Temps Trésor, il est l’or, l’or de se réveiller [21/31 #Inktober]

L’explication est connue : le temps manque depuis, sans que l’un précède l’autre, l’installation du progrès dans le foyer, la libération de la femme, l’expansion d’internet, des nouvelles formes de communication. On a inventé un jumeau au temps, masqué. Le pas-le-temps-pas-pris a révélé l’individualisme comme cancer civilisationnel. Ahlalala, c’est mortel, le temps perdu, en 50 ans, à en manquer.*

Stop chrono, aujourd’hui 21 octobre 2019 : à la fin de ce jour, quand, pourquoi et comment aura-t-on manqué de temps ?

 

GOUZIGOUZIGOUZI** :

Quand le réveil sonne, il donne le départ d’une course de lévriers poursuivant un leurre, sa vie. Comme des cinglés drogués par leur propre apnée, le cœur en suspens, chacun un petit dossard numéroté, les concurrents vont fuser de leur boîte jusque-là verrouillée, pour finir par s’y écraser encore en pleine vitesse, le soir, quand la mécanique du leurre est arrêtée, ne servant plus. Dans les gradins ouverts, ou installés tranquillement autour d’un verre de vin, dans les salles à baies, un public observe d’en haut cette course affolée, parie dessus, encourage les challengers en hurlant, ou tandis que le spectacle continue, vont aux toilettes, lisent le journal et la liste des gains remportés la veille, en tirent des statistiques éphémères, des probabilités, des prévisions, ou discutent de tout autre chose.

Les lévriers ne savent pas qu’ils sont simultanément lévriers et public et le public ne sait pas qu’il est simultanément public et lévriers, et personne ne pense à ouvrir sa vie pour observer s’il est lévrier ou public.

La traduction unanime de l’image (qui ne tient pas compte de la physique quantique, de l’interprétation de Copenhague, du chat de Schrödinger ni de l’avis d’Einstein) est que le temps est seulement facteur/valeur économique, première production mondiale ; les seuls qui n’ont pas à courir sont les actionnaires des immenses machines à produire le temps ; une autre immense machine pour laquelle tout le monde court aussi à perdre haleine, crée les produits concurrents, pour « gagner du temps », la dernière est financée par la première qui est financée par la dernière, sans début ni fin. Quand elles ne parviennent plus à se dire droit dans les yeux « Allez, c’est un prêté pour un rendu, hein ? Tope là. » (On ne parle alors jamais d’or, ni d’argent, c’est jugé très vulgaire), l’économie va mal, le monde va mal, l’univers va mal, et même l’univers parallèle va mal.

L’État lui-même fait tout pour faire « gagner du temps », et sa communication repose sur le principe de gratuité, il utilise pourtant pour ça les outils manufacturés par ceux mêmes qui possèdent le temps des autres et leur font produire du temps de moins en moins long afin qu’il soit de plus en plus rentable et qu’ils puissent s’en acheter plus.

C’est quand même incroyable qu’avec une économie aussi gigantesque à laquelle tout le monde participe, on ne soit pas déjà en 3084.

Ça vient de la matière brute, hélas encore irremplaçable et impérieuse, qui, si elle a en commun avec l’or, contre lequel on la valorise, un nombre de carats légal (par exemple, en bijouterie-joaillerie, en France, on ne peut pas utiliser d’or à moins de 18 carats, ainsi dans la vie, on ne peut participer à une course publique qu’à partir de 18 ans), contrairement à l’or, elle n’est ni ductile, ni malléable. Tout temps pris à une chose sera retiré à une autre. À l’extrême, c’est donc « mort » ou « vivant », mais jamais ni l’un ni l’autre et jamais les deux en même temps. Le temps n’est pas extensible, tout le monde le sait. Le temps masqué a été inventé pour ça, il y a 7 millions d’années : tandis que les fruits mûrissaient, on faisait autre chose.

