Tiens, hier, j’ai fait un tour en bagnole du côté de Maconscience. [28/31 #Inktober]

— Ah ouais ? Ça fait des plombes que je ne suis pas allé par là. — C’est le gamin qu’a proposé, pour un coup qu’il voulait se bouger, j’ai dit pourquoi pas ? — C’est pas la porte à côté. — Non, mais on est parti assez tôt. — C’était bien, alors ? — Ben… Figure-toi que j’ai pas trouvé. Le GPS disait qu’on y était, en plein dedans, même, mais rien de rien. Je te jure. C’était le désert.*

— T’as pris quelle route ?

— Celle de d’habitude. Celle qu’on avait prise avec tous les autres, la virée en 2002, tu te souviens ?

— Ça. La première fois qu’on votait à droite, ça se fêtait. La dernière fois, j’y suis allé tout seul, je crois, comme ça, faire un tour, ça devait être juste avant le divorce. Mais je sais pas, c’était pas pareil, j’ai trouvé ça vide.

— C’était quand déjà, ton divorce ?

— Attends… Y a des trucs, ça ne marque pas. …Hugo devait avoir un an. Je me souviens qu’il ne marchait pas encore, ma mère le gardait. Ça fait six ans. Ouais, six sept ans maintenant.

— J’arrive jamais à me rappeler une date en pensant à l’âge des gosses. Faut dire que leurs mères veulent toujours les avoir pour les anniversaires et Noël, du coup, moi, je les ai en décalé, pas en même temps, en plus, et ça fait pas une date, quoi.

— T’as qu’à leur dire que cette année, Noël, c’est chez toi.

— On a déjà la résa pour le ski. Elles avaient qu’à en parler avant. Julie est avec son nouveau copain, c’est leur premier Noël ensemble, et Stéphanie, c’est toujours chez ses parents sous prétexte qu’ils ne seront pas toujours là, tu m’excuseras, mais depuis 11 ans, ils sont encore là, hein, donc, entre-temps, ça aurait pu se passer ailleurs au moins une fois. De toute façon, avec elle, c’est toujours comme elle veut, j’ai abandonné. C’est toujours elle qui fait le mieux et c’est toujours chez moi pour les couilles. C’est bon. J’ai l’habitude. Elle a confiance que si il est chez ma mère. …Attends, les oreillons, tu m’excuseras, que j’ai oublié parfois de lui brosser les dents, je n’pense pas que ça a un lien.

— T’es bien placé pour le savoir.

— C’est ce que je lui ai dit.

— Tu peux emmener le chien, à l’hôtel ?

— Limite si on a pas choisi la station en fonction de ça. Sabrina va nulle part sans son chien. Des fois, je lui dis que je sais que j’arrive après lui. Je vais te dire, je ne sais pas à quel point ça m’arrange. Au moins, elle ne me cherche pas, si je n’ai rien à dire ou que je suis crevé, elle parle à son chien, et il lui répond, lui. Non, pis il est sympa sa vieille patate. Il va pas durer, il a 14 ans, pour un grand chien, ça va se terminer en tumeur. Elle ne veut pas l’entendre. Pour elle, il est éternel. Tout ce que j’espère c’est qu’il ne va pas nous faire sa tumeur ou une paralysie des hanches pendant les vacances, j’attends ça comme le messie.

— Elle est toujours vegan ?

— Ah non, ça, c’était Noémie.

— Ah, oui. Elles se ressemblent, c’est pour ça. Même taille, un peu.

— Tu en reprends un ?

— J’ai arrêté de sucrer, au fait, t’es content ?

— C’est pas trop tôt, j’en soigne assez des mecs qui continuent de sucrer.

— Ça n’me manque pas, c’est drôle. On s’habitue vite. Pourquoi ils continuent à mettre des sachets de sucre dans les soucoupes, il y a encore des gens qui sucrent. C’est un de ses gâchis. À force, ça doit quand même faire une somme.

— Ouais, et c’est nous qui le payons, ce qui part à la poubelle à chaque tasse. Tiens, je l’ai revue, Noémie, elle était gérante chez Sokiaphot, là, tu sais, rue Belphy ? Hé ben, maintenant, elle a changé, elle gère un établissement genre spa luxe.

— Elle est passée des photocopieurs au spa ?

— C’est de la gestion, peu importe. Et pis, c’est quand même plus d’équerre, un spa que des photocopieurs, pour une vegan.

