Le spectre ancien, présent, et contemporain [23/31 #Inktober]

Un spectre ancien rencontre son spectre d’aujourd’hui dans un bar. Ils n’ont rien à se dire, ils s’en vont et se disent à demain mais le spectre contemporain dit non, je ne serai toujours pas là.*

Cet article est en 2 parties indissociables, la première : L’image résiduelle conceptuelle ou « le spectre » [22/31 #Inktober].

La partie 1 est un placement de concept, la partie 2 d’exemples. La 1 paraîtra sûrement un peu hard mais la 2 est inscrite dans l’époque et la situation actuelle, en France.

Cette partie 2 s’appuie et enchaîne, sans les redonner, sur des analyses proposées à travers des articles précédents d’Inktober. Elles ne sont pas redonnées ici.

 

Les données affluant vers le spectre** ne peuvent qu’augmenter.

Quand un artiste du XIIe regarde un paysage, une vue naturelle, et le représente, il le fait sans le placer dans un environnement scientifique de connaissances pouvant aller, aujourd’hui, jusqu’à expliquer chimiquement pourquoi telle essence d’arbre peut pousser sur tel sol formé de telles couches à telle ère. Cet artiste a sa liberté de représentation, il ne connaît rien de la liberté que celui du XIXe siècle prendra, Impressionniste, avec les canons réalistes. De même, cet artiste du Moyen-âge a un certain nombre d’outils, il les utilisera, rêvant peut-être d’autres qu’ainsi il créera peut-être, mais il sera tributaire de sa matière.

À cet ensemble commun à tous les artistes de son temps, il ajoutera quelque chose d’unique, et parfois de si magistralement unique qu’il sera élu par l’Histoire en tant que « maître ». Le paysage ne sera pas seulement un paysage, l’artiste fera circuler en lui de l’air, de l’humidité, épanouira une ambiance unique. Son paysage sera toujours, pour quiconque un « paysage », on parlera de lui en le définissant comme d’un « paysage » quelle que soit la particularité de sa reproduction.

Le rêve, la projection, l’intuition, et une certaine recherche, la conscience que tout est perfectible, emportent le talent plus loin que les limites de connaissances et les limites matérielles à un moment défini de l’Histoire. Mais l’accès à un dépassement du stade « universel » à tel moment se fait sur une base tellement acquise qu’elle devient promontoire pour les espérances et les visionnaires. Ce n’est pas possible de rêver d’une autre méthode ou d’autres outils sans maîtriser totalement ceux universels à l’instant où on rêve.

 

Le XXe siècle fait tenir ensemble, au moins au niveau de leur théorie, toutes les représentations du même paysage. Sa connaissance scientifique est immense, on connaît le système digestif des insectes vivant dans l’écorce de telle essence et tout de l’écosystème environnant ainsi que l’histoire de la composition du sol, pour autant, la représentation ne tient pas compte de cette connaissance très importante car elle est totale : au XXe siècle, un paysage peut être représenté sans limite, ni formelle, ni de fond et peut même être représenté sans qu’il apparaisse le moindre brin d’herbe, ni même qu’il y ait la moindre œuvre matérielle.

Du réel paysage devenu œuvre par lui seul, sans créateur, au paysage protégé par l’Unesco qui le rend muséal au nom de l’humanité, au paysage conceptuel d’une métaphore, en passant par toute la palette sensible, et tous les outils possibles : le XXe siècle sphérise la représentation autour d’une connaissance qui importe ou pas à celle-ci mais dont plus personne, aucun artiste, ne peut faire sans. L’inconnaissance n’est plus. Et si elle n’a jamais importé qu’aux plus curieux par époque, et pas seulement au niveau scientifique, au XXe le problème n’est plus d’être curieux ou non : la connaissance est là, indélébile, on peut s’en défaire pour seulement admirer, on peut admirer par la connaissance, mais l’arbre que l’on voit ne sera plus jamais vu, alors qu’il est le même, comme seulement au XIXe siècle.

