CORONA PROPAGANDA | NÉOMORALISATEURS (3/3). 8/X

La drôle de gauche, Macron et son gouvernement, les médias sont des néomoralisateurs. Le Covid-19 ne sera jamais suffisant pour les dénoncer. Les uns ne peuvent survivre sans les autres et usent des mêmes arguments infantiles et anachroniques. Ils sont un pan, apparu après le long et lent mais sûr bannissement du « doute absolu », de l’espace de parole totalitaire, où se déploie la néomorale.*

Note : Cet article est dépendant de ses deux premières parties : CORONA PROPAGANDA | NÉOMORALISATEURS (1ère partie). 6/X, CORONA PROPAGANDA | NÉOMORALISATEURS (2/3). 7/X

Les trois seront liés à CORONA PROPAGANDA | LA NÉOMORALE ET MOI. 9/X

(Au fait, sur Apple Music, il y a une playlist « Corona Virus », et le titre d’Angry B Hey Corona, (Nice to Meet Ya). Le titre est en pub à skipper sur les sites de streaming, illégaux il paraît, qui ont inséré un message de Stay Safe. …Just to say. Moi et ma poignée de followers nous ne devons pas être si seuls que ça, mais plus loin que nos frontières, il semble.)

(Il paraît qu’à la question pourquoi Macron circule partout sans respecter les distances et sans porter de masque ni de gants, genre, l’Élysée a répondu : « Il va falloir vous habituer à voir le président au contact sur le terrain, c’est Clémenceau dans les tranchées. »)

 

drapeau-pirate

 

J’ai placé la France en catégorie C : (voir 2/3)

« Quand on a le pouvoir, on peut, en résumé, parvenir à donner des arguments de plusieurs façons face à un public :

C/ Encore par la force mais en étant soi-même illusionné que le mot « argument » a encore un sens ; le public écoute volontairement, c’est le totalitarisme. Dans l’absolu, le Pouvoir ne peut être renversé, la dénonciation de l’état du pays doit être externe, un changement de régime imposé par l’externe. »

Une des versions populaires du « Rasoir d’Ockham » est « Si tu entends des sabots, pense cheval, pas zèbre. » Un pays victime d’un totalitarisme peut être décrit ainsi : s’il entend des sabots, il pensera cheval et tant rien d’autre que s’il voit un zèbre arriver (auquel appartiennent les sabots entendus), il continuera à penser cheval.

 

Le régime totalitaire nazi était conduit par un petit homme qui était la caricature même qu’il faisait d’un Juif, et il vantait son opposé physique, caricatural, lui aussi, de la race aryenne. On le voyait comme le chantre de cette race. C’est si hurlant, aujourd’hui, comme mystification, qu’on peine à y croire. On n’admet pas que « personne n’ait rien vu venir. » nos médias ne cessent de le répéter jusqu’à se demander candidement comment, alors qu’il y avait plus de 200 journalistes à Berlin : aucun n’a rien vu venir. On ne comprend pas l’aveuglement, pas d’un seul homme mais d’une nation entière, des millions d’individus, qui semble avoir été si volontaire, tant on ne peut pas se figurer la quantité d’étranges filtres qu’il fallait entre le seul physique d’Hitler et celui qu’il prônait l’avenir de l’Allemagne et du monde. Sans en passer par une étude des discours et des protocoles de mise en place d’un régime totalitaire, sans connaître dans les moindres détails l’histoire du nazisme, la comparaison entre les caractéristiques physiques d’Hitler qui aurait dû l’envoyer dans l’un de ses propres camps d’extermination et celles de la race dominante dont il voulait la suprématie suffit à notre stupéfaction et à nourrir notre incrédulité à considérer l’ampleur indépassable des massacres commis, et le nombre de morts de la Seconde guerre mondiale. « Après » le passage de l’Histoire, tout le monde pense qu’évidemment, Juif ou non, il aurait fui l’Allemagne, il aurait même eu l’idée de tourner Le Dictateur 7 ans avant Chaplin, en 33. Ensuite, il aurait été résistant, il n’aurait jamais collaboré. « Aberrant », « insensé », et c’est l’aberration qui continue de nous fasciner avec effroi, au point qu’elle n’a pas besoin de réflexion : elle est spontanée.

