Totalitarisme de France | ensevelir couche après couche en évidant [27/31 #Inktober]

GJ | La France est un pays totalitaire. Au XXIe siècle, un régime totalitaire se plaque sur une société elle-même déjà totalitaire, sans aucun idéal « final » : l’apogée déjà atteint, il devient stridence. La démocratie n’en finit plus de se vouloir démocratique, la surdémocratie s’enfonce sous la ligne de ses principes, s’étend, couche le pays qui perd ses sens et pour respirer encore, s’évide.*

Les gens aiment bien le mot « totalitaire », ou comme plus important : « totalitarisme ». C’est un grand mot, un mot drame, un mot Histoire. Il ne suffit pourtant pas aux clowns dits « intellectuels » qui lui rajoutent « postmoderne ». Je me retrouve alors très seule dans le public à rire à cet adjectif.

Les gens ne savent pas ce qu’est un totalitarisme, et dans « les gens », il va falloir mettre les intellectuels apparemment ; de loin, ils le raccrochent encore bien au nazisme, mais le cas de l’URSS est déjà plus flou, ils oublient la Chine, et ils ne parviennent pas à le penser en tant que système, encore moins conceptuellement, détaché d’un sol et de dates donc du passé.

Ils apprécient, retrouvant un cercle d’apprentissage que Proust a relevé, (…c’est horrible comme je vais finir par louer certaines pages de La Recherche justement à cause de la situation. La preuve que vraiment ça déconne si je dois en appeler à seulement l’aplat.) de le répéter, genre deux minutes après qu’ils l’ont entendu, si j’ai eu le loisir d’en placer une et celle-là, et en général, ils me l’enseignent d’un « Qu’est-ce que tu veux, on est dans une société totalitaire. » …Okay. Ils prennent le grand mot et le recollent dans un soupir d’ennui, de rien à foutre, d’impuissance et de bêtise dans une phrase de conclusion de rien, sur rien, pour rien et espèrent que je vais parler d’autre chose pour expliquer leur vie et les plaindre, quoiqu’ils n’attendent même plus un soutien, un accord, de l’empathie, ils veulent juste parler.

Vous avez remarqué qu’on en est là : les gens ont même peur qu’on prenne trop au sérieux ce qu’ils disent, qu’on s’y intéresse trop, pour s’investir dans « leur » sujet et respecter sa particularité, (quand bien même ce serait bateau : travail, le chef, les horaires, les congés, le fils ado), parce que c’est « eux » et pas quelqu’un d’autre. Ils reculent, c’est physiquement visible, en protection. Il semble qu’ils prennent l’échange d’une simple conversation entre deux portes comme la prostitution et la perte définitive d’un bout d’eux-mêmes : ils veulent bien parler, mais le deal est « qu’il n’y ait ni réponse, ni explication, ni comparaison, ni soutien. » Un « je comprends » est déjà une atteinte à l’intégrité. Ça explique le malheur de ceux qui disent « Je n’ai pas résisté, j’ai vidé mon sac. » et se considèrent victime d’un vol à la tire, facile, de leur faute, parce qu’ils ne faisaient pas attention, parce que la bandoulière était trop longue, parce qu’ils n’ont pas su résister. L’aveu de faiblesse n’est pas dans ce qui est livré, mais dans le fait de l’avoir livré. Il y a soumission devant le regard de l’autre, qu’il comprenne et compatisse n’y change plus rien : les gens ne se supportent plus égaux, même dans le malheur ou la tristesse. C’est devenu une force en soi de dire en entendant « moi aussi », « Oui, tu comprends. »

Prononcer le « moi aussi » ou « je comprends » est un autre obstacle. Dans 99% des conversations, on préféra expliquer à son interlocuteur le fonctionnement de la sécurité sociale, de la Justice, de la République, de l’Univers plutôt que de rester au ras de ses mots. Ses deux attitudes : refuser la compréhension/répondre par le grand général pour minimiser et rejeter encore vivant le sujet à une « norme » ne sont pas la poule et l’œuf. Le « général vers la norme » est arrivé en premier.

 

Je ne crois pas aux « gens », « les gens ». Tous les gens sont « les gens » des autres. En passer par « les gens », dans le système actuel, c’est du négationnisme, sauf que « les gens » ne le savent pas non plus. C’est strictement vain, suicidaire, de tenter de sceller l’attention de quiconque et l’extraire des « gens » puisqu’il est impensable pour lui d’en faire partie.

