où Macron aura peut-être gavé Trump à lui conter la grandeur de Napoléon, et même sa déroute en Russie. Trump pourrait bien en avoir un souvenir d’un tel ennui qu’il s’en soit souvenu : d’où le sarcasme. Un « sarcasme ».
  • Toujours dans cette ligne : il ne tiendra pas compte que quasiment 100% des tweets réponses à celui de Trump, référençables par la recherche avancée de Twitter, majoritairement en anglais, se foutent de lui ET de Macron. C’est un festival.
  • Toujours dans cette ligne, il ne tiendra pas compte que quasiment 100% des tweets réponses référençables par la recherche avancée de Twitter font une différence cruelle et nette entre Napoléon et Macron, et ce quelle que soit l’élégance du tweet : il y a d’un côté un grand (jamais remis en cause) et un tout petit qui au mieux souffre du « napoleon disorder» (sic).

Puisque la « comparaison » Macron-Napoléon est externe à la France, ce que l’essayiste relèvera comme étant plus que souvent le cas, en tant que spécialiste de Napoléon, il aura lui aussi sa liste # des références et il n’aura pas pu manquer de remarquer qu’aucune n’allait trop vite et qu’elle penchait toujours plus du côté de la blague pour fous « il se prend pour Napoléon » que l’affirmation, même avec un point d’interrogation « c’est le nouveau Napoléon ? ».

En tant que spécialiste, et d’ailleurs il le dit, il sait comme la vision de Napoléon vu de l’étranger est étrangement bien plus positive que la nôtre depuis son propre pays, donc quand, à l’étranger, on en appelle à Napoléon en même temps qu’on illustre l’esprit de Macron en le faisant « littéralement » sur un montage de une « marcher sur l’eau », l’essayiste sait que toute référence à Napoléon ne sera que sur la base de l’ambition qui lui est prêtée. Uniquement l’ambition.

Malgré ce contexte, malgré ce que l’essayiste lui-même relève comme déformations à un cadre incomplet, déformations telles que la comparaison devient nulle et non avenue, l’essayiste va répondre aux questions du Figaro avec le plus grand sérieux.

Quand il ne veut pas répondre franchement : il se bornera à ne garder que la partie avérée napoléonienne, la comparaison disparaîtra de la réponse comme si la question avait été oubliée. Mais sinon, voici la construction de chacune de ses réponses :

  • Ce n’est pas historiquement comparable
  • Ce n’est pas techniquement comparable
  • Ce n’est pas politiquement comparable
  • Les institutions environnantes ne sont pas comparables
  • Les objectifs ne sont pas comparables
  • Les moyens ne sont pas comparables
  • Les manières ne sont pas comparables
  • Le sens d’action n’est pas comparable
  • Le « top départ » des deux histoires n’est pas comparable
  • La tenue politique des adjuvants à l’objectif de Napoléon ou Macron n’est pas comparable
  • L’ambition n’est pas comparable
  • « L’idée a le mérite d’exister », mais ce n’est pas comparable

Pourtant, à la fin de ce tri argumenté, quelque chose tombera :

  • Macron a une volonté de puissance (= celle de Napoléon)
  • Macron a un sens impressionnant de la stratégie (= celle de Napoléon)
  • Macron est un grand homme (= Napoléon)

Il ne s’agit pas là de conclusions, ni de déductions, ni de résultats. La constitution des réponses n’est pas argumentative pour en arriver, en découlant, à ces trois affirmations.

Elles viennent de nulle part. « La volonté de puissance », « le stratège », « le grand homme » sont pré-existants, et ce sont des acquis, jamais remis en cause, aucunement hypothétique. C’est, c’est tout. Ce n’est pas présenté du tout comme une conviction, il n’y a pas de macronisme affiché. C’est, c’est tout.

C’est donc déjà : de l’Histoire.

Macron est donc un personnage « historique ». Tel Napoléon. Et aucun autre. Alors qu’il y en a des personnages historiques auxquels on peut comparer tout ce qu’on veut, dans ce cas-là. L’ail est-il le nouveau Louis XVI ? …Non, ce n’est pas comparable, en rien, mais on a aussi coupé la tête de Louis XVI, donc oui, la tête d’ail est le dernier roi des bulbes.

Voilà.

