L’image résiduelle conceptuelle ou « le spectre » [22/31 #Inktober]

Scientifiquement, elle est une illusion d’optique, une image non réelle restée sur la rétine, le cerveau a une interprétation erronée du réel. Conceptuellement, si le réel n’en est pas, alors l’image interprétée est juste. Physiquement, l’image fantôme se forme après l’observation longue puis la disparition d’un objet. Conceptuellement, elle est première à apparaître, spectre conscient, hantant.*

Cet article est en 2 parties indissociables, la suite dans : Le spectre ancien, présent, et contemporain [23/31 #Inktober].

La partie 1 est un placement de concept, la partie 2 d’exemples. La 1 paraîtra sûrement un peu hard mais la 2 est inscrite dans l’époque et la situation actuelle, en France.

Persistance rétinienne, induction chromatique, corrections du cerveau, les illusions d’optique ne sont pas toutes expliquées encore. Les scientifiques ont normé de nombreux jeux visuels, qui provoquent une vraie joie d’enfant à les tester. Voir quelque chose qui n’existe pas, mais pourtant là, un instant, est magique. On a intégré parfaitement l’explication scientifique mais peu importe : notre propre cerveau se leurre, et pourtant c’est un enchantement.

La vitesse de succession des images, la fatigue rétinienne : le cinéma se développe, nos propres limites physiques autorisent de concevoir dans une succession d’images fixes, le mouvement. Plus la technologie progresse, plus elle s’amuse et abuse des cônes de notre rétine, mais aussi de l’apport de mémoire avec lequel le cerveau compensera. L’illusion d’optique, actuellement, crée parmi les plus élégantes pièces, en art, et une communication de très haut niveau esthétique ; tromper le regard pour mieux le capter, le reformer, comme plus beau, ou jouer avec une stroboscopie aveuglante, pulsée, et faire créer à chacun plus d’images qu’il ne peut en voir, jongler avec les contrastes jusqu’à l’outrance, pour passer d’un noir à un blanc éclatant, quand, sur le film, cette lumière n’existe pas.

Quand l’illusion ne provient de rien d’autre que le hasard, elle peut être dangereuse : un éblouissement, un noir subit, on continue de voir l’image précédente, et c’est l’accident. Si l’illusion est pensée comme une torture, les limites physiques sont utilisées en tant que faiblesses pures, à mettre à l’épreuve, les leurres déconstruisent le réel, on en perd la notion, exténué ; la douleur de ne plus avoir conscience, de ne plus savoir ce qu’on regarde, où, de réel ou non, fait vaciller l’équilibre moral, assèche la confiance en soi, le doute précède la folie. La vue, comme tous les autres sens, est une entrée directe du cerveau, il compense au début, le sait, puis ne sait plus, ne peut plus, sans plus de réserve, et abandonne avec le corps.

Nourrissant les illusions d’optique, la base de données du cerveau va fournir quantité d’éléments pour rééquilibrer l’illusion mais en fait la créer. C’est la mémoire même du cerveau qui construit le leurre. On sait tellement ce qu’on regarde parce qu’on l’associe à des souvenirs purs, véridiques, rattachés à un ensemble hyperstabilisé (par exemple : succession de carrés noirs et blancs = échiquier), que le cerveau sera persuadé de le voir et ne verra plus la réalité, ne pourra pas la comprendre telle.

 

Conceptuellement, l’image résiduelle (ghost en anglais) ou spectre**, est entre autres une apparition née d’un éclat de génie, du réflexe intellectuel, de la simple logique, du coup au cœur le plus humain, d’une réaction épidermique pour les sensibles, de l’indéfinissable pour les intuitifs, de la conscience, tout simplement. Le cerveau compense aussi, mais tout est inversé. Le fantôme qu’il crée aussi rapidement qu’il est capable, avec fulgurance s’il a les connaissances et compétences, se fixe en voile entre quoi que ce soit de soi qui perçoit, et la source dont émane le signal qui est par principe irréelle.

