Les sixièmes à PARIS ...

J'ai emmené les sixièmes à Paris.C'est arrivé à cause d'une directive ministérielle. Le DNB, nouveau petit nom du brevet, appelé de mon temps BEPC et par la suite Brevet des collèges, s'est vu greffer depuis quelques années des ajouts.

J'ai emmené les sixièmes à Paris.

C'est arrivé à cause d'une directive ministérielle. Le DNB, nouveau petit nom du brevet, appelé de mon temps BEPC et par la suite Brevet des collèges, s'est vu greffer depuis quelques années des ajouts. En plus des épreuves écrites d'histoire-géographie, maths et français, le DNB s'obtient aussi par le contrôle continu, par la validation des compétences du socle commun, et par l'oral de l'épreuve d'histoire des arts

Récemment, cette épreuve d'histoire des arts s'est vu adjoindre un parcours culturel, qui doit faire l'objet d'un volet dans le projet d'établissement qu'on établit pendant les journées où l'on est consigné dans les établissements pour rattraper les pré-rentrées qu'on ne fait pas le vendredi pour nous éviter de reprendre un vendredi (« les français ne comprennent pas pourquoi la rentrée est un mardi », relaient les infos pour nous faire prendre conscience de notre impopularité et comment on exagère après tant de vacances,... comme si on ne le voyait pas déjà dans les comportements des élèves).

Lors de ces réunions nous réfléchissons donc ensemble à ce qui pourrait être le mieux en fonction de la situation particulière de notre établissement et des directives académiques pour nos élèves, sous différents angles tels que l'orientation, l'aide au travail, et donc l'acquisition d'une culture.

C'est ainsi qu'en début d'année, l'idée, simple et fédératrice, a été lancée qu'on les emmène au moins une fois dans leur scolarité à Paris, et particulièrement au musée du Louvre. Quand tout le monde est d'accord, vient le qui fait quoi. Certaines emmènent déjà les élèves au théâtre (ce qui n'est pas non plus une mince affaire), ou encore au cinéma. Comme on avait choisi comme niveau les sixièmes (qui m'ont dans leur emploi du temps), le collègue d'arts plastiques étant par ailleurs sur deux collèges (ce qui ne facilite pas les démarches administratives), je me suis chargée du projet.

Il doit être proposé en début d'année scolaire pour qu'il puisse être budgété. Il faut ensuite trouver des compagnies qui aient des bus assez grands pour emmener tout un niveau, car égalité des chances oblige, ce genre de projet implique qu'on emmène tout un niveau et non seulement une classe. Il faut aussi trouver une plage de libre et s'y prendre dès septembre pour avoir une chance d'avoir une place en mai ou juin. Puis sonder les parents pour savoir s'ils participeront et refaire le projet en fonction des réponses.

Et lorsque tout est devenu possible, vous vous rendez alors compte que c'est ces élèves-là que vous allez emmener, ceux qui sont intenables, auxquels on ne peut jamais tourner le dos, qui vous demandent la réponse aux questions que vous leur posez en s'offusquant que vous ne leur répondiez pas, prêts à alerter l'ONU dès que vous ne satisfaisez pas leurs petites exigences personnelles, comme d'aller aux toilettes en arrivant en cours alors que c'était la récré juste avant... et qui vous regardent comme des bourreaux si vous ne leur dites pas oui dans la seconde, forts de leur bon droit d'enfant martyrisé par des profs qui ne les laissent même pas aller faire pipi. Les mêmes qui, pris la main dans le sac, n'ont jamais rien fait (de la vertu de l'exemple sur les jeunes générations...).

Vous hésitez un temps à maintenir la sortie, vous le leur dîtes, vous en profitez pour expliquez l'intérêt de la discipline : « Là, si on avait été dans le métro, j'en aurais perdu trois . ». Et puis finalement vous maintenez. Et vous ne regrettez pas car vous avez UN merci. Ça n'a l'air de rien, un merci mais c'est le seul et c'est devenu tellement rare que vous n'en croyez pas vos oreilles. Certains ont l'air content mais ne l'expriment pas... Pourtant un « Oh merci madame !», sorti du cœur, c'est ce qui permet d'avancer. Je sais que je l'ai fait pour elle et que je pourrai endurer d'autres sorties avec eux, rien que pour elle et pour le sourire de quelques autres. 

Les petits réglages terminés, le programme établi, le petit mot donné aux parents, les dernières recommandations d'usage faites, « mettez bien des chaussures de marche, on va faire une rando depuis le musée du Louvre jusqu'à la tour Eiffel », arrive le petit matin du départ . Le réveil a bien sonné malgré le cauchemar pendant lequel vous cherchiez à prévenir quelqu'un que vous aviez deux heures de retard , les parents sont là, les bambins aussi, vous les entendez déjà qui crient et s'agitent dans l'heure matinale tandis que vous récupérez dans l'infirmerie les dossiers médicaux et la trousse d'urgence de celui qui peut se transformer en crustacé géant s'il avale une trace de fruits à coques. Et quand vous faites signe qu'il est temps d'approcher du bus, vous savez encore que ce ne sera pas une journée facile. Ce n'est pas nouveau puisqu'à part le collègue d'arts plastiques, aucun prof n'a accepté d'accompagner la sortie : « Les sixièmes ? non, désolé... ». On part donc avec les assistants d'éducation et une maman.