Il n’a plus très souvent été relevé, à partir du moment où le fruit est devenu une création automatisée pensée et fabriquée par l’homme, que le temps masqué existait déjà à la nuit des temps, justement parce que le fruit provenait de l’arbre « homme » et qu’il lui semblait y travailler en permanence : raison pour laquelle il avait la sensation de se dédoubler et d’être à deux endroits différents, à faire deux choses différentes, avec le sentiment de gamin farceur, de faire les deux choses au nez et à la barbe de chacune. C’est cool de voler le temps à son propre étalage, et savoir qu’on ne sera jamais puni pour ça puisqu’on garnit un autre étalage en même temps.

Dans la société, une population, pour montrer sa richesse, a décidé de montrer au temps qui était le maître. Les bobos ont une liste de recettes, pour ça, que très volontiers ils donnent aux autres, avec maints conseils. Ils ont créé, et c’est fascinant d’ingéniosité, le temps bio, autrement appelé par les nutritionnistes et l’Éducation nationale « rythme biologique à respecter », le temps retrouvé (pas le roman de Proust, dernier d’À la recherche du temps perdu, qu’ils (bobos, nutritionnistes et Éducation nationales) diront avoir lu quand pas du tout, et geindront rêveurs de plaisir à propos de ce moment délectaaaaaable qui n’aura jamais eu lieu). Le temps que les bobos 1.0 et 2.0 perdent à parler lentement et souriant de l’invention de leur temps bio, présenté comme un triomphe intellectuel, une richesse naturelle, et une supériorité morale, de vrais engagés contre les conventions, méritant une admiration absolue car ils sont un exemple de réussite totale, est le détail qu’il reste à corriger pour vraiment qu’ils en profitent à plein et que ceux qui les écoutent encore n’en perdent pas plus.

Une autre population de la société est incroyable : alors qu’elle est la seule à avoir le temps de tout, car elle fait moins de 18 carats et est inutilisable et donc improductive, elle n’en fait rien : elle passe son temps à le dépenser en ne faisant rien, ni ses devoirs, ni lire, ni se cultiver autrement qu’avachie devant des mangas format téléphone. Elle traîne. Et comble de tout : elle ne sait plus s’ennuyer.

Les plus âgés, les premiers, ont remarqué que les moins âgés ne prenaient plus le temps de rien, qu’est-ce que tu veux. Toute la société connaît les conséquences terribles de l’insuffisance et de l’inégalité de la répartition de l’or humain : on ne prend plus le temps de réfléchir, de se connaître, de l’introspection, on élève plus ses enfants, la constipation est un vrai problème sanitaire, on s’marie et on divorce si vite qu’il se passe à peine neuf mois, bien trop longs d’ailleurs, une grande perte de temps, par contre, pour faire un bébé. La défense est que rien est la seule chose pour laquelle on ne prend plus le temps donc ce n’est pas grand-chose. Dans cette série que les plus âgés constatent, ils ne parlent pas par pudeur de la performance sexuelle qui est tant impossible qu’on a décidé un : quelle n’existait pas, deux : qu’elle était sans lien aucun avec cet amour impossible à prolonger.

Tout est fast, quick, speed, asap, c’est couru, et rien qu’à voir ces termes, on sait où est née l’idée d’un monde toujours plus rapide, « fais-le pour hier » est d’ailleurs de l’américain aussi, même si on ne dirait pas.

Certains ont trouvé comment reprendre la main sur le temps, avec la chirurgie esthétique. D’accord, ils doivent sacrifier tous les souvenirs visuels antérieurs car ils montrent un visage disparu qui ne dit plus rien à personne, mais ce sacrifice n’est rien, car l’essentiel n’est pas l’apparence, mais ce qu’on a à l’intérieur, où est la vraie beauté.

Le moment de gloire de beaucoup de formateurs est l’instant où, avant de lancer leur PowerPoint, ils diront à leurs ouailles « Il faut savoir perdre un peu de temps pour apprendre à en gagner », comme leur public est là sur son temps de travail payé, il s’en fout. Ces formations sont obligatoires, se passent juste avant celle sur les premiers secours et la prévention du harcèlement sexuel.