Il n’y aura pas de progrès à cette sphérisation à noyau. Le noyau peut bien grandir, les connaissances s’approfondir, leurs interactions avec la représentation resteront inexistantes. C’est terminé. On ne peut pas faire plus que 1=paysage ou 0=paysage sans paysage. Ou alors dans un autre référentiel où 1=0.

 

Toutes nos idées ont fait ce parcours, et toutes leurs représentations, aussi. Mais contrairement à un paysage, celles-ci sont pour toujours tributaires de beaucoup d’autres données, impossible à dénombrer, mais un nombre largement supérieur au nombre d’humains sur terre. L’« idée/paysage », contrairement à « paysage » a toujours une interaction avec son noyau de connaissances. Il grandit et les interactions se démultiplient. La progression de la pensée de l’homme n’a pas de limite et même ses « impensables » font l’objet de recherches scientifiques. C’est sans fin.

Au XXIe siècle, peu importe de posséder « seulement » telle connaissance, on ne peut pas nier qu’ailleurs bien plus soit possédé. La totalité de la connaissance mondiale est connue pour sa totalité ; sa répartition est inégale, et inégalitaire, mais universellement, chacun sait au moins ça : la connaissance est quelque part. Selon qui on est, où on vit, en quoi on croit, on choisira ou on nous imposera telle ou telle partie de la connaissance comme étant ou optimale, ou unique.

C’est le présent.

Le « contemporain »*** est un autre temps où « inégal et inégalitaire » aurait disparu, ce qui n’impliquerait pas une égalité entre chacun, et sûrement pas une capacité à supporter le même nombre de connaissances, seulement qu’il n’y ait plus nulle part les preuves de la défaillance et du manque de connaissances. C’est un temps où on aura pu déterminer qu’elles étaient, pour le bien de l’humanité, celles qui devaient l’emporter sur les autres, sans les effacer, ni les nier.

Le contemporain a toujours été en construction, mais nous ne l’avons pas atteint et probablement qu’il est inaccessible, par contre il est « pensable », son espace définissable, il peut être un horizon est donne ainsi un axe de vision concevable comme mondial.

Le contemporain n’est pas un concept depuis toujours, la nécessité de le formaliser est apparue au XXIe siècle, en regard de l’Histoire ET du présent. En regard des nouvelles marées imposées par la faille de la seconde guerre mondiale dans le transport continu de la pensée, et de l’humanité.

 

Les données qui affluent vers un spectre du XXIe siècle sont chargées de toutes celles des siècles précédents sauf que certaines, d’un ancien temps, ont été largement remises à jour, ou sont écrasables parce qu’immuables depuis, de même, un ancien temps. On fait confiance à un accord au niveau de l’humanité tout entière, à des lois internationales, on fait confiance à des lieux de perpétuelle surveillance tels des centres d’étude de la vie d’un volcan éteint, et ainsi on se soulage de charger le spectre de données si anciennes qu’elles ne sont plus fonctionnelles du tout, n’ont plus lieu d’être actrices de la pensée.

 

On fait volontiers aussi de même confiance à des lieux de surveillance tenus par les « savants », les « docteurs », les « spécialistes » et la « Culture ». Si l’humanité a décidé de préserver sa connaissance séculaire, de la rendre muséale mais pas figée, toujours objet de recherches, c’est pour garantir la qualité de sa mémoire, son exhaustivité, seconde après seconde. Certains « musées » sont ouverts au public, lieux d’exposition et de travail pour quiconque : musée, bibliothèque, parcs nationaux ; d’autres ne le sont pas, ou recelant des connaissances trop fragiles, réserves, archives, et ainsi de certains parcs, ou recelant des connaissances qui n’intéresseront pas le public, n’ayant rien d’attractif : ainsi des centres surveillant l’application des lois, le respect de l’éthique, des constitutions. Tous ces lieux ne surveillent pas des, conceptuellement, « volcans éteints », certains vibrent parfois, il peut encore y avoir des éruptions, des tremblements de terre, des raz-de-marée, et s’ils ne sont pas tenus de lire l’avenir, on sait qu’ils ont une certaine marge pour anticiper, que leur surveillance n’est pas vaine.