C’est ainsi, historiquement, que tout un pays peut reculer, un par un, pour regarder ahuri non pas son « centre » qu’il aurait dissimulé de sa masse, qui n’aurait été connu que de quelques-uns, très proche de lui, mais son propre sol, la couche même sur lequel il repose, et toutes les couches transversales en lui-même qui lui donnaient « innocemment » son unité, du plus bas au plus haut, du plus jeune au plus vieux. Il ne peut pas y croire, il ne peut pas l’admettre, il ne peut pas le penser, il ne l’a pas en souvenir, il ne comprend pas comment ça a pu arriver alors que tout le monde, tout le monde est concerné, au final. Il faut une putain d’horreur, de catastrophe, il faut l’énormité de preuves, et encore pas mal de temps, avant que le pays conçoive, un par un, que quelque chose était bien là, en train de se passer et que cette innocence devient complicité.

Quand il n’y a pas « l’horreur » historique, comprendre le totalitarisme et sa couverture stratigraphique totale est évidemment au-delà du complexe. Et même bien cadrer les choses en argumentant qu’il n’y aura jamais, plus jamais rien de comparable entre les conséquences historiques des totalitarismes historiques et celles d’un totalitarisme aujourd’hui, c’est immédiatement voir le sujet repoussé parce que, du coup, « y a pas mort d’homme, et y aura pas. » Personne n’envisage que si, mais « évidemment » ça ne sera pas dans des camps de concentration en Pologne.

 

Une autre difficulté à parler de totalitarisme, c’est ça : c’est décrire une grille d’évaluation qui a été reformatée par le temps qui peut s’éloigner de sa dernière date « populaire ». Le facteur « temps » est constitutif, or, aujourd’hui, il est très exactement la terreur des gens, la poubelle où par miracle tout trouve une explication, le coupable, le volé, le perdu, il « est » les gens à chaque instant t et on l’a privé, chacun ne fait qu’en parler, de sa « longueur », de sa « durée ». Les gens l’admettent bien à l’échelle d’une journée, d’une semaine, ça devient plus dur quand on parle en mois, même professionnellement. On parle de « visibilité » quand on s’imagine au grand pire trois mois après, on parle immédiatement « d’enseignement » et de « bilan » sur, au mieux, les trois derniers mois. Le totalitarisme est une durée, sa mise en place, son épaississement par mille couches, demandent des années.

Des années. Même pour leurs propres enfants, les gens n’envisagent plus cette durée, ni comme souvenirs où la mémoire s’efface, ni comme avenir, rendu impossible à seulement imaginer. Pour eux-mêmes, ils perdent conscience de leur chaîne causale et c’est normal, on ne peut pas vivre, croyez-moi, c’est inhumain, en tirant la totalité du train de sa vie, voire en ajoutant des wagons plus on avance qui font que jamais la queue du train ne quittera la gare. Ce n’est pas la vie ; la vie, c’est oublier, par nature, garder le plus important, ou pas, seulement le meilleur, ou rien, aussi, et faire un geste fataliste. L’actuelle confiance à propos de tous les systèmes de conservation de la mémoire, externes à chaque mémoire humaine, n’incite pas à entraîner ses souvenirs pour recomposer ses propres paysages. Cette confiscation désirée du poids de la mémoire et suivie de celle de son utilisation comme matière vivante. La notion du temps reste extrêmement soumise à la chronologie, avant, après, celle de mémoire aussi, quelle que soit leur indépendance : la mémoire figure un temps non soumis au Temps. Mais dans l’éloignement des deux, la mémoire perd sa différence.

 

La « durée » en année devient inconcevable, « décennies » est folie. C’est ainsi qu’un astrophysicien, né en 73, qui manipule la physique quantique, qui travaille sur les trous noirs, soupirera moqueur et surpris si au hasard d’une interview le sujet de 68 est amené : le scientifique ne verra pas le moindre lien, devra chercher pour en trouver avec son analyse de l’époque et ne manquera pas de commenter que « C’est Mathusalem ! Ça existe encore ça ? » 5 ans avant sa naissance.