Il n’y a sans doute rien de plus complexe à décrire et à s’imaginer que la mise en place d’un régime totalitaire et je persiste à croire que la partie cruciale de cette mise en place, qui est la constitution d’« une société totalitaire », qui, pour moi, précède et permet la mise en place d’un régime totalitaire, n’a pas encore été étudiée. Ça devrait être le sujet, mais pour l’instant, on s’arrêtera uniquement au fait qu’il y a une complexité et il y aura toujours une complexité à comprendre le fonctionnement d’un régime totalitaire parce qu’il ne peut exister lui-même qu’en augmentant la complexité, en dé-simplifiant, en triplant, décuplant les routes pour arriver au même résultat, en accumulant les étages administratifs, en augmentant les distances entre deux arguments.

Dans 1984, les épouvantables scènes de torture que subit Winston Smith montrent une perversité qui n’existe pas, parce que la perversité en soi n’est pas intelligente, et celle du bourreau de Smith l’est. Une perversité qui serait intelligente peut être le mal pur et il fallait ça à l’auteur de 1984 pour exprimer la terreur et l’horreur d’un état totalitaire. À bout, le torturé à qui on demandait de reconnaître un cheval quand il voyait un zèbre, finit par voir un cheval et on le torture de ne pas avoir vu un zèbre. C’est sans fin.

On sait se représenter la « perversité » comme un ennemi qu’il est vain de combattre : à peine aura-t-on écarté un coup que le suivant sera son propre revers inversé, et le suivant sera réinversé, on ne sort jamais vivant d’une lutte contre la perversité, le meilleur cœur flanchera vite, et le meilleur cerveau sombrera dans la folie. La perversité, au vide abyssal et affamé, a son jeu le plus long contre l’intelligence qui sait la nourrir infiniment, pas les bons sentiments.

Décrire le totalitarisme, c’est sans fin. Il faut donc le décrire de plusieurs axes et créer sa fin en l’emprisonnant dans un volume, qui, certes, sera labyrinthique : où tout sera début et fin, mais qui au moins tiendra dans un seul espace aux surfaces finies.

C’est difficile à « penser », c’est d’autant plus difficile dans une époque qui a en adoration la simplification et la rapidité et qui a aussi l’illusion de pouvoir penser en 3D parce qu’elle en voit toute la journée. Mais ce n’est pas impossible à traiter sans relâche et pour un article on peut se limiter à l’histoire simple du cheval et du zèbre qui a déjà sa complexité :

« S’il entend des sabots, il pensera cheval et tant rien d’autre que s’il voit un zèbre arriver (auquel appartiennent les sabots entendus), il continuera à penser cheval. »

[…note de l’auteur : je vous jure que je me retiens d’écrire « s’il voit deux chevaliers auxquels appartient la noix de coco » (Sacré Graal, Monty Python). …Mais bon, je sais qu’on ne vit pas dans un pays où rigoler est autorisé pendant le confinement, ni avant, ni après d’ailleurs. C’est con, parce que ma démonstration irait drôlement plus vite avec une noix de coco et une hirondelle …ou deux.]

[re-note de l’auteur : j’ai bien conscience que si « tu entends des sabots, pense cheval, pas zèbre », pourrait aussi servir pour « si tu tousses, pense rhume, pas corona ». …Pas avant 15 jours, hein.]

 

Je reste sur cette phrase un instant : « et tant rien d’autre » sous-entend quoi ? que déjà toutes les autres possibilités zèbre, mule, âne, …noix de coco, sont rendues impossibles. Que le « doute » intellectuel, par connaissances, par expérience, scientifique, ou par humour, est rendu impossible. Ensuite, il y a le passage d’un sens à l’autre : on « entend » des sabots, on « voit » un zèbre ; dans un espace logique, le passage d’un sens à l’autre doit être vu comme une démonstration, la suite de deux arguments dont l’un décide de la conclusion : j’entends des sabots, je vois un cheval, donc j’entendais un cheval. Mais dans un totalitarisme, il n’y a plus d’espace logique : j’entends des sabots, je vois un zèbre, donc je vois un cheval puisque j’entendais des sabots. Un sens doit mentir. J’entends Hitler, je vois Hitler, donc je vois un Aryen, grand, fort et blond, les yeux bleus puisque j’entendais Hitler. Le doute est rendu impossible physiquement : un sens est amputé.