 

La seconde guerre mondiale a poussé à construire énormément de ses centres et à hautement protéger ceux déjà existants. Mais c’est allé plus loin encore : parmi les données qui viendront constituer le spectre, certaines viendront de centre de conservation de la mémoire, des données fixes, non négociables. En 1945 et les années suivantes, on a compris qu’un volcan était « apparu » et qu’il n’y avait eu presque personne pour assister à cette « apparition », et presque personne à sa surveillance, c’était trop tard ensuite, l’éruption sérielle a créé des bouleversements sismiques, à jamais une faille dans l’humanité, et une pollution tellurique. Depuis, on surveille ce « volcan ». Depuis, en occident, la milice de la surveillance se compte en populations ; on apprend même, à l’école, à en devenir membre.

 

La fixité « non négociable » connue de tous de ces données a trois tendances totalement fusionnées et interagissantes :

1/ La symbolisation puis la simplification. Aucune « symbolisation » gardée dans toutes les mémoires n’est fausse, mais elle est rigide et induit qu’à moins d’être face à face avec le même symbole, on ne sache pas le reconnaître. Il faut une croix gammée, il faut la petite moustache, des hurlements gesticulés au micro. Ensuite, c’est un piège, le raccourci est trop facile. « CRS : SS », disait 68. En 68, la simplification maximale était entérinée et prostituée. 68 n’a pas fait ça seul, mais c’est lui le paroxysme : définitivement. Pour une période qui a inventé le « il est interdit d’interdire », elle n’a pas pensé une seconde dans sa stupidité à inverser son slogan : « SS : CRS » pour en avoir honte. La honte seule n’apparaît plus à cette prostitution de la mémoire de l’humanité, car tout est libération, en 68. À vouloir juste avoir la permission de plus de minuit de la part de ses salops de parents, tous, on a fait du passé une libre orgie. On prend, on jette, on se sert, on tourne et retourne, dans tous les sens, tout est à soi. Ça n’a jamais cessé, ça n’a pas été géré, les rafistolages qu’on fait passer aujourd’hui pour de grandes décisions sont aussi de l’ordre du « symbole » et de la « simplification ». On rafistole le « simple ».

 

2/ Une immunité contre le temps : Le « plus jamais » international a placé entre crochet toute la période [33-39-45] sans doute pour éviter au maximum des négociations avec le contenu, des interprétations, et évidemment le négationnisme. La non-porosité mise au point par la mémoire comme bouclier a retenu de bouger ce curseur conceptuel dans le temps. Conceptuellement, on peut faire descendre au temps le curseur 33-39-45, on trouvera vite qu’il faut au moins l’étendre à 29-33-39-45 et ce n’est pas sa dernière extension, elle peut glisser encore en arrière. Dans l’autre sens, 45 est réellement une limite, le temps postérieur, quel qu’il soit, alors que le totalitarisme se poursuit en URSS, se développera en Chine, y (re)trouve un point de départ. Le monde a fait globalement un tour de trop sur lui-même, même s’il se poursuit.

Conceptuellement, on peut utiliser ce curseur au premier crochet descendu et flottant près d’un temps encore préservé du symbolisme et de la simplification et l’emporter lentement vers d’autres époques postérieures, juste pour voir.

 

3/ Une éjection de la méthode pour ne garder que le résultat. De façon globale, chacun a entendu parler des régimes totalitaires, presque personne ne peut en décrire le pourquoi/comment ils aboutissent, révélés, cette fois à tous, par la chute en 45, aux camps de concentration. Et encore, ça n’aura pas été cru si facilement, la résistance devant l’évidence a été un autre bourreau. Presque personne n’a lu l’Archipel du Goulag ; Mao : à part son portrait, la Chine : à part l’étudiant devant un char… De façon globale, « La banalité du Mal » (Hannah Arendt) n’est pas passée. Chacun, si on lui parle d’administration à l’organisation labyrinthique pensera plus « Kafka », sans savoir, en plus, que rien à voir, donc une erreur double, que base nécessaire aux totalitarismes.

