CORONA PROPAGANDA | ET DIEU (1/2). 10/X

La question de Dieu, pas d’un axe religieux mais intellectuel, dès lors qu’on estime que le « monde entier » est concerné par un « fléau », n’est pourtant pas posée. La raison est simple : Dieu fait partie des « causes » et personne ne veut penser autrement qu’en « conséquences », avec infantilité et une maltraitance de l’Histoire qui, elle, a des conséquences plus dramatiques que le coronavirus.*

Cet article est dépendant de sa suite CORONA PROPAGANDA | ET DIEU (2/2). 11/X

(Note : je n’ai jamais eu tant la sensation, avec cette série CORONA PROPAGANDA d’être à moi toute seule la bande de scénaristes et toute l’équipe du film, acteurs compris, de l’eeeeexcellentissime série The Leftovers. Et parfois des mêmes de The Walking Dead. Mais j’en reste quand même à Brazil, et je finirai folle, c’est certain, si rien ne se passe, puisque je ne pourrai pas abandonner… Attendez, c’est fou, ça, ça me rappelle exactement le théorème du roman Esinev de Soland Kellyer, dans Blanc. …Attendez, je suis l’auteur de Blanc ! …Ah, donc, je suis dans ma ligne. ………………Ouf. C’est bon, je vais résister encore un peu, alors, puisque Blanc est sorti en 2004, j’ai l’habitude. D’ailleurs, évidemment que je ferai un épisode spécial Blanc, dans cette série.)

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On trouve des articles « penser le coronavirus en Chrétien », et le village de Saint Corona en Autriche réfléchit à changer de nom. En Allemagne, les reliques de Sainte Corona, martyre, sont briquées, au cas où, par erreur mystique, la petite sainte presqu’inconnue doive reprendre du service et que les pèlerins affluent. [« La vie de sainte Corona a été remplie de souffrances. A 16 ans, elle assiste à la mort de son mari Victor à cause de sa foi. Elle aurait été attachée entre deux palmiers avant d’être, à son tour, exécutée en 175 après J.-C en Syrie ou en Égypte. Sainte Corona est réputée pour être la gardienne de trésors cachés. Elle est généralement sollicitée pour des problèmes d’argent par des investisseurs, des joueurs ou des chasseurs de trésors. Elle est la maîtresse des mauvais esprits et elle est aussi une des patronnes de la boucherie. On raconte, également, que son intercession aiderait à soulager les rages de dents ». (source maRTS, 17 mars 2020)]

Pour les catholiques, les musulmans, les juifs : pas de réelles études qui dépassent celles d’office ; tout « dieu », selon les religions, respecte la vie ; croire en elle par lui est l’évidence ; la prière a un pouvoir dans toutes les fois. L’invariable du divin a sa réponse éternelle. Ce qu’on peut en dire c’est qu’elle est hautement plus rassurante et apaisée que quelconque discours de quelconque élite, mais on sent qu’elle refuse de participer de trop près à la tendance et n’en profite pas du tout pour ameuter les fidèles. La précaution demandée dans les lieux de culte est évidente alors qu’elle contrarie un peu ce dont certaines sectes usent avec une folie archaïque, la volonté de Dieu : si on doit mourir, c’est sa volonté, lui seul décide, pas le virus. Les adeptes des sectes refuseront au nom d’une croyance d’être soignés dans certains cas, s’il faut une transfusion par exemple, je ne sais pas si dans ce cadre les sectes iraient pourtant à l’encontre d’un confinement (pour celles qui n’en font pas une de leur condition d’existence) et commanderaient de ne pas le respecter pour ne pas dévier la volonté de dieu. Les religions séculaires conseillent de prier, mais chez soi, à l’abri.