Quel que soit l’angle, historique, mnémonique, …scientifique, aucun ne résiste au « rejet » humain aujourd’hui, largement présenté comme « évident » qu’il soit « caissière » ou « astrophysicien » deux modèles bien admis opposés dans la conversation courante. Le temps « passé » n’a rien à voir avec le temps actuel. Rien. L’astrophysicien n’a même pas l’idée, la curiosité intellectuelle, l’intuition, d’user de ses connaissances rares et maîtrisées pour annuler la vision du temps traditionnelle et faire tenir deux moments ensemble. Non. Rien.

 

Alors, à quoi se réfère-t-il ? Comme la « caissière», comme les « gens » : à lui, aujourd’hui, peut-être tout juste hier ; tout content, quand il parle, d’être le dernier qui a parlé qu’il peut suivre.

Le temps n’est pas forcément une donnée sociale et partagée, il est sans doute bien plus « l’être » même, d’où le simplisme de l’accusation de l’individualisme pour tout expliquer. Plus de temps uni, autant de temps que d’individus : le temps ne passe plus, les gens vivent. Ça pourrait être vu comme une application, parmi des milliers, du présentisme, sauf qu’il faudrait que chacun le vive en affirmant que ni passé ni futur existent. Ce n’est pas le cas.

Dans cette référence désastreuse à soi, il est simple de négliger les liens temporels forcément preuve d’évolution avec ses propres enfants. Se déterminer un statut tel oblige à procurer le même à ses enfants, sinon, on doit les considérer eux-mêmes une « durée », ce qu’ils sont le plus purement, pourtant, et ainsi il faut les considérer pour pouvoir évaluer leur grandissement et épanouissement. Mais puisque tout de ces deux états a été nié comme évaluable, comparable, et n’a plus aucune norme, plus aucun critère : le statut de « non-durée » convient. La société-parent a installé ses enfants dans un temps dont ils sont privés comme espace de leur propre vie : ils « sont » à chaque stade, c’est tout. D’où sont-ils, vers où, sont des portes battantes qu’on peut prendre autant de fois qu’on veut et dans les deux sens, gratuitement, qui n’existent plus dans le temps des enfants. L’illusion générale est qu’ainsi ils profitent pleinement de leur vie, de leur temps d’enfant.

 

Dans un temps sans durée, l’argumentation n’est plus nécessaire, le constat non plus, l’exemple permanent suffit. La comparaison est toujours horizontale dans l’instant t, jamais de tangente. La géométrie de la démonstration, aujourd’hui, n’existe pas. Il n’y a donc pas besoin de plan à un discours, d’architecture à un langage. Les outils même qui permettent de dérouler une explication ne sont plus utilisés. Parmi eux, celui le plus brut et très controversé, car populaire, le « bon sens » vit de très mauvais moments. Il est dangereux, très dangereux, on lui a donc créé une très très mauvaise réputation : il est archaïque, borné, raciste, antisémite, misogyne, sous-cultivé, intolérant, égoïste, la liste est longue. Il est hors de question de faire preuve de bon sens dans certaines strates sociales ou profession, ou alors il faut réellement s’excuser de cette vulgarité et montrer sa honte à y avoir recours.

 

Nos gens ne sont pas très forts, souvent, en math. Les théorèmes, les démonstrations, la récurrence, les « si » scientifiques, ce n’est pas avec ces rotules et chevilles là que leur propos avance. Mais si on leur retire leur bon sens, s’ils en doutent au point de préférer l’ignorer, il ne reste pas grand-chose puisqu’ils ont déjà écarté la comparaison et donc la critique. Ils ne savent plus vraiment quand ça s’est passé, ni comment. Ils se souviennent de certains vieux qui disaient « maintenant, on a plus le droit de rien dire », en parlant entre eux de leurs propres enfants. Mais, les gens ne se souviennent plus à propos de quoi ils disaient ça, ni quand. Et c’est loin.

 

Peut-être même que la confusion entre totalitarisme et dictature a un lien avec ce rejet de la « durée ». On veut bien croire à quelque chose « d’autoritaire », parce que c’est comme ça : quand on est sûr d’appartenir à autre chose que les élites, quelles qu’elles soient, être victime et oppressé, c’est le minimum syndical, mais on ne veut pas le comprendre « installé dans le temps », donc on « traduit » qu’on subit depuis peu une autorité abusive et écrasante. Une dictature peut être installée sans délai.