— C’est pas faux. Et qu’est-ce que tu foutais là-bas ?

— J’y suis allé pour l’anniversaire de Sab, prendre un coffret cadeau, là, et je suis tombée sur elle. Ben, elle a eu un gosse, fille ou garçon, je ne sais plus, il a deux ans, le temps passe, comme on s’est dit. Elle est déjà plus avec le père, le gosse, ça ne l’intéressait pas, elle a failli avorter au dernier moment et il paraît qu’elles morflent quand c’est un peu tard, donc elle n’était pas à la noce à attendre si oui ou merde il en voulait, et pis elle s’est barrée, à cause de son âge.

— Pourquoi ?

— Ben, elle avait déjà 37.

— Ah oui ? Oh dis donc, elle les faisait pas, à l’époque.

— Ben non, sinon merci, hein, enfin, je veux dire, à l’époque. Et donc, du coup, les horaires et tout, au spa, c’est plus cool, elle a moins de nounous à payer.

— Vivement qu’ils se gardent tout seuls, tu m’étonnes.

— Tiens, d’ailleurs, n’empêche, quand j’ai essayé de bouffer que du soja et ses recettes, là, je peux te dire que les chiottes, jamais c’est allé comme ça.

— Ah ouais ? J’aurais pas cru, au contraire. D’accord, les fibres et tout, mais enfin, tout est de la flotte, quoi. Y a rien de consistant.

— Je suis la preuve vivante que si. Y a quand même du bon, à ces régimes-là. Mais tout le temps, non, ça, par contre, avec la vie qu’on mène ? Pour la garde, toi, y a ta mère.

— Ouais, mais je le paie autrement. Je ne peux pas déposer Hugo sans une réflexion. « Ouais, je vous ai pas élevés comme ça ! Vous faites des gosses pourquoi si c’est toujours pour qu’ils soient ici ! » Je ne sais pas ce qu’elle croit : on bosse ! Ma sœur, même refrain, et elle, en plus, elle en laisse deux, donc elle a double couche. Comme si ils étaient malheureux. Ils ont tout ce qu’il faut, et largement plus, on s’occupe d’eux tout le temps. Ça va, ils ne sont pas abandonnés, non plus. Un bureau d’études, ça roule pas si le patron dit qu’il se barre à 15h30. De toute façon, pour Hugo, il a ses activités, c’est une étudiante qui l’emmène au judo et au piano, ils font tout en bus, donc déjà, deux soirs par semaine, elle a pas à aller le chercher. Et pour Sirayne, l’année prochaine, pour la grande section, ils font garderie jusqu’à 19h30.

— 19h30 ? Ah, c’est bien !

— C’est bon, quoi, on a fait pression, avec les autres parents. Tu sais que la directrice nous a menacés de fermer et laisser les gamins sur le trottoir ? Non, mais, sérieusement. Tu vois jusqu’où ça va ? Déjà qu’ils ne prévoient rien du tout, ils les installent comme des animaux dans une grande salle avec un écran géant et des dessins animés, c’est à peine si ils surveillent. J’ai vu des gosses qui s’étaient endormis par terre. Par terre, sans rire, à même le sol, là où tout le monde marche, c’est forcément sale. Ils ont qu’à mettre de la paille, tant qu’ils y sont. Enfin bon… C’est l’ Éducation, maintenant, ils leur apprennent plus rien d’un côté et de l’autre ils les azimutent et après, c’est de notre faute et on a des grandes messes sur le temps d’écran. C’est ça. Tu parles.

— Moi, ils céderont jamais pour l’horaire. 17h30.

— Non ? Merde, comment tu fais ?

— Je ne fais pas, qu’est-ce que tu crois ? Surtout qu’à cette heure-là, la secrétaire s’est barrée depuis une heure, donc je dois tout faire par patient. Et attends, Katia vient de m’annoncer qu’elle était en cloque, elle va me claquer entre les doigts. Et les assistantes dentaires, je peux te dire, c’est pas comme l’intérim où tout s’adapte à l’embauche, faut quand même un minimum être coordonnés pour ne pas en éborgner un.

— Ouais, tu m’étonnes.