 

Ces trois tendances s’entre-pourrissent, pire : s’entre-argumentent, et le volume minimal de connaissances diminue en continue dramatiquement plus vite que le temps qui passe seul pourrait l’expliquer. Tout ce qui est tenté pour conserver la mémoire d’un temps connaît ce que connaissent toutes les masses immobiles qui manquent de prendre en compte que le temps passe. Les églises se vident aussi.

 

Un exemple brutal de l’interaction de ces trois tendances : la réaction du Présent si un cimetière juif montre au matin des tombes couvertes de croix gammées : le nazisme n’est pas mort / le pire peut revenir / nous sommes tous en danger / tous concernés / nous devons tout agir / des centaines de tweets au texte unique de tout le politique, la culture, le milieu intellectuel, titre identique de tous les journaux « effroi, je condamne, nous condamnons, ils condamnent, choc, honte, atterré, scandale, inadmissible, valeurs de la France, refus, bloc, fermeté, nous, nous, nous] = cette fois nous allons montrer que nous pouvons arrêter ça à temps, barrer la route à la propagation = nous sommes visionnaires / manifestations spontanées pour revendiquer toujours les convictions de la nation française / Déclaration des enseignants : « Quand je vois ça, je me dis que j’ai mal fait mon travail » / compte rendu de tous les actes similaires et assimilés / un détour un peu gratuit mais réconfortant contre l’extrême droite, nationale puis européenne / tout un discours unanime de tous les experts sur le retour des extrémismes et nationalismes en Europe et au-delà / globalisation du discours, le mal du monde, aujourd’hui / inclusion de l’islamisme, ISIS ou Daech / retour sur les banlieues / les réseaux sociaux qui poussent à la haine et l’entretiennent /  demande unanime d’une surveillance plus dominatrice des agissements des groupes extrêmes sur les réseaux / Fragilité de la jeunesse influençable / renforcement des programmes scolaires pour la sensibiliser et lui expliquer que « plus jamais ça » / Les collégiens se retrouvent devant La Rafle parce que Nuit et Brouillards, c’est trop dur à regarder pour eux.

C’est insensé. Et en retirant toute la partie centrale voilà ce que ça donne : tombes taguées de croix gammées / « Ah, c’est horrible, y a une femme qui saute du toit avec son bébé pour échapper à la rafle/Gad Elmaleh n’est même pas drôle. (Sic.)

 

Les spectres sont ici inexistants, aucun afflux de données, le taux de raccourcis est tel que la non-réalité mute en réalité dans la seconde, sans lutte des esprits. Quand bien même on soit au XXIe siècle, « l’idée-paysage » est coupée de son noyau de connaissances, elle s’est littéralement détachée de lui pour vivre indépendamment, comme si elle avait sa propre maturité ce qui est une ineptie, comme si le noyau de connaissances venait de l’ancien temps, celui sédimenté depuis tellement longtemps qu’il fait partie de l’évidence, du réflexe.

Tout contribue, par contre, à l’illusion que les connaissances sont convoquées : après tout, on parlera pendant des heures et des jours de la montée inquiétantes des nationalismes et extrémismes et le dernier acte sera une « rééducation d’urgence » des collèges-lycées, donc un ré-apport de connaissances. Mais les analyses sont, à nouveau, sans lien aucun, et dès lors qu’aucun spectre ne s’est formé pour décoder une non-réalité et en afficher l’image résiduelle conceptuelle afin que le cerveau fasse son job, ces analyses passeront pour l’analyse du spectre, elles « décrypteront » l’actualité, expression consacrée, elles « iront plus loin », une autre. Elles ne décryptent rien : elles sont l’actualité.

 

Aucune des phases de la mutation d’une non-réalité en réalité ne bénéficiera d’un spectre, chacune donnera l’illusion d’avoir bénéficié du décodage d’un spectre ancien, d’un spectre Présent et d’un spectre « contemporain » : face au passé, à l’arrivée d’Hitler taguant une tombe juive, on aura su réagir pour lui dire qu’on l’avait démasqué et qu’il serait sans suite : on se tenait debout devant le passé, lui démontrant qu’on ne l’avait pas oublié et rendant hommage aux victimes ; face au présent : face à la menace des néo-nazis (autant les nommer ainsi) partout en Europe, on aura su prévenir qu’on les observait pour ce qu’ils étaient, que la France était indupable, depuis un pays qui ne céderait pas, lui ; face à l’avenir, les enfants eux-mêmes recevaient de quoi, plus tard, reprendre à jamais le flambeau, la transmission était assurée.