Un coup d’État, ou pas, d’ailleurs, une élection, parce qu’on est une démocratie, et soudain le Pouvoir ne tient plus compte d’aucune opposition et applique sa volonté sans choix. Si ce Pouvoir est démonstrativement naïf face au luxe et n’en fait pas un usage évident, fonctionnel, le peuple, c’est comme ça, voit comme jamais de quelle richesse le Pouvoir est entouré, la fantasme autant que le Pouvoir, les deux la voient 100 fois plus diamantée, sauf que lui, le peuple, la trouve gaspillée et boude très fort car il s’agit démocratiquement de « sa » richesse, pas celle du « prince ». Le peuple va trouver que la dictature est monarchique, formellement au moins. Tout cela se compresse et nous voilà, avec d’un côté l’analyse d’un totalitarisme et de l’autre l’illusion nationale de vivre dans une monarchie autoritaire parce que le peuple va se focaliser sur une figure « centrale », unique, tout en haut, juste en dessous de Dieu. Et encore, c’est à se demander se dit le peuple.

Une fois que l’analyse s’est bloquée sur une vision et une formule fausses mais utilisées abondamment par tout le monde, tous les médias, tous les intellectuels, de la caissière à l’astrophysicien en passant par le rappeur, difficile d’argumenter encore avec la « durée systémique ». L’aspect monarchique tient à une personnalité très pauvre et hystérique, s’il y a une cour autour d’elle qui l’applaudit et la vante et se pâme, la cour sait pourquoi et le chantage qu’elle adore subir reste de l’ordre de la petite histoire. Si elle se croit grandie de cette admiration, ça, c’est un cas pour les psys. Mais ce n’est pas ça qui est vécu.

 

On peut faire remarquer aux gens qu’il est tout de même curieux, dans une démocratie, que quiconque, quel que soit son intellect, sa fonction, s’accorde à parler de monarchie : à un bout avec haine, à l’autre avec une tendresse condescendante. L’idée est transversale, dans la société, et va du noir flambant au bleu petit garçon. Et c’est par cet éventail de teinte qu’on se croira encore en démocratie. Oui, il y a l’éventail de toutes les opinions. …Et alors ?

Est-ce qu’on critique réellement quelque chose quand il ne s’agit que d’un « ressenti » entre l’irritation, la jalousie, et autre chose, mais on ne sait pas trop quoi, et qui, non seulement bénéficie de toute la tessiture démocratique pour être qualifié mais n’est pas remis en cause, jamais, nulle part, ou d’une façon très primaire, par l’extrême gauche ou l’extrême droite ?

Une fois qu’on a dit que telle attitude n’était pas convenable pour un président de la République, on va où ? Les médias vont où, avec ça ? Oh, le vilain petit roi ! Oui. Et donc ? Comment il est arrivé là, le petit roi ? Parce que c’était lui ou la vilaine sorcière ? Non. Comment on en est arrivé à n’avoir qu’eux deux comme choix ? À cause de l’effondrement des partis et de l’affaire révélée par tel journal ? Non. Comment et pourquoi les partis politiques se sont effondrés ? …Parce qu’il y avait des tensions à l’intérieur ! Non. Pourquoi ?

Mais là, on est déjà loin dans le temps, les astrophysiciens sont complètement perdus. 3 ans. Mathusalem, comme ils disent, les astrophysiciens.

 

Le président a une attitude de monarque, mais la France n’est pas une monarchie, et ça s’arrête là. Tout le monde à sa version. Mais bon. À qui ça ne plaît pas ? Tout le monde ? Et alors ? Ils laissent couler, non ? Sauf les Gilets Jaunes, c’est sûr. Techniquement, les lois fantasques, à l’arrache, sont surveillées et refusées par le Conseil constitutionnel, donc tout va bien, non ? Où est le problème ? Mitterrand avait une tout autre carrure comme monarque, vous vous souvenez, ou c’est trop loin ? Où est le problème avec le président actuel ?