Si on s’éloigne de cette image, on peut garder seulement qu’on puisse reconnaître un totalitarisme en œuvre en mettant en évidence l’amputation d’une liaison logique dans une suite d’idées, et le bannissement du « doute absolu ». Et pas pour une seule personne, mais des millions.

J’espère que c’est là qu’on puisse avoir l’intuition qu’il ne suffit pas, soudain, du discours d’un petit bonhomme pour arriver à un résultat pareil sur des millions d’individus. Il ne suffit pas d’un instant et de quelques mots : il faut des années et des années et des années et qui n’auront pas été nourries seulement de ressentiment et de terreur, il faut autre chose, et c’est cette « autre chose » qui n’a pas été assez étudiée.

 

Il y a une part sociétale qui était traditionnellement réputée pour manquer de logique et être si bornée que le doute ne passe pas ses portes. Les humoristes, fut un temps, savaient jouer de ces défauts justement pour mettre en valeur un certain bon sens, celui de la plèbe. Ils jouaient la carte con-buté-borné, et c’est dans la perte de logique qu’ils tiraient l’humour, c’est dans la persistance à défendre un point de vue, à voir un cheval quand toute la salle sait qu’il s’agissait d’un zèbre, que les humoristes la faisaient hurler de rire. La salle avait le plaisir unique de se savoir dans le secret de l’humoriste, elle se sentait fière et belle de reconnaître la critique, et heureuse que, par elle, l’humoriste fasse passer une « vérité » qui, invariablement, prenait sa défense. En mettant en scène un gars pas bien malin, l’humoriste démontrait et défendait l’intelligence et l’esprit critique d’une salle entière. Le talent de l’humoriste était à l’once de la finesse critique qu’il allait permettre d’avoir à une salle. Et pour les plus grands, les exclamations d’admiration avant les rires et les applaudissements étaient aussi dédiées au bonheur du public que telle part de lui : l’intelligence, soit sollicitée, et qu’il s’aperçoive qu’elle était partagée avec égalité.

Desproges, en gardant son ton, aurait pu lire chacun des discours du président de la République (qui d’ailleurs pour beaucoup a emprunté le ton de Desproges) en faisant mourir de rire une salle ; elle aurait alors entendu chaque mot. Devos se serait régalé et de même aurait acquis une félicité intellectuelle de son public, sans le moindre effort, même suant beaucoup, rien qu’à reprendre les contresens et le style insensé des discours de Macron. Coluche aurait eu un boulevard, jouant justement un gars pas très malin, pour accumuler un comique pratique et d’une contre-logique imparable ; c’est cette contre-logique appliquée à la fausseté démonstrative de Macron qui aurait fait éclater le ridicule de ces textes avec le rire et les applaudissements. Repris par les plus grands comiques, certaines phrases du président de la République seraient devenues culte, sans avoir besoin d’être réécrites, pour leur summum d’injures face à l’esprit, la langue française et la société. Elles seraient devenues ce qu’elles sont : drôles. Ça fait je ne sais combien de fois que je demande : Mais enfin, pourquoi personne ne rit ? Il n’y a que ça à faire.

Est-ce qu’on a tel président parce qu’il n’y a plus de grands humoristes ? Oui, entre autres, mais oui, indéniablement.

 

« Le doute absolu », chacun le possède mais il va être plus ou moins vaste selon l’acquisition des connaissances, qu’elles soient, puisqu’« absolu » concerne l’individu total : intellectuelles, physiques, ou celles des sentiments. Selon les individus, la somme des « expériences tentées » pour valider ou invalider quoi que ce soit, prendra très longtemps pour un ou deux contre-arguments ou vérifications, ou moins d’une fraction de seconde pour une centaine, bombardée.