 

L’ensemble est placé dans une configuration politique telle que c’est l’un ou l’autre mais sans choix : la France ou la menace de l’extrémisme, peu importe comme il se nomme. Donc l’illusion est que la France est à une tombe taguée non vengée de l’extrémisme. Exprimer son refus de tel avenir plaît aux uns, sert aux autres, l’économie de l’actualité est au beau fixe, le sentiment national, jusque dans les foyers, se sait « juste » « car la France s’est battue pour imposer ses valeurs qui ont inspiré ensuite le monde entier et encore aujourd’hui, elle prouve que ses valeurs sont premières dans son cœur. » Discours sempiternel, blablablabla.

Le même discours pouvait être prononcé, en France, en 39. Tel discours a continué d’être prononcé, sous d’autres drapeaux, ensuite.

 

Aucune des phases de la mutation d’une non-réalité en réalité ne bénéficiera d’un spectre, de la part de personne : aucun historien, aucun intellectuel, aucun artiste, aucun politique, aucun journaliste, aucun pompier, aucune danseuse étoile. Le peuple se levant unanime sera tout ensemble la foule, constituée de tous les niveaux d’éducation possible jusqu’aux savants.

100% de la société (puisqu’elle exclut l’idée qu’en elle se cachent les coupables) est unanime.

Pas loin du même chiffre ne manquera pas aussi de mépriser le politique et les médias qui en profitent pour faire leur beurre, leur prêtant une totale conscience qu’ils exagèrent exprès pour faire durer.

 

C’est le mythe populaire : les politiques et les médias savent ce qu’ils font. Mais la société ne « croit » pas que les médias et le politique savent ce qu’ils font : elle « compte dessus » ; elle sait que c’est crucial, mais elle ne sait plus pourquoi. Elle sait, sans le formuler ainsi, qu’il faut que les médias et le politique génèrent leur propre spectre quand ils observent la non-réalité qu’ils mettent en scène afin de la laisser une non-réalité, mais de connaître exhaustivement la réalité dont son image résiduelle conceptuelle. La société prête une stratégie et une conscience permanente aux médias et au politique, elle admet donc qu’ils lui servent une non-réalité, se passe de l’observer par un spectre, et en bonne société la prend pour une réalité avec une petite moue complice et lasse, genre « je ne suis pas dupe, je fais semblant, parce que je sais que tu sais que tu me sers ta soupe ». La société admet une non-réalité comme si un pacte tacite existait entre elle et les médias et le politique, parce qu’il est folie pure qu’ils ne sachent pas que c’est une non-réalité.

 

La société tolère parfaitement ce qu’elle juge mensonges, distorsions, profits, comédies, abus, exagérations, langue de bois, « n’importe quoi », parce qu’elle croit que, quelque part, sous bonne garde, sous haute surveillance, il y a une réserve, des archives, des musées, des bibliothèques, et même des parcs nationaux, des centres d’études, d’éthique et de surveillance qui, si le spectre permettant de générer la réalité n’existait pas, le diraient. Évidemment, toutes les alarmes sonneraient partout pour signaler que la réalité n’existe plus ou est en danger.

Donc, par récurrence, pour la société, l’existence des musées, bibliothèques et centres éthiques d’observation des volcans certifient que quelle que soit l’esbroufe que médias et politique servent de non-réalité, ils ne peuvent que savoir ce qu’ils font.