 

L’idée de la monarchie est apparue très vite, parce que le sujet était assez vulgaire pour ne pas désirer qu’on ait une autre image de lui, et parce qu’évidente : c’est parfait : l’idée que l’un se fait de lui est parfaitement reçue comme telle par la masse. Que demande le peuple de plus que telle osmose et telle entente ? L’idée s’est généralisée et en deux jours elle avait trouvé ses limites strictes, le troisième, elle était intégrée par les médias dans quelconque commentaire de l’actualité grâce à leur petit mot préféré du moment (que quand ils l’ont dit, ils en peuvent plus) « régalien ». Voilààààà. Là, tout va bien.

Alors que tout le monde est bien d’accord avec cette apparence de monarchie autoritaire et que rien là-dedans ne les empêche de traiter les actions présidence/gouvernement autrement quand les commentant avec le plus grand sérieux, certains veulent continuer de s’énerver très fort contre la monarchie présidentielle. Mais le sujet est clos et il est sans suite. Ils ne trouvent pas les clés et les arguments pour dire pire que ça. C’est dit, c’est intégré, c’est fini. Il n’y a aucune poursuite possible, continuer à protester « monarchie, encore un coup de la monarchie, la monarchie ci et ça » c’est participer à un concours d’arguments entre poivrots.

 

Tout ce qui apparaît, qui semble critique, s’étale ou est étalé, par les médias, par elle seule, adjuvante, sur toute la société. Il lui faut quelques heures, jours, semaines, mois, qu’elle ne peut pas mesurer, mais plus jamais plus, et elle en sera totalement imprégnée. Cette couche connaîtra une polymérisation bloquant constitutivement sa modification, son évolution et sa réactivité à quoi que ce soit. Elle ne sera plus productive, elle sera simplement dans toute la société. On pourra alors étendre une autre couche, que la société verra ou non, une couche de grande comptabilité avec la précédente, et de même, cette couche rentrera dans tous les interstices possibles, séchera, perdra une part volatile de son liant : c’est cette excitation passagère dans les médias, puis se figera. Et on recommencera. Et la société absorbe, absorbe, absorbe.

Pourquoi le seul endroit d’elle où rien ne rentre est le mouvement Gilets Jaunes ? « Qui sont les Gilets Jaunes ? » Pourquoi on dirait avec eux que tout reste en surface d’eux, qu’ils refusent d’intégrer, de laisser passer, le moindre truc ?

C’est vrai qu’il n’y a aucune analyse situationnelle ou systémique côté Gilets Jaunes. Ce n’est pas à eux de la faire, et c’est vrai qu’ils n’ont pas eu les moyens de résister aux appellations de « régime autoritaire », de « dictature » ou de « monarchie », encore moins de douter, encore moins de comprendre en quoi aucun des termes n’est fertile pour une argumentation de lutte, de révolution. Ni, qu’au contraire, ils tournent en rond depuis qu’ils sont là, ils ne peuvent plus qu’accumuler les preuves et résister à absorber ce qu’ils peuvent nommer « propagande ». Mais c’est tout. Par contre, ils font la preuve que cette matière que la société absorbe n’est pas vivante. Elle est là, c’est tout.

 

Les Gilets Jaunes aiment la répétition, et elle est une de leur force, ils en ont la capacité, encore. Ils se répètent, et ils observent et relèvent comme partout le monde protestataire est dans cette répétition, aussi. C’est impossible de nier que cette répétition s’oppose à une surdité pathologique : nulle part elle n’obtient de réponse que la violence, et la France a donné l’exemple. Pourtant, cette violence est elle-même stérile. Elle est, elle a été, elle continue ailleurs, elle apparaît avec systématisme. Elle ne change rien, ne transforme rien, sauf ce qu’elle a abîmé à jamais ou tué. Mais si elle convoque plus de colère, elle finit par avoir ce qu’elle veut à moins que la volonté protestataire soit prête à se suicider pour sa cause, comme à Hong Kong, où les jeunes amoureux prévoient sur eux ou chez eux une lettre d’adieu, à chaque manifestation. Le discours supérieur n’a pas lieu, nulle part. La répression est générale. On peut s’arrêter chronologiquement à celle ayant eu lieu en France, parce que c’est la France.

On sait comme elle a été niée, on sait que le président de la République est resté « royalement » en dehors de toute cette merde, trop basse pour lui. Mais c’est tout.