On peut croire que plutôt que la connaissance pure et un diplôme, ce soit la capacité à douter avec fulgurance avant de prendre une décision qui place une élite au-dessus d’une société. Et cette élite doit être capable de déployer le plan entier de ses doutes et de leurs conclusions, énoncer la totalité de sa démonstration qui a finalement « plaqué » en une seconde un argument conclusif. Une élite qui ferait Rome en quelques instants et qui permettrait donc à la société de ne pas la faire en un jour, mais à son rythme et avec confiance. Cette confiance-là, une société l’attribue aussi à ses comiques, à ses auteurs à quiconque démontre ce qu’elle ne possède pas « aussi vite » que lui. Douter est une compétence rare mais c’est la vitesse avec laquelle cette compétence s’exerce qui nomme les stratèges et les génies et les hommes de têtes « humanistes ». Parce qu’il n’y a pas le choix : le doute ne peut que choisir son camp, il ne peut pas œuvrer pour autre chose que le Bien. Tout ce qu’il va convoquer pour construire une cathédrale en un temps record intègre le « Mal » par nécessité, par justice, par honnêteté intellectuelle, par conscience, par équilibre, mais uniquement pour ça, pas, au final, pour le faire gagner et attaquer. On n’a pas besoin de douter pour prendre une décision finale qui soit en faveur du « Mal », ce serait insensé d’absorber dans sa propre réflexion « le bien, le bon, le beau » pour équilibrer les arguments du néfaste : il n’y a là aucune raison de « douter », il faut seulement « s’organiser ».

La démultiplication de l’organisation, partout, aujourd’hui, pallie le manque de doute et n’aide pas du tout à trahir les immenses déficiences au niveau des compétences nécessaires pour douter. Elles sont remplacées par des niveaux infinis de traitements de données, par des statistiques, des sondages, des rapports d’experts. Cet ensemble ne dédouble en aucun cas le doute et n’assure en rien des conclusions qui en seront tirées, il peut même l’étouffer, choisir de le faire taire le plus habilement en le faisant disparaître dans la hiérarchie de l’organisation, en demandant soudain avec quel diplôme on tente de s’opposer.

Le doute est l’une des caractéristiques essentielles au néo-individualisme, et celle qui lui sera la moins tolérée dans une société totalitaire qui va lui préférer l’organisation.

Faisant ça, la société ne voit pas qu’un doute qui lui est totalement possible s’atrophie lentement. À trop confier toujours à une hiérarchie de plus en plus complexe et plus étendue que haute, sa confiance, elle va oublier qu’elle a un droit constitutif à douter, un droit que même privée de liberté elle pourrait exercer. La société ne va plus se faire confiance, qu’elle souffre ou non, moralement et physiquement, et commencera à chercher à réévaluer la réalité de cette souffrance, elle la « relativisera » pour ça. C’est-à-dire qu’à nouveau elle fera plus confiance à une norme qu’elle cherchera pour établir si oui ou non ce qu’elle ressent, ce qu’elle pense, est « vrai », ou a un « sens ». Et lentement mais sûrement, ce qu’elle a de plus profond et différencié en elle « naturellement » : son empathie, sa résistance à la douleur, son appréciation d’une œuvre, sa logique scientifique, son instinct, et des milliers d’autres choses, mais aussi ce qu’elle a acquis par éducation, par la maternelle, le primaire, le collège, le lycée, des études supérieures : tout la quittera et sera confié à une supra-organisation à la hiérarchie impénétrable et maintenue ensemble par soi-disant : la qualification. Un système incalculablement plus simple et faible que le potentiel d’une société.

Dans une démocratie, on veut croire que ce genre de système soit quelque chose d’un peu pénible à supporter : au boulot, et comme administration, et même comme structure hospitalière. On sait, quand on y va, qu’on perd quelque chose de soi, et qu’un anonymat plus ou moins dense va le remplacer. Mais on en revient, et, chez soi, on a le droit d’être total à nouveau. On sait que c’est le jeu de la société et que sans ça, elle ne tiendrait pas debout. On voit qu’elle parvient à fonctionner, on en tire des bénéfices, ça ne se passe vraiment pas toujours comme on voudrait mais l’un dans l’autre : jour et nuit, la société se répond et se soutient via son organisation et jusque dans celle politique. Dans une démocratie, quand on revient chez soi, son doute reprend forme humaine, réenvahit tout l’espace possible. On peut toujours regarder à la télévision des reportages sur des structures sociétales autres, rien n’interdit la liberté de penser, de comparer, d’avoir de l’empathie ou de s’en foutre.