Ce fantôme de sens décide de la réalité ou non, sans délai. Il hante la mémoire pour amener en un temps infime le maximum de ses données, il laisse toute sa capacité au cerveau qui n’est pas, grâce à ce voile, absorbé à percevoir un seul signal, à fixer, concentré, limitant ses pouvoirs. L’esprit a un filtre égal à lui-même, totalement en osmose avec lui, qui traverse le signal aussi solide et dense soit-il et quoi que ce soit dont le signal s’entoure.

C’est un passe-muraille cérébral.

Le spectre est un système analytique critique d’une source dont la réalité sera définie par lui. La source restera toujours irréelle.

Le spectre n’est pas une traduction, c’est une création.

Cette réalité peut être parcellaire : oui, un homme parle, non il n’est pas en train de parler. C’est la part critique : Il y a bien élocution, mais il n’y a pas de langage sensé/les mots disent autre chose qu’il veut/croit dire/espère être entendus, etc. L’homme parle, voici ce qu’il dit « réellement ».

Autrement : il y a bien un ouragan qui sévit, le monde et cette journaliste le disent, mais il n’y a pas d’ouragan / La journaliste parle très fort, un peu penché, elle a les cheveux très longs et fins, ils sont lâchés pour qu’on visualise « un » vent, le micro est loin et sans bonnette, le ciel est bleu, l’ouragan sévit très loin de là.

Sans spectre : un homme parle, la journaliste est au cœur de l’événement.

Avec spectre : analyse de la sémantique, du ton, des regards, de la portée, des conséquences des paroles, de la réalité de la stratégie ordonnant tel discours, quand, d’où, dans quel contexte : la réalité est qu’un bourreau parle de sa passion. / L’ouragan cache une catastrophe non-naturelle qui a déjà eu lieu et la journaliste est complice par bêtise, elle, son staff, ses patrons, ils savent qu’ils ne couvrent pas le bon événement et le simulent, mais ils ne le savent pas quel est le bon, et l’analyse peut se poursuivre jusqu’à un cerne d’intuitions. Elle-même ne se constitue que de réalités, pas de suppositions, tout doit être réel, ou elle laisse la réalité en suspens, en attente. C’est à l’esprit, ensuite, d’analyser la critique analytique du spectre simultanée à l’irréalité perçue. La seconde analyse peut prendre un temps tout autre, à elle de produire des intuitions, les pousser jusqu’au bout, les mettre à l’épreuve, chercher, trouver peut-être.

Le spectre suivant bénéficiera d’une base de données agrandie, il sera d’autant plus vif à générer la réalité.

 

Si ce qui est perçu est nocif, le spectre le sait et n’a plus qu’à laisser observer, à travers lui, la formation de cette nocivité. Aussi longtemps dure-t-elle, elle n’aura jamais l’occasion de soudoyer l’esprit à l’abri derrière lui. Elle sera comme décodée au fur et à mesure ou plus tard, peu importe, l’image sera conservée.

Si ce qui est perçu est sans danger, le filtre s’efface sans se faire entendre aussi vite qu’il est apparu, disparaît dans ce qui l’a constitué, emportant un peu plus de données, pour une prochaine fois.

 

Les pouvoirs du spectre ne sont pas entièrement liés à la puissance cérébrale pure, elle peut même se trouver complètement en défaut à ne pas être capable d’assez de simplicité, à refuser l’évidence physique. Chacun est donc capable de faire émaner de lui une image résiduelle de quoi que ce soit, avec ses propres moyens, qui, selon la source, seront adaptés ou non.