 

Dans son propre abandon, la violence a coulé du ministère jusqu’à la populasse. La preuve, elle peut à présent faire son show sur une chaîne publique. C’est ainsi que la violence est étalée en couche, son importance, sa gravité, traînée sur toute la société, via les médias, tous, dont les populaires, dont les publics, pendant les heures de grandes audiences, et qu’elle va être absorbée dans la société. Ce n’était pas ce que voulaient les Gilets Jaunes ? Qu’on en parle ? C’est fait. Et alors ? Admise ou niée, erreur ou pas, abus ou non, montrée ou pas, à ciel ouvert à présent : et alors ? Est-ce que c’est dans une émission grand public qu’on débat réellement de la réalité ? Ou est-ce que c’est exactement quand « une « réalité atteint cette confortable place, s’étendant finement sur le canapé de tous les foyers qu’il devient à jamais impossible d’atteindre « la » réalité, celle encore réactive aux arguments, celle encore causale, celle encore élément d’analyse ?

 

Où doit se porter l’analyse ? Où sont encore les éléments « mystérieux », « secrets » ? Quelconque matière qui ne soit pas étalable sur la société jusqu’à sa disparition intégrée, sa stérilisation physico-chimique, intellectuelle, de conscience ?

Il n’y a plus que « Qui sont les Gilets Jaunes ? » cette phrase incroyablement répétée depuis bientôt un an et qui le sera certainement encore après l’acte LIII et qui n’a jamais, jamais, quiconque ait voulu y répondre, trouvé de réponse. C’est le dernier mystère, et c’est la clé.

 

Les Gilets Jaunes n’ont pas commencé avec une « rage » « unidirectionnelle » « contre » « le chef de l’État en 2018 ». Conceptuellement, mais aussi historiquement (même si « historiquement » sera pour plus tard, nous n’y sommes pas), le point de départ, le phénomène rassemblant mais pas unifiant, ce n’était pas lui, et ce n’était pas l’augmentation de l’essence, la fiscalité and co, l’amorce, qui n’était pas de la colère, était aussi large que le flot Gilets Jaunes, les raisons de celle-ci aussi : c’était une « durée » à laquelle les Gilets Jaunes ont mis fin. Quelle durée ? Pourquoi ? Comment ? J’en parle assez ailleurs. Ici, on ne garde que ça : « durée achevée autoritairement = naissance du mouvement Gilets Jaunes. »

La focalisation contre la tête de la France est apparue ensuite. Elle a été merveilleusement bien reçue : comme une reconnaissance, elle était tant attendue. Ce qu’elle a permis, dans un parallélisme total (et sûrement pas confondu, parce qu’il y avait entre les Gilets Jaunes qui ne pouvaient plus monter les Champs et Macron qui descendait dans les mairies de France autant de distance que 50 ans) à travers l’immense espace médiatique créé par les Gilets Jaunes que même Macron ne pouvait rêver plus sublime pour son apparition parmi les hommes : c’est bien cette descente.

Le Pouvoir était parfaitement représenté par une seule personne, sans personne interpellé entre les Gilets Jaunes et elle, il était « enfin » été reconnu le plus haut, le plus inaccessible, le plus sourd aux constats seuls, aux demandes, aux revendications, aux sondages même, donc le plus « total », ce qui ne s’était pas fait, au contraire, avec son élection, ni depuis, ni malgré le nombre de sidérantes hypocrisies négationnistes à sa gloire, (non comptabilisées par les Gilets Jaunes parce que sur des domaines qu’ils ne parcourent pas souplement). Et il a touché le sol : au milieu des Français, ou en a-t-il orchestré l’illusion.

Les Gilets Jaunes ont permis la totalitarisation démocratique, ce sont eux qui ont permis au Pouvoir d’effectuer ce mouvement, de pointe de la pyramide, jusqu’à sa base, et par ce mouvement uniquement, se faire reconnaître comme pointe de la pyramide quand il y est retourné. Lui, le « Pouvoir », n’a en fait rien fait du tout. La seule stratégie répond à un ego hors-mesure et infantile, ce n’est pas de la politique, il ne faut jamais soupçonner le moindre début d’une organisation, d’un montage subtil pour arriver à ses fins : il n’y a rien, c’est impossible. Il n’y a RIEN. Par contre, dans le mouvement du Pouvoir, de haut en bas puis de bas en haut, à chaque strate passée, chaque couche descendue, et chaque couche remontée, on a pu comprendre qu’il n’y avait strictement aucune résistance. Aucune. Nulle part.