Il semble que les prêtres seraient un peu décontenancés d’enterrer des morts dont la famille n’est même pas sûre que ce soit bien eux dans le cercueil, ou de faire sans, même, sans enterrement. Sans compter qu’il ne faut pas de rassemblements, donc, les gens se relaient : un sort, l’autre rentre, ils se raconteront ce qu’ils ont manqué ensuite par texto, en buvant un coup à la mémoire du mort par skype. Le chagrin, personne n’en parle. Dans les cimetières, on se rassemble autour de la tombe, mais sous forme de ligne pointillée, dans les allées. Oui, c’est très étrange, la façon dont Dieu rassemble autour de la mort, avec la peur du virus, et le « nous sommes en guerre. »

Mais justement. Dieu et la guerre, c’est une longue histoire, et jusqu’à récemment, avant qu’il ne se fasse voler la vedette, il paraît qu’il en était même la raison première en plusieurs endroits du monde. Dieu et la guerre sont liés dans les textes fondateurs même, frontaux, et la place de Dieu traduite par l’homme quand il faut donner une cause à une guerre a elle-même bénéficié d’une littérature immense, et avant elle, celle, fondatrice absolue, mettant en scène les dieux mythologiques. Mais Dieu, dieu, ou les dieux sont, tous, éloignés de la réflexion actuelle concernant le coronavirus. Même le terme de « destin » dont Macron use jusqu’à me vriller les nerfs et manquer me briser la mâchoire tant je la serre à chaque fois, n’en appelle pas à un dieu. Macron utilise le mot de « destin » parce qu’il pense qu’il est plus vastement littéraire et dramatique, tragique et beau, que ceux dont il devrait uniquement faire usage, en tant que politique et laïque : « avenir » ou « futur », mais s’il faisait ça, il devrait réintégrer ces mots dans une suite logique, ce dont il est strictement incapable à un double niveau intellectuel et psychologique.

L’usage du mot « destin » est traître de tellement, de tellement massif et évident, que c’est ça qui me paralyse de peur le plus. Il passe, il passe et personne ne sursaute.

C’est un problème complexe, la gestion de dieu (j’enlève la capitale pour la suite), dans la pensée populaire, et dans les discours politiques du chef de l’État, par défaut. « Destin » n’a qu’un sens, et il est né avec l’humanité, n’a pas changé depuis : il est LA réponse à l’inexplicable dès lors qu’on a décerné à cet inexplicable un pouvoir et une pré-écriture du Temps. Que cet « inexplicable » se soit pourvu d’un Art, d’une Histoire de l’Humanité, et qu’il prenne parfois le nom plus non-religieux historiquement, presque plus curieusement scientifique, d’ « univers », ne change rien à l’unique définition du mot « destin ».

Le « destin » est l’application inexorable de ce qui avait été décidé. Par qui, pourquoi, comment ?

Par qui ? Quand un chef de l’État arrive à caser « destin » presqu’une fois par discours, et alors que tout ce qu’il dit est effroyablement non pas pris au pied de la lettre (parce que, justement, il aurait dû alors descendre de son pupitre et démissionner et le « contre lui » serait d’abord un grand éclat de rire avec applaudissements, j’y tiens, au rire) mais pris dans un sens absolu et sans rémission possible il semble, alors, le mot de « destin » devrait calmer tout le monde. Il n’y a rien à faire contre le destin, il est un texte invisible mais écrit et se situe devant ET derrière nous ; son pendant, vite dit, paresseux et fataliste est « tout est trop tard pour changer quoi que ce soit ». Si nous sommes voués à subir un « destin », dans ce cas : tout devrait s’arrêter et les « âmes » dont le président arrive aussi à parler, devraient se voiler de patience mais ne pas lutter.

Il n’y a rien à faire contre le « destin », si tout le monde doit mourir : tout le monde mourra. Pourquoi notre destin serait de « survivre » ou « gagner » ? Il faut se laisser plusieurs options, dans la vie, hein. Pourquoi toujours, ici, chez le président, ce mot serait accompagné de l’aura d’une victoire ? Parce qu’il associe le mot « destin » à « héros » et à l’unique vision de sa propre vie. L’usage du mot « destin », il y croit. Il se croit un « destin », et il doit, le plus inconsciemment, c’est ça le plus grave, nous le refourguer jusqu’à ce qu’on le voie ainsi, lui : l’homme de la destinée.