En résumé, on place un monument en marbre, qui tiendra jusqu’à la disparition de l’Histoire même et qui est 100% en dehors du doute, même après 2 siècles de recherches continues sur le sujet toujours aussi haletant pour les chercheurs comme pour les amateurs. À ses côtés, on place un exégète du sujet. On lui donne un Macron à comparer. L’exégète dira 100% de la comparaison est impossible mais votre idée a le mérite d’exister. Puis il affectera sans plus aucune norme historique, scientifique, spécialisée ou non, 3 qualités à Macron. Le figaro résumera ça dans son chapô : « la comparaison ne tient pas forcément » et tout est dans le « forcément. » Mais en attendant, que reste-t-il du travelling avant entre un tweet de Trump et la fin de la lecture de l’entretien du Figaro ? Encore un peu plus de marbre pour Macron.

Un marbre à la carrière strictement inexistante.

D’où vient cette sensation que la comparaison entre Macron et Napoléon puisse dépasser le sarcasme au souvenir de l’ennui de juillet 2017 de Trump ? On sait qu’elle ne date pas de ce tweet du 14 octobre dernier.

On sait que la presse à l’étranger donne un très grand, ou fin par l’ironie, biais à la comparaison depuis le début, mais qu’elle est là et qu’ils ne l’ont pas inventée.

On sait que Napoléon n’est pas loin de Jupiter, qui a dû lui aussi, être passé au crible par des spécialistes jusqu’à ce que, « sans rien de comparable », Macron soit tel que Jupiter.

On sait que c’est Macron lui-même qui a exigé qu’on le surnomme Jupiter.

On sait que depuis le début, Macron « pousse sous Bonaparte ». Ça vient d’où, alors ?

Quel est le premier moment « national » où sous les yeux de tous, et « commenté » comme tel, Macron a été vu derrière le « filtre Napoléon » ?

Le soir de son élection. Il a choisi la place de la Pyramide du Louvre pour son triomphe, il a mis en place les seules équipes qui allaient filmer, les siennes, elles l’ont filmé, certes avec une incompétence technique incroyable, comme à chaque fois et ça dure encore, EN CONTRE-PLONGÉE, avec derrière, la pyramide et dans les commentaires même des commentateurs, par-dessus son speech : Napoléon est apparu. Évidemment. C’était obligé : l’image présentée allait trouver sa place dans la mémoire collective, c’est de la com’ de base. Une marmite et on pense à Obélix, des lunettes rondes sont Harry Potter, une petite moustache Hitler, une pyramide, Napoléon parce que «SOLDATS, SONGEZ QUE, DU HAUT DE CES PYRAMIDES, QUARANTE SIÈCLES D'HISTOIRE VOUS CONTEMPLENT » BONAPARTE, 1798. Il n’était même pas encore Napoléon.

Voici ce qu’en dit Wikipedia : « La bataille des Pyramides a lieu le 3 thermidor an VI (21 juillet 1798) entre l’Armée française d’Orient commandée par Bonaparte et les forces mamelouks commandées par Mourad Bey, lors de la campagne d’Égypte. Dans un souci de propagande, Bonaparte décide d'appeler cette victoire « bataille des Pyramides », nom plus glorieux que « bataille du Caire » ou « bataille d'Embabech » (où se trouvait l'emplacement du camp de Mourad Bey et où eurent lieu effectivement les combats), donnant ainsi à croire qu'elle s'était déroulée au pied même des célèbres monuments. C'est d'ailleurs ainsi que l'imaginaire collectif la représente souvent, notamment dans des tableaux. En réalité, les pyramides devaient tout au plus être vaguement visibles à l'horizon. »

Je pense que les seuls mots à retenir c’est « propagande » et « imaginaire collectif ». Même un cancre ultime devant associer « jeune », « chef d’État » et « pyramide » donnera le nom de Napoléon. Et tout a été pensé pour ce résultat.

Ça, c’est la com’. Ce n’est pas celle d’une boîte de com’, ce n’est pas celle de politistes stratégiques. Qu’est-ce qu’il y a d’autre, sinon ? Rien.

Rien.

Rien.

Il n’y a rien. Il n’y a rien. Pas une victoire, pas une réussite, pas un grand acte, pas une seule idée, grande ou petite, microscopique. Rien. Rien.

Le mot « cap » a suivi le même procédé, napoléonisé, lui aussi. Il n’y a pas de cap, il y a un mot. Rien, il ne vient de rien que sa prononciation. Et sa répétition, mise en œuvre.

Tout est au départ le fantasme d’un seul, l’hystérie mégalomaniaque d’un adolescent, qui tourne autour d’un vide total que l’intelligentsia et les médias sont en train de remplir pour lui, d’autres vides, mais à force il reste des idées acquises :

« Volonté de puissance, un sens impressionnant de la stratégie : un grand homme. »

Qui n’a rien fait. Rien. Il parle, il parle, il parle, il parle, il parle dans un français incorrect, mais il parle, il parle, il parle, il parle, il parle, il parle.