Quoiqu’il se soit passé depuis, quoiqu’il soit arrivé, quoi qu’il se passe en ce moment, et ça va continuer, chaque fois, l’événement quelconque, une loi, un discours, descendent sur la société par cet ascenseur exclusif resté ouvert de façon maximale et qui est à usage privé. Ils s’étendent ensuite, longuement lissés/absous/rendus très fluides par les médias, et imprègnent la société. Il n’y a plus de pyramide, plus de pointe qu’un ego qui a obtenu le droit absolu d’être uniquement lui, quasiment de façon distincte de la fonction qu’il occupe. Il est dans son trip. Mais, en attendant, quelque chose fonctionne, sans lui, en fait, et descend, et descend, et s’étale et attend jusqu’à absorption avec la garantie que, oui, ce sera absorbé. Parce qu’avec ce qui s’est passé aux moments les plus terribles du mouvement Gilets Jaunes : personne n’a bougé dans la société. « Les gens » ont regardé, sans un mot. Ce n’est pas pour autant que leurs pensées étaient absentes, ou qu’ils croient tout ce qui a pu être dit, mais l’inertie était quand même magistrale. Anormale, et anomalie qui n’a été relevée nulle part. À nouveau, c’est que l’anomalie n’ait pas été relevée qui est révélateur.

 

Le mouvement Gilets Jaunes, seuls, a l’expérience qu’il s’est seul donné, pendant des mois, pour ne pas être intéressé par le côté « grand mot d’Histoire » de « totalitarisme ». Il a accumulé des réserves de mémoires, celles des vies en jeu, et une plus vaste. Ils ont fouillé, ils ont trouvé, ils ont énormément appris. Cette quête a démarré quand ils se sont retrouvés « seuls », avec leurs mots, avec leurs requêtes, avec leur RIC, ignorés avec une violence qui devait arriver. Ils ont coché des cases qu’ils ignoraient exister, mais qui étaient nécessaires à la validation de leur statut conceptuel à l’intérieur de la France du XXIe siècle. Une France totalitaire, qui, aboutie en elle-même, a appelé, compatible et volontaire, un régime totalitaire. Les Gilets Jaunes se sont extraits d’un totalitarisme sociétal, leur présence et l’attitude de la société l’ont déterminé. Grâce à eux, une « démocratie totalitaire » a pu, à ciel ouvert, se mettre en place. Sans les Gilets Jaunes, même si ça ne sert vraiment à rien de l’imaginer, la même chose serait arrivée, au niveau systémique, à cause de l’état de la société, « totalitaire ». Le totalitarisme sociétal avait été dénoncé en 2004, ainsi que sa conséquence politique irréversible.

 

Le totalitarisme, au XXIe siècle, ne peut pas être enrayé, ne peut pas s’achever si on attend qu’il révèle ses atrocités dans un schéma de « copie historique ». C’est vraiment l’erreur très vulgaire commise par les médias de gauche, et elle aussi trop de fois répétées, et donc : stérile. Avoir établi une comparaison brutale entre quelconque dictature à travers le monde, quelconques photos de nazi entouré d’enfants, et la situation politique en France, avoir soutenu la propagande visuelle, la simplification historique n’est vraiment pas brillant. Et c’est révélateur de l’état de la machine analytique en coulisse : rouillée, buguant sur un seul programme, archaïque. Il n’y a aucun renouvellement de la critique médiatique ou intellectuelle pour l’instant. Il y a un effet copycat, et personne n’a encore compris que ce qui était copié était cause de l’état de la France bien avant Macron.

 

Le président est le leurre total, quelconque thèse le gardant au centre est vaine et fausse. Il se situe à l’extrême périphérie du problème. On ne l’a en fait jamais vu face au mouvement Gilets Jaunes, il en a toujours parlé en regardant ailleurs. Donc, malgré l’énormité de sa présence, il faut, de même en parler en regardant obstinément ailleurs et l’ignorer pour observer comment un totalitarisme politique est posé sur une société totalitaire et comment il va se rendre indissociable de toute la société. Députés, maires, administrations, universitaires, intellectuels, artistes,  et même ceux contre participeront du l’ensevelissement de la société dans un désarroi terrible, qu’elle ne ressent plus qu’à peine, pour lequel elle n’a pas le début d’une explication.