— Donc, je vois bien le coup, dans trois mois il faudra qu’elle prenne trois semaines et ça va être du morse jusqu’à la fin, ensuite le congé mat’. Enfin, bref, du coup, pour te finir, j’ai deux nounous et elles se passent le relai, qu’est-ce que tu veux. Ça pose problème pour les devoirs parce que Rachja parle la langue mais elle ne l’écrit pas très bien, mais il n’y a pas le choix. Elle les couche si je dois mettre des rendez-vous jusqu’à 20h00, le temps de ranger, voir tout ça, la paperasse, ça fait du 21h30 au mieux chez moi. Tu penses bien que j’ai pas la tête à régler un problème. Non, c’est mal foutu, c’est sûr. C’est plus comme avant, tout le monde sortait de l’usine à 16h00, l’usine était à côté de l’école, les mères ne travaillaient pas. Même mes parents, finalement, ils n’ont pas connu ça, alors. Depuis le temps, tu ne crois pas qu’ils auraient pu comprendre ? Pourquoi ils n’étalent pas les cours, ou plus de rattrapage, aussi ? Ils n’ont qu’à trouver des profs pour ça. Tu parles, eux, par contre, ça sonne, et ils sont bien dehors avant les élèves et eux, ils vont retrouver leurs gosses et ils ont leur soirée. Je t’en foutrais.

— Ouais, après, ils ont la paye qui va avec, je n’sais pas si c’est à envier.

— Hé ben ils en veulent plus ? Ils bossent plus, c’est tout. C’est les seuls qui ne savent pas dans quel monde on vit et ils sont devant nos gosses à leur apprendre quoi ?

— Tiens, ma sœur, convoqué par le proviseur, pour mon neveu. Il a téléchargé du porno et il le faisait payer aux copains. Comme elle lui a dit : et ceux qui ont payé, ils sont où, leurs parents ? D’accord, c’est Octave qui a merdé, mais il a trouvé la clientèle, et même des filles.

— Nous, c’était des magazines, c’était les terminales qui nous surveillaient qui nous les filaient. On s’est jamais fait tauper.

— Ce que je trouve sciant, c’est qu’ils avaient tous du fric. Il s’est fait plus de 500 euros en quoi, deux jours ?

— Dans deux ans, il n’y aura plus que des cartes. Le liquide, c’est fini.

— Ouais, mais ils font des systèmes, aussi, avec les portables. Ils trouveront toujours. Moi, je ne m’y fais pas. J’ai ma carte dans mon portable, mais je la sors quand même, j’oublie tout le temps. J’devrais pas, parce que c’est plus sûr du tout, avec le sans contact, les mecs passent derrière toi avec des appareils et hop, tu sans contactes tu sais même pas quoi et ensuite la banque appelle. Heureusement qu’il n’y a pas de frais pour ce genre de conneries. À coup de 30 euros trois fois par jour, ça peut le faire. T’imagines ? T’es dans le métro, tu rentres à sec à Gallieni, tu descends plein aux as à Levallois ? Ben merde.

— Je comprends pas, ton histoire de porno, y en a partout, maintenant, pourquoi il l’a téléchargé ?

— Les autres, ils ont, tu sais, la sécurité parents, avec des codes. C’est Google la nounou, là, pas cher, celle-là.

— Ils contrôlent vraiment tout, eux. Tu te crois chez toi à faire ce que tu veux et c’est lu à l’autre bout du monde et des statistiques et tu ne sais même pas que les sièges de la prochaine bagnole que t’achèteras aura été pensée pour te correspondre. Maxence veut qu’on prenne une électrique, la prochaine fois. Je lui ai dit quand tu pourras te l’offrir, je t’en prie, n’hésite pas. Il m’a gonflé avec ça tout le trajet jusqu’à Maconscience.

— Ça les amuse de faire de nos gosses des idéalistes, c’est bien, on voit que c’est pas eux qui ramasseront les pots cassés quand ils vont affronter le vrai monde avec des idées complètement irréalistes. Je te dis pas, il faut faire quelque chose, mais pas arrêter la planète de tourner, non plus.

— Et Doriane, ça va ?

— Le boulot la gave, sa fille fait chier, aussi. 13 ans, c’est hard. Elle lui répond, faut voir. Moi, je ne m’en mêle pas. Ça crie, je ne dis rien. J’attends qu’il y ait une porte qui claque. Chacun gère ses gosses, c’est mieux, sinon on passe sa vie à parler des ex, à la fin. Bon, c’est sûr que pour les miens, quand ils sont là, ça les gave d’entendre gueuler pour tout, mais ils ont leurs casques.