En général, de façon à ne plus jamais perdre son temps en stagnant dans l’habitude, chacun suit une sorte de formation continue obligatoire. Le défaut de ces formations est qu’en rater une, notamment la première, est irrécupérable et ça se joue à la semaine, ou journée près. Ceux qui refusent une mise à jour continuelle doivent savoir que la seule chose à laquelle ils parviendront à se brancher encore sans incompatibilité sera la machine qui respirera à leur place. Des méchants pensent ainsi que, par exemple, l’État, voire tous les productifs, respirent pour les chômeurs. Parfois, l’État le pense aussi, alors il leur coupe le souffle.

La rupture seule permet de retrouver le vrai temps : le monastère, la retraite, des vacances à l’horizontale, immobiles, au bord d’une piscine ou ignorer quand son bébé, un Trésor, pleure, quand son enfant pousse en liberté en rampant à même sa vie, invertébré, ou quand son cœur lâche.

Ceux les plus lents ont plein d’astuce pour passer inaperçus, souvent, ils sont chefs. Souvent, les gens pensent que ceux qui ne travaillent pas ont du temps. C’est ce qu’on a longtemps cru des femmes au foyer, elles ont prouvé que c’était une plaisanterie d’homme en allant travailler. On pense aussi que ceux sans activité professionnelle avérée, bourrée, en plus, de temps à ne rien foutre, comme les profs, sont des paresseux, payer à rien faire, que c’est écœurant, qu’ils vivront plus longtemps. Car c’est vrai que quiconque est efficace et abat bien plus de travail, ultra-rentable, fini à la perfection, en bien moins de temps que d’autres n’obtient rien de plus dans la vie, certainement pas une reconnaissance, ni plus de trésor, et s’éteint moralement puis physiquement plus vite. Rien ne vaut le coup : ni bosser moins, sinon, on ne peut pas s’acheter de temps, ni bosser plus, sinon on n’a plus le temps de s’acheter du temps, et on en perd sur celui non mesurable, sa longévité. Même s’il paraît que les paresseux pauvres meurent aussi, parfois, jeunes, souvent à cause d’un manque de temps …non, pardon, d’or. (On finit par confondre à force, les deux étant un trésor.)

La plus grande aberration, Trésor, c’est que le manque de temps, qu’il soit or, trésor ou temps, poussent certains à prendre quand même celui de se suicider.

Partout, les services tentent de démontrer qu’on peut gagner du temps en utilisant à fond la technologie. C’est vrai qu’il n’y a plus aucun contact avec un humain pour rien, ni banque, ni assurance, ni sécu, ni Urssaf, ni les impôts, et on peut aussi se débrouiller pour ne plus jamais voir une caissière de sa vie, ni un vendeur de quoi que ce soit. C’est même pénible, finalement, quand un livreur vient tout amener, parce qu’à force, on est presqu’obligé de lui parler comme à des gens qu’on voit, toutes les semaines, depuis 10 ans, dans le même magasin. On fait tout pour éviter de perdre du temps à sourire à des banalités, et au bout du compte, il y a quand même un problème avec la taille de la boîte aux lettres qui ne permet pas tout à fait d’être si détaché de l’humanité que ça, donc de gagner du temps, et souvent, de payer bien moins cher, autant de gagner pour dépenser du temps à faire autre chose que payer plus cher. La pub ne communique plus que là-dessus : on fera tout pour enlever tout ce qui vous fait perdre du temps et avec les économies vous pourrez passer du temps dans votre grand jardin ensoleillé, en famille. Et sauver la planète.