 

Grâce à quelle capillarité le totalitarisme va être absorbé ? D’où vient tant d’osmose avec lui ? Comment peut-il y avoir autant de place, et où, dans la société pour toujours qu’elle absorbe sans jamais sembler saturer, sans jamais « sembler » montrer aucun signe d’une saturation : une surbrillance, un effet miroir, un bouillonnement, le séchage ralenti ou impossible par endroits ? Pourquoi les Gilets Jaunes ont ressenti, eux, une saturation ? Laquelle ?

Il faudra poser l’hypothèse que la société crée autant de vide qu’il faut, en elle, pour laisser de la place à la multitude de couches qui la lisse elle-même. Comment crée-t-elle cet espace toujours possible ? Comment se libère-t-elle et de quoi ? Pourquoi accepte-t-elle de faire du vide ? Pourquoi rien ne semble jamais lui manquer de ce qu’elle doit forcément abandonner ? Sait-elle, en fait, qu’elle s’évide sans qu’on lui demande plus ? Qui et quoi l’a habitué à ce mouvement-là, tenant du réflexe ? Pourquoi, et quand ?

Dans ce qu’elle a encore de zone sociale définissable : où l’absorption se fait-elle le mieux et le plus rapidement, où le plus lentement et difficilement ? Il faudra soupçonner que la surface n’est pas traîtresse de ce qui pourrait se passer en dessous, il faudra tenir compte des naissances et du vieillissement de la société, de certaines de ces générations. D’ailleurs quelles sont les générations distinctes, réelles ? Quelle osmose entre elles ? Quel espace libre entre elles ?

Sur quoi repose toute la France ? Est-ce que son support est capable de résister à l’accumulation de couches contraignantes ? Il y a-t’il une rupture plastique à craindre ou une acidification de l’ensemble, létale ? Est-ce que tout est si sec en profondeur ? Est-ce que les couches totalitaires n’entraînent pas à chaque fois un peu plus de la matière sociétale, à travers elle, en deçà de ses limites et principes ?

Que faut-il à une société totalitaire mais démocratique pour s’inquiéter de sa paralysie dans un ambre qui l’écorche au moindre mouvement, à la moindre idée, au moindre sentiment, au moindre espoir ?

La liste est longue. (…Quand on connaît les réponses, les questions sont plus faciles à poser.)

 

Tant que, quoi qu’il se passe et quoi qu’il se dise, tous les partis opposés à la politique actuelle continueront à argumenter sur le « même » terrain, il n’y aura pas de rémission au totalitarisme mais accentuation. Tant que personne ne voudra cesser pour entendre que c’est la société qui va être sacrifiée et avant tout ses enfants, en masse, et que ce sacrifice a commencé il y a des décennies : tout le monde sera complice du résultat.

Tout le monde, un jour, s’écartera de son voisin, regardant le sol qu’ils partagent, sans comprendre de quoi il est accusé.

L’ingérence des élites a été démontrée sur des décennies, puis à l’élection de Macron, à l’apparition des Gilets Jaunes, et lors de la sortie triomphante du tombeau de Macron à la fin du grand débat avec les docteurs. Ce qui importe, et seulement, c’est : « sur des décennies » et « apparition des Gilets Jaunes. »

Tout le reste se défera avec le craquèlement par différentiel de tensions, ou la dissolution morale de toutes les couches accumulées transversalement dans la société.

 

On aime parler d’urgence, et de trop tard, en ce moment ? Là aussi, c’est urgent, et trop tard. …Il doit y avoir un lien, d’ailleurs, non ?

 

À demain.

 

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

 

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

27_ COAT [manteau | poil, laine, fourrure couvrant un animal | couche d’une matière (peinture) couvrant quelque chose | couvrir quelque chose avec une couche d’une matière particulière]

Demain :

28_RIDE [monter (en équitation « à cheval » est induit aussi, savoir monter à cheval / faire du cheval/chevaucher) | s’asseoir sur vélo/moto/cheval et se déplacer avec en contrôlant ses mouvements/faire un tour (sur les mêmes) | se déplacer/voyager à bord de voiture/bus/train | faire un tour (gratuit) en voiture jusqu’à/ la personne même qui conduit la voiture | essayer de contrôler quelqu’un (par la critique) pour l’obliger à travailler, mieux, comme voulu]

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.