De même, le même spectre peut exister chez un grand intellectuel et quelqu’un qui n’aura pas lu un livre de sa vie. Si l’analyse doit en passer par la parole, elle sera à l’aune de la tessiture de vocabulaire de chacun, elle peut bien aussi être absente et laisser le physique s’exprimer. On se doute que dans certains cas, s’exprimer physiquement est insensé, qu’il faut du discours et un très particulier : il faut donc que celui capable du discours représente celui qui n’en est pas capable, ait les mots pour lui et lui reste parfaitement compréhensible à cause de l’unité de spectre et d’analyse.

Le spectre n’a rien à voir avec le caractère. Le prudent, le timide, l’exalté, le colérique, le patient sont capables de produire le même spectre. Ils le traduiront comme ils traduisent tout selon ce qu’ils sont.

Un spectre n’est pas une vision de spécialiste. On peut admettre que dans une société, selon ses compétences, sa spécialisation, ses connaissances, son vécu, son expérience, son âge, son sexe, l’apparition des spectres varient et que la société le sait. Mais un spectre n’est pas un avis critique spécialisé, la société fera confiance à des experts par catégorie, de spécialiste de la montagne à pompier à une mère en passant par un grammairien, un apiculteur, un garagiste ou une danseuse étoile. Mais tous, confronté au même signal, peuvent former un spectre identique. Un spectre n’apparaît que face à un signal très large, couvrant toute la société, qu’elle l’entende ou pas. Il ne s’agit pas de produire des spectres d’un face à un, mais de un face à un tout. Même en étant seul à l’entendre, il faut considérer que le signal sera aussi dirigé sur le pompier et la danseuse étoile, les deux généreront majoritairement des données permutables de l’un à l’autre et d’autres réellement constitutives de leur expérience : les données « pompier » seront sans doute efficaces, construites pour rassurer, capables d’évaluer, les données « danseuse étoile » se donneront le temps de l’endurance, auront une notion de leur propre pesanteur, de l’effort pour se rendre légère. Là, c’est simpliste, pas la peine d’imaginer des petits fantômes customisés en pompier et danseuse, mais le cerveau et le corps sont un tout, s’entre éduquant, s’auto formant : on pense aussi avec son métier, ses gestes, ses limites physiques. Quelqu’un raide comme un bout de bois ne pourra jamais, même conceptuellement, se figurer ce qu’est la souplesse. Un homme ne sera jamais une femme et vice versa, quoi qu’elles croient.

Ainsi, le spectre d’un enfant n’existe pas, l’enfant l’est encore tout entier. Le spectre d’un vieux sage idéal devient lui tout entier, et une expérience, une observation faramineuse lui auront apporté la théorie dont son propre corps a manqué l’expérience. Entre les deux, dont l’un n’existe pas, la société possède sa plus grande part dont on peut concevoir qu’elle sache générer des spectres proches en tout, (sauf formellement : aussi différents que deux êtres), face à un signal commun.

Par contre, la seconde analyse du spectre, là, oui, peut demander l’intervention de spécialistes.

 

50 % de la société peuvent hurler de joie quand 50% hurlent de dépit face au même signal : mais là, il n’y a aucun spectre à produire. Joie/Dépit, c’est un match, il y aura un gagnant, un perdant. Un match a des règles, des arbitres. Il n’y a là rien à penser, analyser. Tout se passe sans voile.

50 % de la société ne peuvent pas hurler de joie quand 50% hurlent de terreur face au même signal. Joie/Terreur ne peuvent pas exister à ces pourcentages-là à moins qu’un pays se génocide. Dans ce cas, volontairement extrême pour l’exemple, il n’y a aucun spectre à produire : tout est frontal, le signal dit que l’un est heureux de tuer l’autre, il n’a pas besoin d’être décodé.

Le spectre n’intéresse que les esprits d’une société à faible écart en tout, aussi diversifiée soient-elles sinon. Une société unanime, stabilisée, établie dans ses accords. Une société qui, idéalement, n’aurait besoin de produire des spectres que pour son constant progrès.