C’est tout. Rien sinon. Rien.

Tandis que des articles de la même essence, quoi qu’ils s’en défendent, et pire : quoiqu’ils tentent de dire l’inverse mais en suivant ce protocole niant sources et contexte, donc sans remettre en cause la base pure, paraissent par centaines, et qui sont parus par milliers depuis que Macron s’est présenté à la présidentielle, quelque chose ne bouge pas : 74 millions de Français. Tout se fait sans eux.

Personne pour voir l’étendue de l’inertie morale de la France, ses fonctions lentes et sans plus d’avis. Son regard fatigué, neutre, triste, ou vide, selon l’âge. Je ne sais même plus comment le dire encore… : La France est un véhicule aux pneus lisses, tous leurs sillons invisibles parce qu’usés. Mais elle roule encore, dangereuse selon la surface, selon soudain, le temps qu’il fait, ne garantissant même plus la vitesse de réflexes même d’un excellent conducteur, alors celle d’un pitre qui ne regarde même pas où il va tellement il se trouve beau dans le rôle du pilote ? Ne pensant qu’à déclamer son texte, les deux mains sur son cœur au lieu du volant ? Même si la France est en mode automatique : c’est le mur garanti.

La France regarde un mec s’exciter tout seul et ce n’est pas son job de chercher comment ça a pu arriver. Elle en est presque parfois, un peu confuse en elle, les pensées embourbées, léthargiques, à compter sur les Gilets Jaunes comme si eux-mêmes étaient au-delà d’elle, les idées très dynamiques, ultra-vaillantes, et chacun d’entre eux un Argus qui ne rate rien et ameute. Tout est flou, tout est « comme ça », tout le monde est en train d’abandonner. Et cet abandon va finir par être fatal, pas aux Juifs, pas aux handicapés, pas aux malades mentaux, pas aux tziganes, à rien que l’Histoire se souvienne, mais aux enfants.

Quand un gosse arrive à la tête de l’État qui n’a aucune idée de la société à laquelle il s’adresse, la question que l’intelligentsia doit se poser, c’est pourquoi lui ? Parce qu’il n’est qu’une conséquence. À quoi ? Ensuite elle doit mesurer la marge entre son comportement et un comportement adulte et s’inquiéter immédiatement de son expérience évidemment nulle sur 100% des sujets, « évidemment » parce qu’un gosse n’a pas d’expérience, quand bien même il sache parler. C’est vrai que la légende de 68 a fait croire que si, il avait l’expérience, toutes.

On piétine l’Histoire, depuis 2 ans et demi, pour faire de la place à un « rien ». On est en train de lui sacrifier une société, son avenir, ses industries, son armée. On lui sacrifie jusqu’à ses écoles parce que ce n’est plus la peine d’aller à l’école apprendre quoi que ce soit quand tout Paris dit que ça n’existe pas, ou que c’est faux. Ce n’est plus la peine d’aller peiner sur des mathématiques ou des cours de sciences quand tout le minimum de logique est flingué du soir au matin par tout le monde.

Toute une capitale, ses instances, ses institutions, ses ministères et parlements, sa culture, ses philosophes, et plus loin, par défaut, toute une société qui se laisse conduire, tête basse, et qui va lentement encore mieux tout absorber sans plus réagir, qui s’organisent pour que progresse, s’étende, se mette en place, s’organise UNE IDÉE QUI N’EXISTE PAS, finissent par croire qu’elle existe, uniquement parce que l’inverse n’est jamais pensé et devient impensable.

Tel ensemble s’organisant sur lui-même jusqu’à entièrement devenir dépendant de cette organisation tant il n’en existe plus aucune autre et pas même le souvenir d’une autre, est un ensemble totalitaire. Tel ensemble préférant prostituer son Histoire, sa Littérature, ses Arts, l’Histoire et les arts internationaux, son expérience individuelle et sa propre langue, plutôt que d’émettre l’idée faible d’une contestation est un ensemble totalitaire. Il accepte ce qui lui ressemble, en osmose avec lui : un régime totalitaire qui, vide de tout, s’appuyant sur un socle préalablement amené à un stade incapable de réaction, peut presque dire n’importe quoi et agir n’importe comment, ne sentira aucune pression adverse. Au contraire, plus ce sera n’importe quoi, plus ce sera frénétiquement défendu, et rendu « norme ». Et c’est commutatif.