Mettons de côté l’infantilité présidentielle parce que ça me met tellement en colère que ma concentration vire. J’en reviens au destin, et à dieu. Un dieu/ l’univers est censé savoir ce qui va nous arriver ? Non, pas exactement. Il sait, c’est tout, et il sait d’une façon qui n’est pas pensable pour nous, ce n’est pas de nos forces, ni sensibles ni cérébrales, ce n’est pas de notre longueur de vie, ce n’est pas un temps qui peut être absorbé, ou alors dans les œuvres d’Art et encore, uniquement dans leurs ellipses. Un dieu-univers espère que ce qui nous arrivera soit le mieux pour nous, dans les dernières versions (pour les Chrétiens, le Nouveau Testament) ; dans les versions précédentes, la punition n’était pas rare, et d’une violence extrême (de même, pour les Chrétiens, l’Ancien Testament). Dans cette espérance, il propose des épreuves devant lesquelles l’homme échouera ou non, desquelles il tirera les leçons, mais ce sera à l’homme de trouver dans la suite des événements ce qui « justifierait » d’avoir eu à traverser telles épreuves et donc de les voir comme venues « sciemment » de l’univers. C’est toujours « l’avenir », et la façon dont on va le décoder, qui va donner un pouvoir et une raison acceptable, qui défie et annule son injustice, aux événements, sinon ils ne seraient qu’eux et leur reprocher ou en espérer quoi que ce soit serait insensé. Trouver des raisons, un coupable, une volonté qui nous soient totalement externes nous dédouane de nous responsabiliser et de nous accuser, c’est ce pragmatisme que les athées opposeraient à toute idée d’un Temps possession d’un dieu. Le problème, ici, n’est pas de confronter croyance et athéisme, sachant que je ne crois pas à l’athéisme, en plus, ne serait-ce que parce que je ne crois pas que les athées se jugent tant responsables que ça pour quoi que ce soit en permanence, sinon on formerait au moins un club intellectuel autour de cette quête réaliste-là. Trouver à croire au destin, c’est avant tout annuler dans le passé qu’il y ait une autre cause que celles déjà écrite dans le futur. C’est inverser cause et conséquence.

C’est tout l’invariant et éblouissant pouvoir de tous les textes qui mettent en scène les dieux mythologiques : le lecteur est « dans le secret des dieux » et pourtant, il ne pourra résister à croire tout le long que les protagonistes luttant contre ce qui est déjà écrit le corrigeront, « échapperont à leur destin ». Parfois, les auteurs nous font croire que les héros ont réussi et l’histoire se retourne alors de façon implacable, avec une astuce scénaristique jamais dépassée, même des siècles après et même avec tout Hollywood, avec de l’imprévisible et un génie d’écriture « de l’auteur » fascinant. Ce qui devait arriver arrive, point, à moins que le dieu pardonne, à moins qu’il fasse preuve de bienveillance, à moins qu’il décide de récompenser la résistance, la bravoure, la persistance, le sacrifice, et à moins que les dieux se chamaillent aussi, eux seuls ayant le pouvoir de contrarier leur volonté.

La « récompense ». Quand on a une vision très limitée de ce qu’est le destin, on aime penser uniquement sous forme d’épreuve gagnée et donc de médaille en bout de course. Être fier de soi est une récompense, recevoir l’admiration, la reconnaissance, est une récompense qui justifierait tous les efforts et les sacrifices.