 

La société n’imagine pas un instant que l’interaction continue entre le noyau et « l’idée-paysage » se soit arrêtée. C’est impossible puisque le progrès du noyau est continu. Elle confond et elle est en droit, parce qu’elle est société : pour elle, le temps passe grâce au progrès. La société ne peut pas croire que le temps a cessé de passer, seule raison pour sa perception des choses qui expliquerait que ses connaissances n’évoluent plus. Elle est donc strictement incapable de penser, même le plus follement, que le temps n’évolue plus, qu’elle vit dans une phase immobile où ses connaissances courent à l’épuisement, qu’aucun progrès qu’elle considère tel a quelque chose à voir avec le transport d’elle-même « humanité » vers son contemporain, que plus rien ni personne autour d’elle n’est une sorte de grand cachottier malicieux mais aimant, bienveillant, grand veilleur, grand sage, à être de garde devant la magnifique entrée de toutes les archives des réalités que médias et politiques connaissent parfaitement alors qu’ils balancent leur soupe.

 

Dans ces archives, pense la société, il y a tout d’elle à l’instant même. Jamais elle n’imaginera être une parfaite inconnue. Quand elle entend des professeurs dirent « Quand je vois ça, je me dis que j’ai mal fait mon travail. » alors qu’ils défilent de façon nationale contre …on dira la montée du nationalisme : qu’entend la société ? Elle entend qu’il y a des veilleurs parmi elle, qui savent, qui ont les connaissances et qu’autre chose fait que les enfants n’ont pas compris qu’un certain passé ne devait jamais, jamais, jamais, connaître à nouveau la moindre éruption. Quelle autre chose ? se demande la société. Elle trouvera seule : le monde va mal, la jeunesse n’a plus de repères, les réseaux la rendent sans conscience, « nous vivons dans un monde d’incertitudes. » Alors, justement, se dit la société, je vais montrer ma certitude, je m’unis et je le dis dans la rue.

 

Aujourd’hui, sur BFMTV, on pouvait lire en bandeau continu une phrase de Macron depuis la Réunion, à propos de ce qui est nommé au plus court « le voile ». Il y a tous les packs de mots qu’il a pu prononcer dans le bout d’interview visible, cependant il n’y a pas la phrase en entier, mais l’interview est aussi coupée, on le sait, le début manque, il semble faire comprendre qu’il se répète, donc on peut croire que les packs ont pu former cette phrase entière prononcée : « (pack 1) J’y reviendrai de manière apaisée, quand je considérerai que ce sera le bon moment, (pack 2) ce qui est important, (pack 3) c’est que notre pays ne se divise pas. »

J’ai fait le test. 100% des personnes à qui j’ai demandé de m’expliquer la phrase ont enchainé sur l’actualité. J’ai réduit la phrase à « J’y reviendrai de manière apaisée » 100% des personnes (pourtant sachant que c’était moi qui posais la question) m’ont expliqué qu’il fallait parler quand il y aurait moins de tension, que le sujet serait moins partout, cacophonique. J’ai réduit : que veut dire « d’une manière apaisée » ? Nouvelle explication à propos du calme nécessaire pour aborder le sujet. J’ai dit : non, que veut dire « d’une manière apaisée », et rebelote jusqu’à puisque j’insitais sur définissez « d’une manière apaisée » que se place une grande explication juste basée sur les mots et sorte « parce qu’avant ça n’aurait pas été fait sereinement. » …Et là, ça fronçait. Juste un simple décrochement, presque rien et la phase « critique » du spectre était enfin apparu. Alors la suite de la phrase [« quand je considérerai que ce sera le bon moment » puis « ce qui est important, (pack 3) c’est que notre pays ne se divise pas » (dans l’interview : « que nous ne nous divisions pas »)] pouvait être abordée à travers le spectre et ce qu’il pouvait en décoder.

 

Aujourd’hui, dans La Voix du Nord, on pouvait lire le titre, citation de Finkielkraut : « Ce monde s’enlaidit et s’ensauvage ». Sans abonnement, pas de lecture de l’article, les deux premières lignes suffisent.

Spectre : critique / assonance du son « en », bio de Finkielkraut, a prévu de dire qu’il n’entendait que « dégage », sort un livre pour « se » défendre. Analyse 1 / Absorbe sa critique, en fait sa vie - Rien de neuf, prévisible, stable. Analyse 2 / Sans intérêt sauf la stabilité de la situation.