La société argumentera mollement en haussant les épaules : c’est comme ça. Ou elle soupirera comme elle soupirait il y a 30 ans encore : « tu parles, c’est une histoire d’égos, ils se regardent le nombril, tout ce qui les intéresse, c’est leur pomme. » Elle voudra croire qu’il y a une espèce de stratégie derrière tout ça, elle n’ira jamais, jamais, jusqu’à imaginer que non. Aucune stratégie, et ni plus ni moins d’égos qu’ailleurs. Non, ils y croient. Ils y croient. À cette échelle-là, en ce moment ? Il n’y a plus aucune volonté supérieure, il n’y a plus aucune intelligence, il est même propable que personne ne soit plus en danger concernant son poste, ceux qui l’étaient ont été éjectés, les suivants partiront « pour le bien et l’amour de leur président », ça a déjà eu lieu x fois, publiquement.

Il y a des preuves, comme cet article du Figaro. Ce n’est qu’un entretien, ce n’est rien, ça passera dans le flot médiatique et le manque d’inattention des gens et blablablabla. Le pauvre essayiste, qui est là, en plus, parce qu’il a une actualité, un de ses bouquins sorti en 2019 : on lui pose des questions et il répond, ça va quoi, c’est pas Goebbels, non plus, faut pas délirer. On s’en fout, hein ?

Oui. C’est ça, on s’en fout.

On va juste ne pas oublier qu’il n’y a aucune, aucune innocence essencielle dans l’article. On va juste convenir qu’il est ultra-organisé, on va juste mesurer que son sérieux n’est pas doux et rêveur, il est technique, logique, une vraie gare de triage des arguments, un placement des mots de plombs scrupuleux, mesuré, marquant chaque fois leur référence. Sauf la partie éloge de Macron qui vient de nulle part et qui scientifiquement ne peut s’appuyer sur rien. Rien.

On va juste, ici, écrire que depuis un impeccable exposé, hautement géré, respectant de a à z, les codes de l’essai, de l’historien, faisant en permanence la part des choses, ce qui passe et la seule chose qui sera retenue sera distincte de l’ensemble du sujet. La chose retenue survivra sans son sujet, elle peut donc passer à un autre, bénéficier de son enveloppe, en sortir magiquement grandie, et ainsi de suite. Et au bout d’un moment ce qui n’existait pas, et qui n’existe toujours pas, devient pourtant, pour tout le monde : un fait.

Cet article, tout le monde s’en fout, mais il aura existé, l’Histoire le sait. Et depuis des mois, il en existe, l’Histoire le sait, et demain, il y en aura un autre, que l’Histoire n’oubliera pas. Et en 2022, il faudra réélire notre maître incontestable à tous, pour notre gloire, et la France [pause, souffle exhalé sèchement par le nez] au cœur [sourire humble et prolongé, regard flottant sur le public, vibrant d’émotion] [pas de point car l’élan était tellement beau qu’il se dirige vers le ciel]

Peu importe qu’il soit réélu, parce qu’encore une fois il n’y aura pas le choix. Je m’en fous. Le mal est fait depuis avant lui, seule raison pour laquelle il est là.

Si les « gens » sont assez fou, si « Paris » est assez fou pour croire qu’il puisse se passer, au XXIe siècle quoi que ce soit de comparable avec la moindre conséquence des précédents régimes totalitaires pour pouvoir en reconnaître un, ils vont attendre très longtemps. En attendant, tout est déjà en place, et les conséquences sont déjà en train d’exterminer. « Rien n’est comparable », l’essayiste l’aura assez signifié. Une fois qu’on ne l’aura jamais reconnu, il sera de toute façon trop tard pour enfin comprendre qu’il n’a pas été mis en place grâce à l’influence d’un petit irresponsable incompétent, mais parce que la société lui permettait, était déjà totalitaire. Il sera trop tard pour comprendre le chaînon manquant dans l’analyse de la montée du nazisme : l’état de la société, de un à un, génération par génération. Il sera trop tard pour relire Hannah Arendt, trop tard pour se dire : « ah, mais, bien sûr, nous sommes au XXIe siècle et comme un con, j’attendais les Arbeit macht Frei en série, des mecs en noir avec un brassards et des étoiles jaunes. »

Les médias auraient dû réagir sur le champ, tout était déjà là ; ils n’ont pas le temps, réel, technique, ensuite, du recul ; c’est à une autre population de se mettre en retrait, de battre le pavé des parutions, des discours, de relever les traces de pas, tout en écoutant le bruit de ceux poursuivant, s’éloignant. C’est à une autre population de prendre le temps de faire du surplace, déconstruire en permanence et réduire en poudre pour garder visible la source, la base, le commencement et pour ne pas être victime de la sédimentation forcée, quoi qu’on tente contre elle, d’idées fausses ; sédimentation ingérable à cause du nombre de très fines couches à séchage instantané des médias ET du nombre extravaguant d’identiques très fines couches de la propagande macronienne. Parce que ça fait un moment qu’il n’a plus à souffler le texte à une toute petite équipe de jeunes idiots ahuris et arrogants. Ça fait un moment que pour monter sur les planches, il n’a qu’à attendre qu’on le porte.