Dans une société totalitaire, ou un régime totalitaire, le doute de la société a été traduit en systèmes structurés. Elle leur confie jusqu’à décider pour elle de savoir si elle souffre ou pas. Au propre. Est-ce que j’ai mal ? Et La société s’entend répondre : oui ou non. Cette réponse vient presque de nulle part et pourtant : de tout d’elle ; la société est persuadée qu’elle ne peut venir que d’une machine gigantesque, pensée pour son bien, armée d’une quantité de connaissances en travail continu et que toutes les expériences y sont tentées jour et nuit par une association de très hautes compétences vouées à sa cause et uniquement.

Notre époque a tout particulièrement tenté, dans des structures autres que la famille et le domaine privé, de convier ces deux domaines : l’état d’esprit des entreprises est sans cesse revisité pour qu’on s’y sente comme à la maison, que les personnalités soient respectées, que des critères un peu étranges pour la productivité soient respectés, comme la créativité : on est fier de voir son joli diagramme de Kiviat, de personnalité, qui fait qu’on a été embauché, on vient pleurer avec confiance chez la DRH parce qu’on est en plein divorce, on laisse ses enfants à la crèche de l’entreprise, on y prend ses repas, les start up ont « toutes » des baby-foots et des gros poufs sympa pour bosser avec son laptop et un café à emporter de la cantine. L’espace de la structure du dehors fait tout ce qu’il peut pour offrir le confort de la structure du dedans. L’illusion est très forte, sa fiction est d’autant plus vendue dans la communication générale, ceux qui ne bénéficient pas de telles « conditions de travail » les demandent. La volonté générale est que toute différence entre intérieur et extérieur soit gommée et peu importe alors de ramener le travail à la maison. La société est sans méfiance et dans cette osmose ne voit pas que son intériorité, elle, n’est échangée contre rien. Dans une société totalitaire, la société va se mettre à penser de façon unique, persuadée de penser individuellement, elle saura expliquer facilement pourquoi « tout le monde » pense la même chose, pourquoi il n’y a pas d’opposition : parce que c’est la « meilleure pensée ». Que ce soit la seule est presqu’un hasard, pour la société. C’est la « meilleure ». Éventuellement la « plus juste ».

L’exemple que j’ai donné repose sur l’univers du travail, mais ce n’est pas du tout celui qui a le plus procédé à l’évidage de la société : c’est celui culturel d’abord, et de l’éducation ensuite, mais ces deux thèmes demanderaient une argumentation qui ne tiendrait pas ici, et le résultat est de toute façon le même. Et encore une fois : ce n’est pas parce qu’ici le descriptif tient en 20 petites lignes qui pourraient exister dans un édito ou un article de journal féminin pour 2 de QI, qu’elles sont exhaustives puisque la démonstration réelle comprend une période de 50 ans, étendue à 75 et plutôt 100 et concerne donc une accumulation de générations. Je ne fais pas dans le résumé historique ou la recette de « psylosophe » de média. Il ne faut jamais croire ce que je dis à moins d’être persuadé que je puisse immanquablement étendre le plan en 3D de ma cathédrale de doute absolu avant de bloquer quelconque argument entre une capitale et un point (voir l’épisode 9/X).

 

(Ainsi que le coronavirus sait si admirablement le définir que, évidemment, personne ne le reconnaîtra, c’est tout le charme du totalitarisme), dans un espace totalitaire, si quelqu’un parle et s’adresse à l’ensemble de la société et ce par quelconque moyen et quel que soit son réel pouvoir, quoi qu’il dise : il sera écouté dès lors que ce qu’il dit n’échappe pas à ce que tout le monde pense. Et quoi qu’il soit dit deviendra ce que tout le monde pense …et même pensait. Ce quelqu’un ne s’exprimera, à l’évidence pour la société, que parce qu’il est autorisé par elle à s’exprimer car elle a une foi absolue en son système de tri et de surveillance et d’expertise, elle est persuadée que quelque part en permanence quelqu’un veille sur elle et tout d’elle. C’est tout entière, il ne peut en être autrement, qu’elle donne « le droit d’expression », et c’est tout entière, il ne peut en être autrement, qu’elle sait qu’à partir de là : ce qui sera dit est immanquablement « la meilleure parole », « la plus juste », « la vraie », « la seule ». Et si ce qui est dit défie la science, l’Art, la logique, l’Histoire, la mémoire, la loi, l’Humanité : …En fait, cette phrase-là n’existe pas dans un espace de parole totalitaire. Elle est impossible à prononcer, ou elle exilera, ou elle devra être suivie d’une fuite. Il fut un temps, pour arrêter ça, le doute a dû se munir de canons.