— Je repense à Maconscience, ça me rappelle Laurent, tu sais, quand il avait voulu regarder les prix pour une maison de campagne.

— Ah ouais, sa période zen à la con, retour à la nature je veux mes œufs de mes propres poules. Ça a duré quoi ?

— 2 semaines, après il a accepté le poste à Shanghai. Ça, c’est de la cambrousse. Mais quand même, j’ai failli y croire, à sa crise, à remettre tout en cause, à se torturer pour tout, à plus vouloir bosser dans l’agroalimentaire, plus dans le système.

— C’est la mort de son père, je crois, ça n’a pas aidé. Rupture d’anévrisme, quand t’as pas réglé tes comptes avec, y en manque un bout, c’est sûr. Les gens ont qu’à se parler, aussi. Tout le monde attend sans penser à la mort, et ensuite, tu dis ses quatre vérités à qui ? Une urne ? T’es sûr d’avoir le dernier mot. Non, ça lui avait vraiment filé un coup. Il a pris le poste pour ça, je pense, d’ailleurs, pour s’éloigner.

— N’empêche à un moment, ça ou ONG ou un truc du genre, aussi.

— Non, non, il était vraiment parti loin dans son trip.

— Maxence, tiens, aussi, qui me parle de son avenir, quand on roulait pour nulle part. Je lui dis « Hé, t’as le temps, tu sais », mais non, il le présentait comme si c’était pour demain, angoisse totale. Il s’en fait moins pour ses devoirs quand il a oublié de les faire chez sa mère, tiens, ou quand il oublie ses bouquins chez elle et du coup, il ne peut pas bosser. Non, là, y avait urgence, et il y aurait fallu que je panique aussi. Je n’ai pas compris. Ils se foutent des trucs dans le crâne, ça doit être la mode dans les mangas, les quêtes, genre.

— Hugo, en ce moment, son truc c’est de comptabiliser toutes les erreurs que je fais en conduisant, si je ne m’arrête pas assez longtemps au stop, si je passe à l’orange. Et c’est pas tout le temps mais on dirait que parce qu’il veut le voir, ça arrive. C’est pénible quand tu conduis, les gamins qui te parlent, la petite, on la comprend toujours pas, en plus et il faut quand même lui répondre a dit l’orthophoniste, alors, je ne te dis pas les conversations débiles. C’est bon pour plus être concentré sur la route et c’est comme ça qu’on a un accident. Tu le vois devant les flics ? « Vous étiez au téléphone ? » « Non, je répondais à ma fille. »

— Tu lui dis quoi, alors ?

— Alors, j’ai trouvé, en plus, quelque part, je gagne du temps, je répète mes speechs aux clients, valorisation des terrains après l’installation de l’extraction continue du radon, blablabla. Elle ne comprend rien, pour l’instant, donc, ça fait illusion. Et au pire, si j’ai une idée, je branche le dictaphone sur le mains-libres.

— C’est pas con. Je pourrais faire ça pour mes dossiers clients, mais je n’ai pas de mémoire. Je serais incapable de dire qui j’ai vu ce matin. Je bachote avant chaque patient. Aucune mémoire. Et ça ne va pas en s’arrangeant. Bon, après, pour ce qu’il y a à se souvenir, aussi. Doriane, elle, c’est l’opposé, elle n’oublie rien. C’est assez chiant aussi, en fait. Elle peut remonter comme ça, six mois en arrière, sans souci.

— Y a des gens comme ça. Tout le monde n’a pas les mêmes casiers, là-dedans. T’es plus dans l’effectif, dans l’instant, la prise de décision.

— Voilà. Après, ça peut servir de se souvenir où sont les clés, je ne dis pas, mais je n’ai plus besoin de clé pour ouvrir ma bagnole, elle sait que c’est moi. Le monde est bien fait. Maxence qui me sort quand je m’énervais à tourner en rond pour trouver Maconscience, toujours à propos de ma bagnole, que je la laisse prendre tellement de décisions à ma place qu’elle finira pas être tellement plus intelligente que moi et genre, elle me montera sur le dos pour aller où elle veut, où elle prendra le contrôle de la route et de toute ma vie, en me jugeant au passage, ou un truc comme ça.

— Ah, les gosses et leurs leçons. Merci la propagande.