La mythologie enseigne sans autre traduction l’inexorable et elle s’attache à montrer la merveille de la puissance humaine à lutter contre l’inexorable, de toutes ses forces physiques, de tout son caractère, de tous ses sentiments. L’inexorable permet aussi à la mythologie de décrire la nature humaine avec froideur et sans pitié. Ceux qui ont décidé de traiter le « destin », puisqu’ils sont auteurs donc dominent la fin de leur production, à l’intérieur de leur étude de l’humain ne sont pas de superficiels conteurs, mais leur regard est scientifique et la palette de connaissances concernant l’humanité est presqu’exhaustive. Quand ils accordent un peu de rêve, de « pardon » aux dieux, quand leurs poèmes ou leurs romans s’écartent un peu de la norme fatidique, c’est rare mais c’est en pourcentage ce qu’ils auront observé qui arrive dans la réalité. Chez Homère, chez Zola, chez Balzac, et même chez Hugo, Shakespeare : quand ils ouvrent et défient la fatalité du destin, c’est avec un espoir qu’ils doivent eux-mêmes, en tant qu’ultra-conscients de la nature humaine, arracher à l’Humanité même. En part, dans une vie, il est rare de pouvoir affirmer avoir eu ne serait-ce qu’un pourcentage égal de dépits et d’échecs et de joie et de victoires. Chacun lit sa vie et décide d’établir ce pourcentage avec réalisme ou non. L’Humanité veut croire que, d’un cran infime, le « bien » ou « victoire » dépasse le « mal » et l’ «échec », cet infime cran lui donne un droit infini sur le futur depuis toujours.

Entre réalisme, connaissance de soi et de l’humain, Histoire brute, mythologie et religion, l’ « avenir » a une garde-robe fabuleuse.

(L’usage du mot « destin » par Macron la réduit à une marionnette à doigt pour petit.)

« Destin » est l’inversion consommée de cause et conséquence, c’est un circuit clos, le temps s’applique en permanence en suivant une courbe qu’il ne peut ouvrir. Chaque début a sa fin qui dépend du début. Il n’y a pas donc pas de « passé », ni de « présent » mais un temps qui doit s’organiser pour répondre à sa chute. Retirer le « destin » revient à rouvrir le présent et lui accorder tous les pouvoirs possibles, l’angle s’écarte jusqu’à former l’horizon. Intégrer le « destin » à notre temps actuel n’a qu’un intérêt : brouiller totalement la démonstration et prendre le pas sur l’Histoire même. Et ça fonctionne.

Bon, alors, très bien : on va aussi voir si en intégrant, comme nos foules actuelles, notre société, nos médias, et quiconque n’a pas éclaté de rire à entendre que nous « sommes en guerre », le mot « destin » à cette époque coronavirusée, on ne peut pas s’en sortir et démontrer strictement la même chose qu’en laissant l’avenir ouvert et donc en défendant l’Histoire.

Allons-y, imaginons que le « destin » existe bien. Quelque part, quelque chose nous dépassant, Dieu, dieu, l’univers, a décidé que nous devions subir une épreuve, nous, la France, l’Europe, le monde, et « on » nous a envoyé le coronavirus. Il y a forcément une bonne raison, sinon, il n’y a pas de destin.

Option large : notre destin est de tous mourir : improbable, ni Déluge ni peste ni nazisme ni ridicule n’y sont arrivés. Donc, non, on doit supposer que le virus sera vaincu ou au moins que le confinement va s’arrêter. …Désolé, c’est tout de suite un peu moins grandiloquent quand on comprend que sa victoire va être de pouvoir aller acheter du pain sans une attestation faite soi-même. Zeus et Athéna, dieu et l’univers, là, ils se regardent en se demandant ce qu’ils viennent foutre là, à la boulangerie, mais bon. Le boulanger se demande aussi ce qu’ils foutent là, notez, surtout tous presque nus avec un petit drap jeté en pli, sauf Athéna en cuirasse, et qui ne rigolent pas du tout, l’univers tient à peine entre le four et la porte et un gros bout dépasse dehors, Athéna et son père ne se supportent que moyennement dans la même pièce, en plus, ça rajoute de la tension, et le boulanger se trouve un peu bête avec ses éclairs seulement au chocolat, mais bon.