Car c’est aussi le manque de temps qui a détruit la planète bleue. Tout ce que le manque de temps a construit comme entreprises dans des pays qui ne respectent rien, qui volent le temps de travail à d’autres parce que leur temps est sous-payé, voire même, ne signifie rien, puisqu’ils n’ont même pas de loisir, pas internet, rien. Des pays producteurs qui sont loin des points de vente et vont générer un transport consommateur de pétrole et de kérosène, pollueur. Tout est pollution et destruction à cause du manque de temps. Il demande, pour être composé, toujours plus de consommation, de tout. Si on avait le temps, on le prendrait pour limiter sa consommation du tout-cuit et du prémâché, on écouterait les bobos 1.0 et 2.0. Le temps volé pour générer une industrie qui vole le temps mondial, le temps même de la planète, qui réduit sa longévité, qui la tue, donc qui nous vole deux fois, quelque part, notre propre temps, et pourquoi ? Pour qu’au final, en plus, on en manque et qu’on en ait plus pour sauver la planète ?

Les réseaux sociaux, internet, sont des dévoreurs de temps. Le temps passe plus vite avec eux et il est souvent perdu. Ils font croire qu’ils sont gratuits, personne n’a donc l’impression de payer pour ce loisir né il y a peu, mais ils se payent en temps, qui est un trésor. Ils ont aussi su se rendre indispensables dans toutes les entreprises et n’importe quelle vie professionnelle. Ils font croire qu’ainsi on gagne un temps fou et qu’on peut travailler sur son skate, monter un tableau Excel depuis son téléphone, travailler de chez soi, sa voiture. Les distances n’existent plus, le monde entier vit à la même heure, tout s’accélère. Très vite, le désenchantement a gagné une grande part de la société, assez dépourvue devant ces nouveaux outils, créant des failles dans un rythme déjà si haché alors qu’on vante la fluidité partout. Un grand malaise devant la technologie, non avoué, tasse un peu la société ; elle sait qu’elle n’a pas le choix, plus le choix, c’est le chemin du progrès ou être, comme on le dit partout, abandonné au bord de la route glorieuse vers le soleil levant. Mais, quelque part, tout devient une épreuve, il faut tout réapprendre, beaucoup savent que plus jamais ils n’auront le temps, ni la volonté, ni la force, d’intégrer de nouveaux réflexes. Il faut s’y faire sans résister, sinon on ne peut même plus regarder la télé.

Les vieux, ainsi, sont les plus vieux de chez vieux que le monde n’a jamais connu : ils seront 100% inadaptés à la société de leurs petits-enfants, leurs Trésors. La pub essaie de faire croire que non, que mémé est connectée dans son trou du cul de bled, mais la société sait bien qu’il n’y a bien que le petit dernier, et encore, qui sache parler fibre, 8K, cloude, claude, …claoud… clahoud’ ? …Comment ? Cloud ? ou le bientôt muséal HDMI. 70% de la population fait semblant de comprendre à l’extérieur, et s’adosse transpirant de peur encore à sa porte d’entrée une fois rentré.

Les jeunes, nos Trésors, se font tuer, au propre, par les réseaux sociaux. Ce sont les nouveaux diables, le monde est d’accord, il faut leur assigner une grande surveillance. En France, on est un peu cucul, on croit qu’ils ne vivent pas de la pub et que, donc, ce ne sont pas forcément eux qui ont le dernier mot, mais les annonceurs, et par pays, ça ne rigole pas autant qu’ici.

Mais enfin, quand même, ces énormes décharges où on jette sa personnalité, sa vie privée, ça creuse les gens, ça les évide, ça les isole, ça les suicide. S’ils prennent le temps de faire un message pour prévenir, avant, les réseaux ont des systèmes de détection et tente de sauver les vies qu’ils sacrifient.

De toute façon, les écrans, en général, bouffent la vie des gens. Les gens eux-mêmes deviennent plats et lisses. Et ils ne savent plus rien, parce qu’ils croient qu’ils ont dans la main, leur cerveau. Le temps qu’ils passent devant les écrans, c’est bien simple : même leurs écrans, maintenant leur signalent qu’il est trop important. Et les parents aussi peuvent rentrer des codes, partout, pour limiter le temps écran de leurs enfants ou mettre en place un système espion avec le partage familial. Impossible de dire qu’on a bien éteint à 20 :30, impossible de mentir, impossible de continuer à lire en cachette, donc. …Parce que les livres sont numériques, maintenant, hein ? …Comme tous les trésors de la Culture que la civilisation revère plus que tout au monde ?