 

Un spectre n’a rien en commun avec « l’a priori » qui est une barrière indépendante de la source. Il faut admettre du spectre qu’il n’est jamais à l’emporte-pièce. Un « je me méfie toujours » n’élabore pas de spectres, juste un volet standard avec quelques trous. Les « toujours » et les « jamais », qui brident tout, ne sont pas initiateurs de spectres. Le « doute pour le doute » non plus parce qu’il contamine toutes les données et finalement, se croyant très souple, rigidifie l’esprit.

Il n’y a donc pas de spectre qui se forme en étant « le spectre d’un pauvre », « le spectre d’un riche ». Le spectre ne se teinte jamais selon ce genre de critère calculé à partir d’un manque, il se génère avec l’expérience différentielle, et le spectre de quelqu’un sans argent peut être identique à celui de quelqu’un très argenté. Il faut le voir aussi strictement que le fait que pauvre ou riche : leurs revenants ne seraient ni pauvres, ni riches.

 

Par contre, dans certains cas, la constitution d’un spectre dépend fondamentalement des connaissances et le nombre de spectres communs devant le même signal se réduit. Ce n’est plus le problème de mettre en discours l’analyse avec deux mesures d’éloquence différentes, c’est réellement que le signal n’est pas audible par une certaine population. Sa fréquence est trop basse, trop haute. L’apparition d’un spectre demandera des compétences de toujours non réparties de façon égalitaire, quoi qu’on y ajoute de culture et d’expérience. Le mythe de l’artiste lui confère des sens plus fins que le reste de la société, de même, le mythe de l’intellectuel lui confère les mêmes sens d’exception mais cette fois parce qu’il les aura reçus en héritage de ses pairs à travers les siècles. Selon les époques, l’un croit qu’il est plus apte à produire des spectres, Platon avait un certain mépris pour les poètes, des siècles après, c’est l’inverse manifeste, les poètes méprisent les philosophes, parfois ils s’ignorent, ce qui n’est pas bon mais l’époque le tolère, parfois elle ne le tolère pas et c’est pire. Les temps d’équilibre entre les deux visions sont simples à définir : c’est quand il n’y a ni artistes, ni intellectuels, et ça ne signifie en rien que l’époque n’a pas cruellement besoin de leurs spectres et de leur vision en analyse. Au contraire.

 

Le spectre peut être totalement faussé. Un esprit frappeur ou vengeur, errant, perdu, le génère. Le spectre est défaillant, ne se forme jamais entièrement, ne sait pas disparaître, reste bloqué en travers des murailles, la base de données censée lui prêter vie est étrangement lente ou ça ne prend pas, ou elle est cacophonique, mal organisée, la mémoire saturée, ou évidée, répétitive. Le spectre peut céder et flotter entre l’irréel et le réel et de même la source se met à flotter entre l’irréel et le réel au lieu d’être, par principe, irréelle. Le spectre peut, créé puis projeté par un autre, être cru le sien. Ou pire, il peut ne plus du tout y avoir apparition de spectre, ou, s’il est toujours là, sa communication avec l’analyse coupée.

Une équivalence avec l’utilisation des images résiduelles, illusions d’optiques, comme torture pour rendre fou, peut être établie.

Il faut alors déterminer d’où vient le problème.

Ça peut être de la simple fatigue si le problème est juste personnel. Si le problème semble général, ça peut être le symptôme d’une société atteinte de totalitarisme.

 

À demain.

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

** concept ©17SWORDS

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

22_GHOST [fantôme/esprit/revenant/spectre | image résiduelle | souvenir/spectre (de quelque chose ou quelqu’un de mauvais) | écrire un livre/article pour une autre personne qui le signera | se déplacer doucement, rapidement et sans bruit | mettre soudain fin à une relation en cessant toute communication]

Demain :

Demain : 23_ANCIENT [d’il y a très longtemps et ayant duré très longtemps | se référant à la période de l’histoire (européenne) des premières civilisations à la fin de l’Empire romain (Antiquité) | antique (moqueur, pour un objet) | ]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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