Autre option, alors. Pour nous mettre à l’épreuve de quoi ? Compter les lits en réanimation ? Ça paraît un peu court. Mais ça marche : la gauche et les syndicats sont en train de compter les lits, et leurs fermetures (hé oui, les lits ont des fermetures, on peut fermer des lits, c’est comme ça… on ne ferme plus des hôpitaux, des services ou des maternités, mais des lits ; à l’inverse, on doit sûrement « ouvrir » des lits, je suppose), et le virus donne l’occasion d’oublier que les urgences étaient déjà en grève depuis des mois avant son apparition. On désarchive tous les moments où des coupes budgétaires ont empêché l’achat de lits et de matériels de réanimation, ou ont fermé des hôpitaux. Techniquement, on sait qu’il va falloir remonter à tellement loin concernant l’ingérence dans le milieu médical qu’il faut faire très attention à qui, au bout du compte, on veut accuser.

On pourrait bien manquer sa cible, et de très loin. Là, on en est à parler de la « fermeture de 70000 lits » en 15 ans. Okay. On pourrait bien aussi être attrapés par son propre jeu et découvrir que dieu a voulu que nous trouvions que la génération de ceux (les très vieux, les plus de 90 ans, qui sont en train de mourir du Covid-19 et de vieillesse), est celle qui a été écartée de toute la vie française à partir de 68 et qu’en rien elle n’a pu lutter contre l’appauvrissement et la perte de la part élitiste du soin et de la recherche en France. Que ceux qui ont décidé de la « fermeture » des lits, services et hôpitaux sont les boomers qui dans leur fantasme encore le plus vif d’être éternels ne se sont, à eux tous, jamais posé la question du temps de leur propre maladie finale et de leur mort qui risquaient d’arriver …en même temps.

On va aussi trouver, si on remonte à il y a 15 ans, à pourquoi on en était là, il y a 15 ans, politiquement et socialement et culturellement, parce qu’il faudra aussi l’expliquer ; il faudra expliquer à quel moment l’université n’a pas pu encaisser le potentiel doué d’étudiants prétendant à la première année de médecine, il faudra trouver qui étaient alors ces étudiants-là, quelle génération, et pourquoi l’Éducation s’est moquée d’eux dans des universités déjà en faillite.

À en passer par le « destin », et quel que soit le petit bout par lequel on va prendre le problème, à tirer sur le fil, il n’y a aucune, aucune, aucune chance d’échapper à la problématique de dérouler la pelote entière. Toute la France, sur 5 générations, devrait se mettre à chercher et chercher et retrouver ses souvenirs en faisant preuve de logique et en n’acceptant pas une démonstration qui trouve une butée trop vite, dans le passé. Toutes les raisons vont devoir, historiquement, faire face à une colossale opacité dès lors que le présent va s’appauvrir en argument et qu’on va se retourner sur le passé.

Toute la gauche qui est en train de fouiller pour trouver comment elle pourrait bien accuser le gouvernement actuel va vite arrêter quand elle trouvera que c’est la gauche qui a démantelé la réserve de talent français et empêché totalement que des visionnaires, à tous les postes et selon toutes les spécialités soient entendus : au moins entendus.

Les quadras qui s’énervent de tous les côtés vont devoir se demander, alors qu’ils sont chantres de leurs propres chiffres, pourquoi le poids générationnel des boomers a tellement fui, toujours, le réalisme de la totalité des réflexions, de la Culture à la retraite, dont les leurs. Ils vont devoir observer des mécanismes qu’eux-mêmes actionnent et devoir prendre le risque de les démanteler pour en inventer d’autres : ils ne le feront jamais. Les raisons qu’ils vont donc trouver pour expliquer la volonté de dieu vont devoir être habilement maquillées, tronquées, mystifiées. Ils décideront de poursuivre la mascarade et de réécrire l’Histoire. Ils vont donc repousser, encore une fois, qu’elle se livre pour ce qu’elle a été et vont reporter la charge de la vérité sur une autre génération. S’ils ne font pas ça consciemment, ils vont le faire quoi qu’il en soit par manque de vision, manque de recul, par trop d’assurance, par arrogance. D’après ce que je lis, on est plutôt dans ce registre-là : non scientifique, mépris et néomorale s’exprimant.