C’est à une autre population de faire une coupe stratigraphique de toutes les fines couches de propagande accumulées, et scientifiquement d’analyser le type de liant qui les maintient ensemble, ce qui les compresse, de trouver pourquoi tout sèche si vite. La nature des couches, leur homogénéité.

Cette population-là, pour l’instant, a deux attitudes : elle suit et argumente en faveur, ou elle prend la pose de toute une vie et ne veut rien affirmer, balance des idées avec un point d’interrogation au bout, dont elle ne voit même pas qu’elles reposent déjà sur une sédimentation faite de millions de couches.

Cette population doit comprendre que ce qu’elle regarde, c’est de la boue à demi prise dans la glace, engourdissante même à l’œil. Je fais partie de la génération qui, enfant, a regardé une enfant du même âge, Omayra Sánchez mourir. Je me souviens de tout. Conceptuellement, j’ai classé cet ensemble. Je suis terrorisée, aujourd’hui, par ce qu’on me demande d’oublier de moi, de toute ma vie, de mes connaissances, de ma culture, pour plier et rejoindre la société du « c’est comme ça », pour accepter de lire sans plus penser toute la presse, pour continuer à regarder sans plus les voir, tous ceux autour de moi, pour faire comme si je ne voyais pas qu’ils souffrent, qu’ils s’enfoncent, qu’ils mutent littéralement pour survivre, exténués et échouant. Je suis terrorisée, quand je hurle, qu’on repousse tous mes arguments et qu’on juge que je vais mal, que j’exprime mon mal-être, et si je hurle encore que je sais d’où il vient, exhaustivement, je sais pourquoi, je sais comment, je sais tout, mais je sais que si je me tais, je meurs, je sais que si j’oublie, je meurs, je sais que si j’abandonne, c’est ne plus avoir le moindre espoir pour le moindre des enfants que je connaisse, je suis terrorisé quand on me répond, « oui, mais qu’est-ce que tu veux, c’est comme ça. » Si c’était « comme ça », un psy, un jour, soupirerait de soulagement en étant enfin parvenu à me faire parler de Omayra Sánchez ? Et tout serait réglé. Mais ce n’est pas ça, un concept. Un concept c’est un univers capable de définir comment, quand et pourquoi la boue va couler et faire crever sous les yeux du monde une enfant : même s’il n’y a pas de boue, même si elle ne coulera pas.

Non, ce n’est pas « comme ça ». Non. Ça n’a jamais, jamais, jamais, été « comme ça ». La situation est inédite, mais elle dure depuis trop longtemps pour qu’enfin elle ne soit plus la vision isolée de quelques-uns. C’est là, c’est en ce moment, c’est quotidien, et c’est partout. Partout. Tout le monde le voit. Tout le monde travaille à son propre abandon, à sa propre négation, et à ceux de ses enfants, l’effort en ce sens est collectif, national, organisé par l’État depuis peu, mais c’est effectif.

Si la population concernée, par ses compétences, ses diplômes, sa place dans telle et telle société ne sait pas, ne voit pas, ne comprend pas où est le problème : qu’elle batte en retraite. Qu’elle dégage. Maintenant. Les plus faibles ne vont jamais pouvoir suivre, jamais.

 

À demain.

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

20_TREAD [marchera/foulera (en laissant des traces (de pas) enfoncées, en couchant l’herbe) | battre le pavé/parcourir | foulerb, enfoncer/écraser avec le pied/piétiner (quelque chose dans) | faire du surplace | marcherb sur (par accident/exprès) | monter (sur les planches) | pas/bruit de pas | semelles | partie plate supérieure d’une marche | sculpture en motif creusé (sillon pneu)]

Demain :

21_TREASURE [trésor (réserve de : métaux précieux/pierres précieuses/monnaie) | quoi que ce soit de très grande valeur | désignant un être cher/rare/précieux/très serviable/étant d’une grande aide, petit nom affectueux | chérir/révérer/prendre très grand soin]

 

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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