Les écrans mâchent tout, la culture, l’info, ils résument pour tout, pour faire gagner du temps. 10000 applis sont là pour ça. Twitter s’en moque avec des milliers de tweets ironiques sur le sujet, par jour, venant du monde entier. La critique est contenue dans le progrès, il s’est protégé de tous les côtés, finalement. En tant qu’espace ouvert, même Internet a des lois, des chartes, des limites et plus ça va, plus elles sont strictes. Il faudrait même s’inquiéter que la surcharge de liberté, sur internet, ne l’oblige pas à devenir une dictature.

En plus, on sait que les écrans, les réseaux sociaux, sont les seuls loisirs du pauvre et du paumé, du tatoué et du plouc. C’est connu. Ils consomment parce qu’ils croient que c’est gratuit. Ils n’ont déjà pas les moyens de se payer une véritable culture, ou des vrais loisirs sportifs, comme courir, le matin ou le soir, parfois, et en plus ils offrent tout leur temps libre à quelque chose de destructeur, d’avilissant, propre à leur retourner les idées, avec les fakes news, et tout le pire qu’on puisse trouver.

Bon. Donc, on est bien d’accord, le problème, le coupable central et centralisant, lié à tous les autres, c’est le manque de temps, trésor, temps, or ? Ouais… ? Bon. C’est comme vous voulez. On continue là-dessus, alors.

 

‘Y EN MANQUE UNE : (OU DEUX)

Les deux « Minutes de la Haine » ont été inventées par Orwell dans 1984, un temps que la classe intermédiaire, moyenne, d’une société totalitaire …|

(Note : désignation différente du concept de « société totalitaire » par ©17SWORDS. Chez Orwell ou ailleurs, l’expression de « société totalitaire » vient de l’extension du mot totalitaire, présent, d’abord, dans « totalitarisme, un régime totalitaire » ; la société totalitaire est alors une conséquence de ce type de régime. J’argumente avec mes concepts que c’est l’inverse qui se produit : la société totalitaire est antérieure au futur régime totalitaire, elle permet et appelle l’installation d’un régime totalitaire et son expansion.) |…

doit obligatoirement prendre, dans le temps du bureau, cessant toute activité, pour se consacrer à la vision d’un coupable de tout (réel ou imaginaire, peu importe). Ces deux minutes rassemblent toutes les colères, toutes les frustrations, toute l’impossibilité de comprendre, de réfléchir pour aboutir. À cet instant, chacun peut et doit hurler, à qui le plus fort, sa haine, dans une seule direction, contre un seul coupable de tout.

Les Deux Minutes de la Haine sont un stratagème du parti. En effet, il a inventé d’obliger la société à réfléchir en utilisant la « double-pensée » : faire tenir ensemble et admettre deux éléments/opinions/faits, opposés, empêchant ainsi tout esprit critique. Les Deux Minutes de la haine sont un temps où, enfin, comme un soulagement, il n’y a plus qu’une seule idée et l’expression, au moins dans les hurlements, de la rage critique. La double-pensée maintient la part de société qui œuvre directement pour le parti sous sa domination (et sans idée de contestation ou pire, de compréhension que, sans elle, le parti n’existe plus) quand bien même elle sait pertinemment qu’on la torture sinon, qu’il se passe des choses incompréhensibles puisqu’elle travaille administrativement à la gestion et au bon ordre de ces tortures et incompréhensions, comme, par exemple, réécrire l’Histoire, chaque jour.

Dans la société où le temps est son trésor, celui du pays, celui de l’État, celui du monde, du public et du privé, du travail et du privé, de l’externe et de l’interne, communs chaque instant à tout, dépendants les uns des autres, que serait-elle prête à sacrifier pour que, seulement deux minutes, toute sa contradiction interne, sa souffrance intellectuelle et morale à devoir toujours penser tout et son contraire, ne serait-ce que « temps trésor » et « trésor temps », cessent, et qu’elle puisse enfin trouver, ensemble en elle, ses haines unies dans une seule direction, à hurler contre un seul élément coupable ?