Il n’y a donc pas à espérer du côté de l’accusation actuelle, cette chasse de poules fouillant leur propre fumier, à la recherche de petits vers ayant un début et une fin, eux. La faiblesse du domaine matériel « médical » ne tiendra jamais pour expliquer pourquoi dieu nous a envoyé le virus. D’autant que dieu en a balancé d’autres, des pestes, bien avant que la médecine ait vraiment un sens, et même que des hospices véritables soient construits tenus, d’ailleurs, par ses serviteurs et servantes.

Si on veut croire que dieu nous a envoyé le virus pour que nous retrouvions le goût de la fraternité sous prétexte que ce qui est vécu est commun, alors il n’y a qu’à patienter un peu pour voir ce qu’elle va donner, cette belle fraternité. Il me tarde de voir à quel point les rues qui applaudissaient ensemble vont rester unies en elles-mêmes et comme chacun aura un rapport totalement différent avec son voisin, prenant des nouvelles et s’intéressant à sa vie, échangeant beaucoup avec lui. Il me tarde de voir comment la société va trouver du temps dans sa journée pour y intégrer en plus de sa propre vie quotidienne, le souci de beaucoup d’autres vies qui elles-mêmes auront repris le rythme « d’avant-guerre. »

Tiens, d’ailleurs, il faudra que je fasse peut-être un article sur typiquement les expressions « avant-guerre » et « après-guerre ». Et notamment sur la capacité démontrée par l’Histoire, des sociétés à drôlement bien oublier ce qu’elles veulent, dont le pire d’elles, quand l’amnistie ou la victoire sont effectives.

La fraternité actuelle ne coûte rien, les mains se nouent en théorie, l’épaule pour pleurer est virtuelle, la compassion est un emoji. Demain, ceux qui étaient au chômage resteront chez eux tandis que tout le monde courra avec bonheur à son travail, larguant ses gosses au passage à l’école où les profs les regarderont avec émotion, à nouveau de chair et d’os, et plus en pixels et basse définition. Le surlendemain, cette grande joie sera finie. Mais les chômeurs seront toujours chez eux. La fraternité actuelle, « en temps de guerre », n’a pas à compter les vivres, n’a pas à distribuer à égalité ce qui doit être ingéré pour qu’on se maintienne en vie. Il n’y a aucun partage, il y a la vie comme elle était avant et ceux qui ne pouvaient pas se payer le loisir de leur propre nourriture ne le peuvent toujours pas. Quand la guerre sera finie, l’inégalité sera à nouveau visible et elle n’aura plus souvenir du tout d’aucune phase de fraternité. Elle n’aura même pas le temps de dire à personne : « Vous avez confondu… » ou « Comment avez-vous pu croire que je me nourrisse de vos applaudissements ? » Tout ça ne sera pas « balayé », tout ça deviendra seulement ce que ça a été. Et la honte, peut-être, pourrait bien apparaître et faire qu’on oublie aussi assez vite ces passages soi-disant « héroïques » de communauté liée. Liée par quoi ? Un verrou et la peur ?

Ceux pour lesquels le mouvement de la société est intolérable, ou juste très difficile à supporter, quand ils le sentent alors qu’ils n’en font par partie pour x raisons, donc le chômage, la dépression, l’exil moral sous toutes ses formes qui devient un exil physique, son appartement se transformant en île, en bastion, en prison, que personne ne voit ; ceux qui luttent toute la semaine, le jour, et ne soufflent que quand ils sentent la société endormie ; ceux qui n’ont pas de travail « réel » et qui attendent quand même le week-end pour que cesse la réalité des autres et que, justement, tous adoptent un rythme lent et vain, ne répondant plus à une obligation ; ceux dont la sensibilité et la conscience, la lucidité deviennent telles qu’ils perçoivent comme la société pèse sur elle-même, et comme son mouvement est si insensé qu’il les déséquilibre ; ceux pour qui la société même derrière leur porte est une menace et met en danger leur vie : ceux-là sont en train de respirer à plein, en ce moment. Ceux-là retrouvent une paix et sont au bord d’un certain soulagement.