Quiconque « pensant » zèbre, mule, âne, noix de coco, après avoir entendu des sabots, dans un espace de parole, et d’écoute totalitaire, fait la démonstration qu’il ne fait pas partie de la société, que rien de lui n’y est intégré et qu’alors qu’il ne peut avancer un diplôme d’expertise de traduction d’un bruit de sabots, il prétend s’en passer et avoir une opinion ? Il prétend dépasser une structure inouïe qui s’autoargumente toute la journée ? Dépasser tous les médias qui n’ont que les mêmes mots en titre ? Dépasser un gouvernement qui possède les moyens de lecture du son les plus puissants qui soient ? Dépasser une surveillance totale, non seulement humaine mais humaine via les réseaux ? Dépasser, et ça, tout de même, c’est vraiment fort : ceux qui sont contre le gouvernement ? Il croit quoi, celui-là, inventer une autre réponse que « oui » ou « non » ? « Pour » ou « contre » ?

Dans un espace de parole totalitaire, le chef de l’État va dire : « Nous sommes en guerre », les journaux de droite parleront de fronts, d’armées, de héros, les journaux du centre parleront de fronts et de fronts qui s’enlisent et qu’on est plutôt dans une « drôle de guerre », d’armées et de héros, les journaux de gauche parleront de manque de munitions, et de combattants mal préparés, de héros et de martyrs. Les syndicats diront : nous vous avions prévenu : en temps de guerre, nous n’aurions pas de quoi assumer. Les caissières diront « nous sommes au front, nous risquons nos vies pour vous », la société remerciera par des applaudissements nourris et des larmes d’émotion ces combattants et ces héros. Quiconque ne suivra pas les règles sera puni. Quiconque trouvera à faire de l’humour alors qu’il y a des morts et que la pandémie est incontrôlable sera puni du regard des autres, honteux pour lui, méprisant, incrédules devant tant de légèreté.

Le champ lexical a été donné : celui de la guerre. Et jusqu’à ceux dégueulant le président chaque matin : il sera respecté. Chacun devient commandant en chef, et ce ne sont plus des conseils, ce ne sont plus des arguments, ce ne sont plus des tweets, mais des sentences et des sermons. « Tu ne tousseras point devant autrui mais dans ton coude. » « Tu ne t’approcheras point d’un autre à moins d’un mètre. » Quel que soit le sujet abordé, il faut qu’il soit imprégné de l’univers guerrier définitivement arrêté à l’iconographie de 14-18 : « C’est Clémenceau dans les tranchées. »

Les Gilets Jaunes auxquels, et moi la première et je ne reculerai jamais, on a reproché de dire qu’ils étaient « gazés » parce qu’il ne fallait pas mélanger les torchons et les serviettes de l’Histoire et de la Mémoire, ont vraiment l’air malin, maintenant qu’ils sont exterminés ou presque, et que le masque est bientôt obligatoire contre le virus moutarde. Ils doivent la regarder, cette société totalitaire, et baisser les yeux. Ou un. Et se laver la main. Mais d’un autre côté, qu’ils ne la ramènent pas en invoquant l’Histoire bafouée par cette mascarade de « guerre ». Or, ils sont quand même en train de le faire. D’accord, j’ai gueulé quand personne ou presque n’écoutait, mais c’était ça que je disais : il ne faut pas prostituer l’Histoire parce que quand on a vraiment besoin de son souvenir, il a perdu tout pouvoir. Il faut toujours se réserver d’en appeler à l’Histoire en la laissant à sa place et ne jamais, jamais, jamais, la tirer de force en écrasant le sens et le temps dans le Présent. Il faut que le Présent ait sa propre Histoire. À quoi ça sert les tweets « Touche pas à 14-18 ! Ceux qui sont morts pendant cette guerre apprécient que tu te prennes pour Clémenceau ! » par ceux qui se comparaient aux Juifs gazés par des nazis ? C’est nul, pour les Gilets Jaunes qui vont sans doute avoir l’occasion de comprendre durement où était leur abus, mais c’est très bien aussi parce qu’ils sont les seuls qui, aux dernières nouvelles, ne sont pas saisis par le totalitarisme sociétal ni l’espace de parole totalitaire et ils ne sont pas des « cibles », plus jamais des « populations à risque ».