On pourrait appeler ça « souffler », juste deux minutes, que tout s’arrête, « tout » et « tous » en même temps, histoire de ne pas croire que quelqu’un, du coup, gagne du temps alors que d’autres ont tout arrêté. Que les lévriers restent un instant en suspens, comme dans le tableau de Géricault, Course de chevaux, dite le Derby d’Epsom, 1821, où les chevaux volent immobiles, les antérieurs et les postérieurs dans une extension impossible cumulant 2 mouvements en 1. Que le public cesse aussi tout mouvement, de même instantanément entre une pensée et son contraire, au même moment.

Ça pourrait même aller plus loin : car on sait que les écrans isolent, on sait que communiquer à distance augmente la distance entre les gens et détruit leur communication, on sait que la réduction du monde à une heure Big Appleienne, qui ne dort jamais, éreinte ; on sait qu’on a là toute l’explication de ce fléau qu’est l’individualisme : les gens dépendent uniquement de leurs écrans, pensent ainsi survivre et mieux vivre, même, sans la société ; Ils savent que leur temps est la chose la plus importante et désirée au monde, ils savent que le temps, c’est de l’argent, et surtout : un pouvoir incroyable sur quiconque selon qu’on accepte de lui en donner ou pas. Ils jalousent leur temps, ils le gardent pour eux, eux seuls en profiteront, leur vie leur est, à chacun leur priorité, ils ne dépenseront de temps que pour eux.

Donc, si la société se tournait vers un « ennemi commun » parce que tout d’elle, en elle, est torturé par cet ennemi, quelle qu’elle soit : enfant, vieillard, productif, improductif, homme, femme : comment ne pas imaginer qu’elle s’unisse aussi entre elle, lors de ce placement sur le même axe ? Qu’elle se trouve au moins quelque chose sur lequel elle puisse échanger ? Peut-être même qu’elle pourrait s’inventer autre ?

Que serait prête à sacrifier une société pour deux minutes à souffler, deux minutes qui pourraient, en plus, l’améliorer ?

Elle n’a rien à sacrifier. Qu’elle se rassure : rien du tout. Un État va lui fournir ce qu’il faut pour qu’elle s’apaise. Il sait, il a compris, il est conscient que la société crève de son manque de temps et qu’il est en tout point lié au trésor de lui-même : le temps humain, et au Trésor national : les finances publiques, par les impôts.

L’État sait aussi qu’il doit contenter la société, assouvir la haine de la société, et les coupables sont tout trouvés : GAFA. Google, Amazon, Facebook, Apple. Ils symbolisent l’ennemi, et l’État les affrontera. Ils sont trop grands pour lui, mais nul ne pourra dire qu’il n’a pas essayé.

Conscient, aussi, que ces monstrueux GAFA non seulement volent le temps des gens, mais leur pain, il mettra au point un plan sévère pour qu’ils paient enfin leurs crimes odieux : des taxes, des impôts, des amendes, des pénalités. Ainsi, l’État fait rembourser le temps perdu à cause de cette hydre-là, à 4 têtes, le temps découpé, le temps destructeur, le temps de l’individualiste, le temps de l’enfant avachi, le temps du pauvre qui n’a pas les moyens d’autre chose. L’État fera payer la haine, le malheur, le racisme, la fausseté et toute l’injustice manifeste que financent, dans leur fausse gratuité, les réseaux, les producteurs d’internet, les producteurs d’outils numériques. L’État fera payer aux GAFA l’état d’une société entière qu’ils retiennent de se libérer, d’évoluer, qu’ils enferment dans leur possession du monde, leur domination, sans jamais redonner leur richesse, au contraire, mettant toujours plus chacun en esclavage : un état où son temps n’est pas à soi, mais à son maître, annihilant toujours plus le commerce de proximité avec leur vente à distance.