Non loin de ceux-ci, les chômeurs, les paumés, les squatteurs, les retraités, regardés par la société d’un œil plein d’accusation ou de lassitude soufflent aussi.

Est-ce qu’un dieu-univers a voulu ce repos-là ? Est-ce que de ces êtres-là, qui ne sont privés que de la plus étrange des souffrances, le temps imposé d’un soulagement qui peut encore durer, peut générer un inédit sociétal ? Probablement. Lequel : on verra. Mais si c’est l’univers qui a décidé de quoi que ce soit, il sait organiser ses forces.

Dieu-univers pourrait avoir voulu que nous pensions justement à la peur de la mort, donc la mort. Nous sommes des mois après le début des hostilités et la « mort » n’est toujours pas parvenue à se faire un chemin logique dans les esprits. C’est assez naturel : l’homme fuit de penser sa mort, seuls les dieux parvenaient à l’y obliger et tenaient ainsi l’homme dans leur pouvoir : la mort, l’enfer, le paradis, le choix qui conduisait les consciences. Aujourd’hui, la mort est un peu sans potentiel et sans menace. Elle est difficile à penser, elle n’est pas forcément appréhendée comme la fin de la vie, elle reste très théorique, elle a quelque chose de futile, elle serait plutôt du côté de la « privation » du loisir qu’est la vie. Aussi universelle soit-elle, et inexorable, comme disent les blagues Carambar : la mort, c’est le questionnement « qu’est-ce que la vie ? » Vraiment, qui se poserait la question quand la vie est rester chez soi ? Non, ça ne colle pas. Ce n’est pas pour autant que la société va se poser la question de pourquoi « virusment » elle ne se pose pas la question de cette mort à laquelle elle veut échapper ou permettre aux autres d’échapper en restant chez elle. On annonce des morts partout dans les médias, mais pas assez pour que « la » mort soit sujet. Dieu n’a pas envoyé le coronavirus pour que l’humanité qui a l’eau courante, mange à sa faim, a une vie de couple déplorable et pas assez de vacances, un boulot chiant et des voisins merdiques pense à la mort. Ceux qui savent y penser n’ont jamais eu besoin d’un virus pour ça et savent pertinemment ce qui manque à la société pour qu’elle parvienne à « penser » ce concept.

Autre que la mort, il y a la souffrance. Désolée d’en passer par moi pour ce thème-là, mais entre janvier et février 2020, pendant un mois, j’ai été traitée, alors que je n’avais aucune fièvre et pas d’infection, avec plusieurs aérosols par jour, une machine louée en pharmacie, tellement je n’arrivais plus à reprendre mon souffle. C’était uniquement ça : plus de souffle, aucun autre problème. Ça s’est installé en une petite semaine, chaque jour moins de capacité respiratoire jusqu’à devoir reprendre mon souffle pour une marche montée, n’ayant pas assez d’air pour cet effort et les quintes de toux étaient incessantes, épuisantes et d’autant que reprendre son souffle était presqu’impossible. Parler était un effort désespérant, se lever d’une chaise devait être réfléchi. Dormir assise était l’unique solution pour tenter de dormir, et la reprise d’air paniquée réveillait x fois par nuit. Les médecins n’avaient pas de réponse à part un éventuel asthme subit que je n’aurais jamais eu de ma vie alors que l’environnement était inchangé depuis vraiment très longtemps et que je fume était bien avoué et compté mais ça n’avait pas forcément un lien dénonciateur ou explicatif. Les aérosols rouvraient ce qui semblait verrouillé de bas en haut ; ils ont fait leur job : je n’avais pas respiré comme ça, aussi bien, aussi profondément, depuis des années et depuis, j’en profite encore avec surprise. Surprise de respirer. Il faut en être où pour s’émerveiller de respirer ? Où, depuis combien de temps qu’on en ait plus souvenir ? Et pourtant, je fais du sport, j’ai réellement une bonne condition physique comparée à beaucoup. J’ai une explication concernant ma capacité à somatiser très gravement des angoisses qui ne peuvent plus s’exprimer autrement ; à d’autres moments de ma vie, à des années d’écart, j’ai fait soudain un mois de migraine essentielle à penser se flinguer à chaque crise, …et plus rien. C’est ainsi. Je ne tiens même pas à discuter « scientifiquement » de mon explication concernant ma perte totale ou presque de capacité respiratoire, évidemment qu’elle est totalement insensée pour un médecin, encore heureux. Mais ils n’en ont pas une autre non plus.