 

Et ainsi de suite, depuis « CRS :SS » et jusqu’à ce que la société accepte de produire un spectre, à nouveau. Elle n’a plus aucun moyen de le faire. Les seuls qui ont recommencé à générer un spectre sont les Gilets Jaunes, à 99%, le spectre « présent » leur est impossible à générer, parce qu’ils n’ont strictement aucun moyen, aucun, aucun, de le faire : ils appartiennent à leur époque. Mais le 1% suffit, il est « contemporain » C’est tout ce qu’il fallait.

 

La société est passée « d’idée-paysage » à « paysage », une sphérisation au noyau grandissant mais aux interactions nulles avec la sphère, parce que tout ce qui la compose est dans le même état de fixité non négociable que [33-39-45] et que tout a subi la même dégénérescence : symbolisation, simplisme, immunité temporelle, rejet de la causalité. De sa tête à son sexe, de son corps à ses rêves : tout. Tout. Pour comprendre quand et comment, il faudrait que la société accepte de générer un spectre « ancien » et qu’elle observe tout par lui. L’utilise comme différentiel avec ce qu’elle croit, observe les vides, les aberrations, l’insensé : ce serait pour elle vertigineux, elle oscillerait, elle chercherait son équilibre : elle pourrait alors trouver n’importe quoi pour se retenir (au hasard : ses enfants) et se redresser.

Mais c’est quelque chose que, constitutivement, elle va refuser : pour elle, se serait reculer, être réactionnaire, archaïque, donc exactement ce contre quoi elle croit lutter de tout d’elle pour s’offrir à toujours plus de respect et de liberté, d’égalité, etc, etc, etc. À nouveau, pour débloquer cette illusion, il faudrait qu’elle accepte de générer un spectre « ancien », et elle fera le même refus, pour les mêmes raisons. Pour qu’elle cesse de se répéter, il faut encore un spectre « ancien ». Elle refusera pour les mêmes raisons. Le jeu est de continuer à lui demander de générer des spectres « anciens » jusqu’à ce qu’elle se trompe d’arguments, doute, hésite ou se lasse, que son cynisme se ridiculise, que sa bonne volonté candide ait un peu honte d’elle, qu’elle surmonte sa honte : c’est presqu’infini. Ça n’arrivera jamais.

Le spectre « ancien » est à générer en dehors de la société, il est presqu’irresponsable de lui demander, c’est à présent trop hors d’elle, et elle est incapable de comprendre que si c’est hors d’elle, alors ça signifie que sa mémoire n’est plus surveillée par personne.

Donc que ce qu’elle croit si « non négociable » l’est à nouveau.

Allez expliquer ça à une société qui vient de brailler son refus du nationalisme dans la rue, elle dira « Oh ! Ma pauvre, il n’y a qu’à voir, les croix gammées, dans les cimetières. » Et on lui répondra « Non, ma Grande, il n’y a qu’à te regarder, dans la rue, dire ton refus au nationalisme, marchant de concert avec le politique, les médias, les intellectuels et la Culture, en France, en 2019. »

 

Dans l’article suivant, selon le thème du jour : 24_DIZZY [(être) étourdi, incapable de garder l’équilibre, capable de tomber | déroutant et très rapide, vertigineux (rythme, allure, progression) | (personne/femme) écervelée, évaporée], un spectre analysé de l’événement « cimetière juif tagué de croix gammées » sera présenté.

 

À demain.

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

** concept ©17SWORDS, voir la partie 1 de l’article : L’image résiduelle conceptuelle ou « le spectre » [22/31 Inktober]

*** concept ©17SWORDS

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

23_ANCIENT [d’il y a très longtemps et ayant duré très longtemps | se référant à la période de l’histoire (européenne) des premières civilisations à la fin de l’Empire romain (Antiquité) | antique (moqueur, pour un objet)]

Demain :

24_DIZZY [(être) étourdi, incapable de garder l’équilibre, capable de tomber | déroutant et très rapide, vertigineux (rythme, allure, progression) | (personne/femme) écervelée, évaporée]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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