Conscient, aussi, que le tout numérique scinde la société, la tasse et lui fait peur, la paralyse, il lui dira combien il comprend cette peur, cette épreuve, qu’il placera dans l’avenir, pas exactement le présent, et sûrement pas le passé. Ce sera une montagne à surmonter, voilà le paysage qui nous attend : certes, le numérique nous inquiète, mais il faudra franchir l’épreuve, la révolution fatale, et grâce à lui, État, qui écrit encore à la main sur des bouts de papiers, la société, épaulée, y parviendra. C’est pourquoi, soudain, tout le monde a dû déclarer ses impôts sur internet. Et c’est un gain de temps.

Conscient que le temps est un trésor et l’individualisme un fléau, l’État prouvera qu’il sait dépenser son temps sans compter et aller au contact, partout, rencontrer et parler avec Mémé et les maires, et quiconque, car il est tel un Messie nouveau, apportant, pèlerin, lors de sa marche, la bonne et vraie parole, partout, d’un à un. Son temps est à son pays, il le prouve. Serviable comme tout, à aider tout le monde à traverser la rue, un trésor, franchement.

Ennemi, épreuve, incertitude, injustice, martyre : l’État ne manque pas de diriger les regards de la société sur un seul axe. Il connaît son drame, il le guérira, mais avant tout, qu’elle sourie de sa haine, vengée, qu’elle hurle.

Et même si ce combat est vain : nul ne pourra dire que l’État n’a pas essayé.

Les Deux minutes de la Haine ont bien été imposées à la société. Peu importe que ça ne donne pas de résultat historique : l’essentiel est de savoir qui est son ennemi, qui bousille le temps de tous. L’essentiel est que chacun, parce que c’est passé par le parti unique français, est conforté dans sa pensée : une pensée connue. Tout le monde peut l’énoncer, tout le monde lui trouve les arguments, tout le monde le déplore, tout le monde en parle avec les mêmes mots : les ploucs, les philosophes, les médias eux-mêmes, les nutritionnistes, l’Éducation nationale, les pédopsychologues, l’administration, les professeurs, les parents, les grands-parents, les arrière-grands-parents, la Justice, la Culture.

Tout le monde savait déjà que tout, tout, tournait autour de ce temps volé, non payé, non payant et si cher à acheter, celui perdu par qui veut le prendre par un moyen qui lui vole.

Le Temps Trésor est une idée 100% intégrée dans la société, pas un argument ne manque à personne pour, par son manque, par sa perte, par le temps qu’il manque au temps, par le temps des autres, inaccessible, par le temps absent, par le temps masqué, le condamner.

L’État dit : vous avez raison, Société, je vous défendrai. Il l’a fait, nul ne pourra dire le contraire.

Dans 1984, Orwell place une société dont la part qui travaille pour le parti doit être gérée en continu : par la double-pensée, et quotidiennement il propose une soupape à la pression que la gestion continue créé, il en est conscient, dans cette société. La machine fonctionne ainsi à un rythme dont la régularité est cruciale pour le parti. Tout élément qui commence à se poser des questions subit un traitement long, physiquement et moralement atroce et brisant.

Dans 1984, la société est construite jusqu’à cet état par le parti. Il ne tire pas ses solutions de survie d’elle-même : il la travaille pour ça, longuement, et partout sait l’encadrer. Il la surveille, il la connaît, il la gère jusque dans son intimité, il en sait tout, à chaque seconde, cette surveillance (Big Brother) lui fait détecter l’exception avant même que l’exception en soit consciente.

Dans la société actuelle : rien de rien n’a été apporté par l’État qu’elle n’avait pas elle-même déjà archi étudié. L’État a jugé qu’il devait utiliser d’elle ce dont elle était sûre, dans son ensemble. Un thème pour lequel toutes les opinions étaient unanimes à en devenir vulgaire et mélangées, dignes de ces fulgurances de comptoir. La société avait déjà trouvé son ennemi, personne n’a eu à lui inventer : elle manquait de temps trésor, de trésor temps. Ce qu’a fait l’État, c’est trouver des acteurs pour figurer l’ennemi, lui donner un sigle, un nom facile, et réellement en faire le bouc émissaire.