Ma mémoire de la souffrance aiguë à perdre son souffle est on ne peut plus récente, l’effort fou que ça demande pour rester stable, pour lutter contre, pour ne pas surpaniquer alors qu’on s’étouffe et que, physiquement on sait que, de toute façon, on ne pourra même pas compenser quand la toux s’arrêtera et que respirer fera reprendre la toux.

Ne serait-ce que cette souffrance-là : qui ne doit pas être loin de celle que peut infliger le Covid-19, je n’en ai entendu parler nulle part.

On passe d’une colonne à l’autre, dans les médias et soit on guérit, soit on est en réa. Mais la souffrance ? La description de son propre mal ? Ceux qui ont le Covid-19 n’ont plus de réseau ou quoi ? Où sont les conséquences physiques ? Je sais que ce que j’ai traversé aurait tué un vieillard et très gravement mis en danger quelqu’un de plus de 70 ans, que si j’avais eu des antécédents concernant les poumons, j’aurais sans doute dû être hospitalisée. Je sais que je ne suis pas du tout une bonne cliente pour céder devant quelconque atteinte physique, donc je ne considère pas la maladie, je n’y trouve rien, je n’ai donc pas « profité » d’elle, je suis à l’opposé du profil hypocondriaque, mais j’imagine très bien l’effet sur quelqu’un de faible, et physiquement, et moralement. Où est cette putain de souffrance ?

Où est cette putain de souffrance ? Celle-là ? « Ne plus pouvoir respirer » ?

Impossible de croire que ce soit une sorte de pudeur qui taise le descriptif de la souffrance des malades, au-delà de celle, de toute façon, d’être hospitalisé et de subir l’ambiance de l’hôpital qui ne convient pas à grand monde sauf à ceux qui les nourrit. Le Covid-19 n’est pas « répugnant », il ne s’agit pas de compter les litres de selles liquides ou de vomi, ça ne purule pas, pas de bubons, pas de noirceur, pas de plaques rouges, on ne crache pas de glaires épaisses, le coronavirus n’a pas de symptôme puant ou écœurant. Décrire sa douleur reste propre, lisse, et aussi romantique qu’une agonie d’un cœur brisé dans un roman. Alors, elle est où, cette putain de souffrance, dont celle morale ?

Comment un dieu-univers veut qu’une société réfléchisse à la souffrance du corps, donc une souffrance très relativisable et ne dépendant pas de la classe sociale, de son pouvoir financier, de sa culture, mais uniquement de la conscience physique, quand cette souffrance n’est même pas décrite ? La seule qui soit décrite, c’est l’épuisement des personnels soignants qui se nomment eux-mêmes dans leurs vidéos des « guerriers ». D’autant que le reste de la société ne fout rien. Et cet épuisement vient du manque de moyens, appelés par les soignants des « armes », « donnez-nous des armes », disent-ils : voir plus haut.

 

Okay, il faut juste que je fasse une pause, parce que j’ai toujours une montée de rage quand j’écris ça « guerre », « armes », « donnez-nous des armes, des munitions. » Putain, putain, putain… Mais putain de putain de putain.

Et de toute façon, ça ira pour cet article.

 

À demain ?

 

Claire Cros, auteur conceptuel

*Ce texte fait partie de la série CORONA | PROPAGANDA, sur YouTube sur la chaîne PUCK, facebook sur la page PUCK, ou lire sur le blog Mediapart.

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