— Ils recrachent ça, c’est même pas digéré, des petits perroquets, pédants. Et ils tiennent tête, hein. Pas capable d’écrire un texto de 3 mots sans 16 fautes, jamais lu un livre de leur vie, mais ils savent tout et ils te critiquent pour te mener où ils veulent. À consommer, de toute façon.

— Le système gagne à chaque fois. Ils ne s’en rendent pas compte. Comment tu veux ? Ils sont nés là-dedans, ils ne se posent aucune question.

— Je lui ai dit, à Maxence, l’alphabet, c’est avec des lettres, 24, pas des émojie, même si y en a 3 millions, on écrira jamais les Droits de l’homme C’est quoi, les Droits de l’homme, qu’il me demande. Mais qu’est-ce qu’ils leur apprennent ? Non, mais franchement ?

— Moi, j’ai regardé le cahier de lecture d’Hugo. Écoute, à notre époque, ça prenait moins de pincettes, mais au moins, on savait lire. Là, il ne sait toujours pas. Il confond les lettres, y a pas moyen. Il paraît qu’il y a un déclic. J’attends de voir. Le « g », quand même, c’est dans son prénom, il sait l’écrire depuis qu’il a 2 ans, hé ben, en minuscule, il ne le reconnaît jamais. Ou il le dessine à l’envers.

— On se demande comment font les chinois.

— J’attends le déclic. Et s’il n’y en a pas, hé ben, ce sera les cours privés. Tout le monde fait ça, il faut y passer. C’est super, quand même, leur éducation publique, il faut tout doubler en privé. Et après il s’étonne qu’on vote à droite. Faut se donner les moyens, aussi, de retenir le client. Si je traitais les miens comme ça sur un projet, qu’ils doivent tout aller faire vérifier ? Il a raison, l’autre, de vouloir traiter l’État comme une entreprise, il va peut-être y arriver, comme ça. C’est une entreprise, rien d’autre.

— C’est sûr, à force de le voir comme un hôpital gratuit, voilà où ça mène. …Attends, tu sais pas ce que j’ai appris ? Fabien, tu sais, mon ex-beau-frère ?

— Le facho ?

— Mais non, ça c’était le mari de mon ex-belle-sœur. Fabien, le jardinier, enfin, pépiniériste ? Accroche-toi. Il est Gilet Jaune.

— Tu rigoles ?

— Je te jure. …Le mec qui n’aurait pas fait de mal à un de ses sapins, là ? Allez, engagé et tout, à tenir un rond-point je sais pas où et avoir la réunionite avec d’autres. Enfin, quand même, il n’a jamais été millionnaire, mais quand même, il gagnait sa vie. Je n’ai pas compris. Il n’a rien à voir avec les Gilets Jaunes. Je ne sais pas. C’était un solitaire, peut-être qu’il en a eu marre. C’est sûr que depuis la mort de Béatrice, là, même si ils étaient pas mariés, il élève seuls trois gamins, mais, je ne sais pas, ça ne justifie pas, si ?

— Ça n’a rien à voir.

— C’est ça. Rien à voir. Donc, je ne sais pas. Et alors, manque de bol, j’apprends ça quand je faisais la queue au tabac avant d’aller à Maconscience, de, justement, un des employés de Fabien qui était juste derrière moi. Y avait un monde fou, ça n’en finissait pas et Maxence qui était là a tout entendu. …Ah, j’en ai bouffé, pendant le voyage, du Gilet Jaune. Gilet Jaune mon héros, quoi. Alors, là, je n’ai pas laissé passé, quand même. Déjà, à son âge, parler de ça, où on va ? Et ensuite, faut entendre ce qu’il disait du président ?

— Quoi ?

— Qu’il n’avait même pas son âge.

— Ton fils ?

— Non, le président ! Non, mais, je te jure. Il réalise pas du tout que j’ai le même âge. Renseigné comme tout sur les manifs. Ils doivent en parler dans la cour. Tu sais comment les gosses l’appellent ? Au mieux ? Je n’sais pas moi, il n’y a plus de surveillants, pour entendre ça ? Et il m’a dit qu’ils en parlaient aussi pendant l’heure de je sais pas quoi, là, qui n’est pas notée, où ils font un point sur l’actualité, où des questions comme ça, et ils y répondent ensemble. Les gamins doivent répéter tout ce qu’ils entendent à la télé et il n’y a personne pour les arrêter puisque c’est l’heure du droit à dire n’importe quoi.