N’importe qui, au fond de son T2 logement social a pu croire ainsi, deux minutes, que tout son malheur venait de cet ennemi-là et de son réseau mondial destructeur. La distance entre la victime et le bourreau ne pouvait pas être plus grande, mais tout lemonde tenait dans sa main la preuve que le bourreau tenait dans sa poche, chez lui, pas loin de ses couilles, alors merde, quoi, d’un quidam à Amazon, il n’y avait que 10 cm de tissu : Amazon lui pourrissait les couilles, c’était évident.

Bon. Si c’est bien ça, le problème sociétal français, il n’est pas réglé mais tout le monde est calmé, alors ? Tout le monde va mieux de savoir qu’au plus haut, on est conscient du problème et on aura vraiment tenté de le régler, avec des lois européennes, même.

Alors, c’est déjà ça. C’est bien d’être entendu et compris. C’est drôlement bien. C’est ce que se disent les Gilets Jaunes et les mecs de GE : tout va bien, cette pute de Facebook va payer des taxes.

Tout va même carrément mieux.

Et ce qu’il y a de bien, dans cette histoire, c’est que, maintenant, l’État a le temps pour lui et sait qu’il lui suffit, parfois, de désigner un ennemi commun, rassembler les haines, ouvrir la soupape. Que fait-il sinon, pendant le temps que tout le monde perd ? Il achève son temps restant. Il n’en restera plus rien. La société pense qu’elle crève de manque de temps trésor, elle ne verra rien de ce qui l’achèvera parce qu’elle savait « avant » qu’elle crevait de ça. Elle ne trouvera pas le bon ennemi quand on lui en désigne un autre qui est parfait dans le rôle.

Une société totalitaire, avant tout, est strictement incapable de déterminer ce qui la tue, par définition. Si elle se met d’accord, tout entière, pour définir son mal, c’est qu’elle n’est pas totalitaire ou l’est et donc se trompe de mal. Si elle ne l’est pas : elle n’a même pas l’occasion de voir arriver jamais un Macron prétendre à la présidence sauf dans son propre fantasme qui ferait rire la société.

Si elle est totalitaire, alors l’État qui lui arrivera saura coller à ses idées et ne même pas essayer de les détourner : il donnera raison à la société dans ce qu’elle se croit, il n’a pas le choix : il ne saura rien de la société, puisqu’elle-même ne sait rien d’elle. Il sera obligé de faire avec ce qu’elle livre, uniformément. À son manque de réaction, il aura toute liberté pour agir indépendamment de la société et elle ne le saura pas, mais elle lui consacrera tout son temps. Sans le comprendre. Parce que : repartir au début de l’article et relire.

 

Vous êtes sor ?

Tout à fait sor.

 

À demain.

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

** « Il est l’or, l’or de se réveiller », « GouziGouziGouzi », « ‘Y en manque une. »,  « Vous êtes sor ? », « Tout à fait sor » : répliques extraites du film La Folie des grandeurs, 1971.

*** différent du concept de « société totalitaire » par ©17SWORDS. Chez Orwell ou ailleurs, l’expression de « société totalitaire » vient de l’extension du mot totalitaire, présent, d’abord, dans totalitarisme, un régime totalitaire ; la société totalitaire est une conséquence de ce type de régime. J’argumente avec mes concepts que c’est l’inverse qui se produit)

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

21_TREASURE [trésor (réserve de : métaux précieux/pierres précieuses/monnaie) | quoi que ce soit de très grande valeur | désignant un être cher/rare/précieux/très serviable/étant d’une grande aide, petit nom affectueux | chérir/révérer/prendre très grand soin]

Demain :

22_GHOST [fantôme/esprit/revenant/spectre | image résiduelle | souvenir/spectre (de quelque chose ou quelqu’un de mauvais) | écrire un livre/article pour une autre personne qui le signera | se déplacer doucement, rapidement et sans bruit | mettre soudain fin à une relation en cessant toute communication]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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