 

Dans un espace de parole totalitaire, la société est tant envahie par son vide qu’elle devient un organisme pervers : elle appelle l’extérieur pour la nourrir. Rien en elle ne fait front, pour le coup, rien ne creuse de tranchée pour se protéger et veiller, il n’y a personne, en elle, à l’arrière, il n’y a pas de barbelé, elle est désarmée, elle n’a plus d’officiers, elle n’a aucun stock, pas de rations de survie, elle est nue et stupide et errante et affabule avec voracité pour se donner un sens. Elle prendra le premier qui vient. S’il est unanime, elle ne mesurera jamais pourquoi, puisqu’il ne peut que l’être.

À son vide répond un autre vide, la néomorale, mais elle l’ignore. Face à elle : il n’y a aucun doute. Le doute a été littéralement tué. Tout est meilleur, juste et vrai : tout est moral, tout est morale.

 

Le poids actuel des paroles des néomoralisateurs est totalitaire lui aussi. On peut à peine reprocher à la société son gravissime état, on peut à peine se désoler de sa sottise et de sa crédulité, on doit quand même dépasser la colère qu’elle inspire et la prendre en pitié parce que, vraiment, même à elle toute, elle n’a aucun, aucun, aucun moyen de soulever et rejeter tel poids. Et ça aussi, pour le futur, quand tout le monde aura un peu repris ses esprits, ça doit servir à comprendre la nation allemande et son inertie qui choque tant. La masse de pression uniforme, et linéaire dans le texte, appuie sur chacun et tout de son individu : moral et physique. Cet étouffement qui est l’un des symptômes du coronavirus n’en est même pas ressenti : parce qu’il est « juste ». Les économistes n’ont pas encore tenté de s’amuser vraiment avec l’argument qu’un capitalisme peut tenir par la frénésie mais peut aussi tout entier tenir par le confinement tant qu’il est « entier » et que s’il baisse quelque part alors, sans lutte, il doit baisser entièrement, sa nature et ses lois sont inchangées à cause de son adaptation, qu’elle soit naturelle, par chantage, ou imposée. Chaque catégorie qui hurlait si fort son sujet l’a pieusement agenouillé et il prie, en ce moment, pour ceux qui vont mourir, il a son chapelet, et passe le champ lexical obligatoire avant de personnaliser un peu son sermon. Les sociétés ne se relèveront pas de ça. Ou plutôt, si, elles vont se relever, dans une armure totalitaire. Ce qu’elles sont en train de céder, en ce moment, ce n’est pas le droit de sortir dans la rue comme elles veulent.

 

 

Je plaisante réellement à moitié en disant ici que le doute n’appartiendra plus qu’à des mort-vivants, des zombies, des corps et des esprits extraits de la vie sociétale, de la vie tout court, il semble, tant celle en ce moment ne les admet plus de son seul règne. Il y a un très très très grand nombre, aujourd’hui, de protestataires, et d’autant avec les réseaux, tous ont leur idée pour se sortir de quelque chose qu’ils ne parviennent pas à définir pour autant, ça sera le capitalisme, ça sera la destruction de la planète, ça sera le macronisme, ça sera le trumpisme, et ci et ça. Braqués sur leur pré carré qui peut bien être le plus sain, ils ont, et l’ignorent aussi, la même manière totalitaire de penser que la pensée autorisée.