— Il va aller dire que son tonton est Gilet Jaune.

— Tonton Gilet Jaune, c’est tout à fait ça, pas prolo, déjà. Enfin, Maxence ne le savait pas, non plus. Donc je compte quand même que Bérénice ne s’en vante pas, si elle-même le sait. Ils n’ont jamais eu trop de liens. On comprend mieux pourquoi.

— De toute façon, ils n’iront nulle part.

— C’est sûr. C’est la buraliste, justement, qui disait que les Hippies faisaient des colliers de fleurs et les Gilets Jaunes des colliers de rancœurs.

— Ouah, ça, c’est de la poésie.

— C’est à cause du nombre de vitrines pétées, elle est solidaire, c’est normal, elle a un commerce.

— Elle n’a pas tort, ce qui les rassemble, c’est leurs emmerdes qu’ils n’ont pas avalées. C’est pas à l’État de les régler. Ni à nous de payer encore plus pour eux, ou pour ça, le moindre truc qui ne va pas.

— Va expliquer ça à un gosse qui ne voit que le groupe de rebelles. Rebelles à quoi ? comme je lui ai dit. On est en France ! Sur le papier, il n’y a pas mieux, quelque part. Il faut relativiser, parfois. Rebelles, en France. Ils doivent rire les vrais rebelles dans les pays où on comprend bien qu’il y en ait.

— Je vais te dire, moi, j’ai une politique. Avant d’aller gueuler plus loin, plus haut, plus fort, il faut peut-être balayer devant chez soi avant. C’est plus facile, quand on voit pas la merde chez soi, d’aller accuser l’État de tout. Commencer pas se remettre en cause, ça ne serait pas plus mal. Mais, ça, les gens, ils ne le font plus jamais. On les a habitués : l’État, c’est la solution. Mais l’État, c’est nous, c’est tout le monde, et je ne suis pas la solution de tout le monde. Non ?

— Mais exactement. Tu prêches un convaincu.

— Dis donc, super idée de vouloir aller à Maconscience.

— J’ai dégusté tout le long et en plus pour ne rien trouver au bout. De l’essence pour rien, c’est tout ce que je vois. Maxence a fait la gueule tout le trajet du retour, super. Je pensais qu’on aurait une journée à nous, tu vois, à parler, de je ne sais pas quoi, mais bon, c’était l’occasion, on ne se voit pas non plus beaucoup dans le rythme de la semaine. Donc, là, je savais depuis un moment que je n’irais pas au congrès, là, comme chaque année, parce que Sabrina avait dit assez à l’avance que ce serait son week-end avec ses cousines. Donc, je devais garder les gosses, et en fait, une de ces cousines s’est pété le genou juste la veille, un truc super con, en sortant de sa bagnole. Faut le faire. Donc, du coup, Sab pouvait garder les gosses, j’étais libre. Alors, va pour Maconscience. Hé ben non. Gavant à l’aller, rien, et retour avec un pré-ado qui fait la gueule, pour rien, évidemment, fermé comme une huître. Oh, je laisse couler, ça lui passera.

— Quand ils n’ont pas ce qu’ils veulent.

— Ah, c’est toujours tout, tout de suite. Et s’il n’y a pas, ils font la gueule ? Hé ben, fais la gueule, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

 

À demain.

 

* cet article fait partie d’une série de 31 commencée le 1er octobre, dans le cadre du challenge #INKTOBER 2019, détourné par clairecros.com | puck.zone | 17SWORDS | PUCK sur YouTube

Aujourd’hui THE OFFICIAL 2019 PROMPT LIST donnait le mot :

28_RIDE [monter (en équitation « à cheval » est induit aussi, savoir monter à cheval / faire du cheval/chevaucher) | s’asseoir sur vélo/moto/cheval et se déplacer avec en contrôlant ses mouvements/faire un tour (sur les mêmes) | se déplacer/voyager à bord de voiture/bus/train | faire un tour (gratuit) en voiture jusqu’à/ la personne même qui conduit la voiture | essayer de contrôler quelqu’un (par la critique) pour l’obliger à travailler, mieux, comme voulu]

Demain :

29_INJURED [blessé (corps, orgueil) | endommagé/lésé | les blessés (groupe)]

 

PUCK détourne le challenge INKTOBER 2019 © © Claire Cros | 17SWORDS

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