Le coronavirus ne fait rien, c’est un virus, il n’a ni cerveau, ni système nerveux, mais son traitement donne l’occasion d’écouter un peu mieux quelconque parole qu’on pensait tellement l’adversaire de l’institution et des « élites » en général : où se situe-t-elle ? Quel vocabulaire utilise-t-elle ? Quelle idée, finalement, suit-elle ? Va-t-elle survivre ? Existait-elle sous cette forme avant le virus et la « guerre » ? Que garde-t-elle du virus pour se maintenir en vie ? Quel est son ton ? Quelle zone de doute prétend-elle administrer ? De combien de couches simultanées et distinguables si besoin est faite cette zone de doute et en combien de temps peut-elle se former ? S’il fallait la déployer, ça prendrait combien de temps : 5 minutes, 20 minutes, 2 heures, 6 heures, une semaine, deux mois, 20 ans ? Quelles sont les compétences, les expériences, les connaissances liées à cette zone de doute ? Quels sont ses avocats et ses procureurs et ses juges qui bataillent avec fulgurance en elle chaque seconde ? Quel âge a celui qui prend la parole ou écrit ? Son doute est absolu ou intellectuel, ou de cœur ou physique ? Peut-il l’évaluer en toute conscience ?

 

L’incroyable charge de sentences néomoralisatrices que la société est en train d’absorber en ce moment, de toute sa surface, toute, avec une égalité parfaite, est en train de l’immuniser totalitairement au doute absolu. On a dépassé l’adverbe « totalement » et le doute purement intellectuel aussi. La société est à présent prête à tout entendre sans preuve et de la part de tout le monde. Mais évidemment, les mieux placés seront les plus entendus.

On pourrait croire, dans une société, que c’est le corps qui lâche en premier et ensuite la tête, comme meurent les vieux, avec toute leur tête, mais dépendants sinon. Pour une société, il semblerait que ce soit l’inverse. Ce n’est pas la peur irrationnelle quelque part du coronavirus qui l’a démontré, le « je ne veux pas mourir » est bien trop vague, c’est quand la société n’a pas bougé à voir une partie d’elle la tête en sang, énuclée et des mains en moins. Quand les Gilets Jaunes sont devenus des morceaux de viande, la société démontrait que son corps ne lui appartenait plus, et que, depuis longtemps, ses idées non plus, sa parole n’était plus libre. Elle n’a pas mesuré alors ce qu’elle risquait à ce jeu et personne ne lui a fait la liste. Mais elle va le découvrir. Et elle n’aura même pas l’idée de s’en révolter. D’où le doute des morts-vivants. Ceux qui savent, qui doivent se révolter pour elle.

 

Il faut quand même que je dise un mot sur la noix de coco.

Il paraît que les Monty Python avaient quand même prévu d’avoir des chevaux pour leur film (Monty Python and the Holy Grail), et finalement non, faute de budget ou pas, donc le coup de la noix de coco simulant les sabots a été intégré dans le film et histoire de porter le ridicule au plus haut : tout un dialogue est dédié à la noix de coco. Quand on entend des sabots, on peut penser noix de coco et sourire rien qu’à repenser à cette scène au pied d’une muraille.

Je peux vous affirmer qu’aujourd’hui, quand on entend des sabots : c’est une noix de coco. Il n’y a pas de cheval de toute façon, il a été donné, il est en Chine, il n’y a pas de zèbre parce que le noir et blanc c’est drôlement plus compliqué et il y a un risque que l’Histoire s’en souvienne, mais il n’y a pas de mule et pas d’âne contrairement à ce qu’on pourrait croire. C’est une noix de coco. Et si vous avez l’impression que c’est un troupeau qui galope, c’est parce que toute la société a reçu sa noix de coco et à son balcon, tous les soirs, en ce moment, tape entre elles ses deux moitiés vides, persuadée d’être une bonne, juste, vraie société, la meilleure société, que les médias et la drôle de gauche font de même partout, tout le temps, sans parler du gouvernement et que ces derniers encouragent la société à continuer, pour qu’ils continuent. C’est assourdissant.

Ce délire-là n’est pas vain : pour dénoncer un espace totalitaire, il ne s’agit plus de persuader la société qu’il n’y a pas de cheval mais un zèbre malgré tout ce qu’elle a entendu. Il faut lui démontrer qu’il n’y a jamais eu de cheval, mais deux moitiés de noix de coco : il faut de l’outrance logique, et ne pas lâcher.

Sinon, ce sera les canons, sous une forme ou une autre.

 

À demain ?

 

Claire Cros, auteur conceptuel

*Ce texte fait partie de la série CORONA | PROPAGANDA, sur YouTube sur la chaîne PUCK, facebook sur la page PUCK, ou lire sur le blog Mediapart.

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