Au cours du voyage, vous récupérez une petite bouteille de vernis à ongle avant que les sièges du bus ne soient tâchés, vous enregistrez la confidence de la maman accompagnatrice qui trouve que c'est de plus en plus difficile d'encadrer les jeunes, qui en a pleuré il y a quelque temps devant un groupe de 3ème qu'elle avait emmené à un match de hand, pleuré de tant de violence et de vulgarité dans leurs rapport mais aussi à son encontre, vous lui dîtes que malgré l'expérience et l'âge, ça peut encore arriver, les pleurs de décharge...

Ça se passe pas si mal. Ils avaient été prévenus : ils sont répartis en petits groupes et ce n'est pas eux qui choisissent. On se promène dans le jardin des Tuileries en faisant des pauses pour dessiner les statues. Petites têtes brunes et blondes penchées, concentrées, attentives, c'est dans ces moments-là qu'on sort de l'apnée. On arrive même à pique-niquer autour d'un bassin sans réussir à faire fuir un jeune homme qui lisait tranquillement au soleil (au pire ce n'aurait pas été si grave... il lisait un Musso !).

On arrive à respecter notre horaire : midi au Louvre, sous la pyramide, dans une atmosphère d'aéroport avec une affluence d'hypermarché les jours de soldes, entre deux escalators pour le ciel, trouver le bon bureau, poser les sacs, récupérer les stylos, remettre en place, l'élève u-tube avec ses 250 amis FB qui maintient pour la 2ème fois face à son prof que vraiment c'est mal organisé, et hop , en avant ! Les petits identifient le Louvre médiéval, et font le lien avec leur recherche sur l'histoire du Louvre, forteresse construite par Philippe Auguste qui décide en 1190 de faire de Paris sa capitale, qui devient ensuite un palais avec des fenêtres et des toits pour finalement accueillir la pyramide de Pei qu'ils ont photographiée en arrivant. On perd quand même un groupe dont l'accompagnatrice tombée sur une guichetière peu amène doit retourner chercher un ticket d'entrée auprès de sa collègue des scolaires alors que c'est gratuit. Dans le brouhaha, j'ai raté l'appel téléphonique et n'ai pu revenir les chercher. Un autre groupe se voit refuser l'entrée des androcéphales, que son accompagnatrice avait vaillamment réussi à localiser, sous prétexte qu'ils ne doivent être que sept, alors que suite à l'étude du règlement de visite, nous avons in extremis ajouté un cinquième accompagnateur pour satisfaire la norme du 1 pour 10.

J'ai de la chance, mon groupe est émerveillé. C'est beau, madame ! Vous avez vu les plafonds ? Ouah ! Tous les sphinx ! C'est avec ça qu'ils écrivaient ? On l'a vu en histoire. Mais est-ce qu'on va voir la Joconde ?  Oui. Restez groupés. Nous voici dans la galerie d'Apollon. Mais madame, c'est très riche ici. Eh bien, si vous vous souvenez, c'est Le Vau qui a dessiné cette galerie, c'est l'architecte décorateur de Versailles, c'était Louis XIV, le roi soleil. Mais comment ils ont fait pour trouver les sous ? Ah?! Eh bien, ils levaient des impôts, les paysans dans les campagnes étaient affamés, c'est pour ça qu'après il y a eu la Révolution. Ici, c'est la grande galerie, c'est là qu'avaiENt lieu les Salon qui faisaient des scandales. Des scandales ? Oui, par exemple Courbet s'est mis à peindre des vaches alors qu'avant on ne peignait que des rois et des saints... alors ça choquait. On finit par trouver Mona Lisa, et cette sorte de dévotion qui entoure son sourire flottant au-dessus d'une foule d'adorateurs du monde entier. C'est vrai qu'on a l'impression qu'elle regarde partout, madame. 

Et puis le Radeau de la méduse et La liberté guidant le peuple... Ils sont tout autant ébahis par la dimension et le sujet des tableaux que par la foule qui les contemple dans une atmosphère qui tient à la fois du respect, de l'admiration, de la contemplation, mais aussi du mouvement et de la foule. Un de nos groupes est assis devant La liberté... Nous nous éloignons pour les laisser tranquilles, retour par la salle de la Joconde. Tiens, le tableau des chiens, c'est dans votre groupe qu'il a été choisi ? Non ? Chacun devait choisir son œuvre préféré dans une pré-visite virtuelle mais nous n'avons pas le temps de les retrouver. La signalisation est très succincte. Zut, La victoire de Samothrace n'est pas là...

Madame, je suis fatigué... Oui, moi aussi. Je crois que je suis malade. Moi aussi, Atchiii. J'entame mon deuxième paquet de mouchoirs. On s'en va, madame ? Vous aviez dit qu'on sortait. Ben, c'est quoi ce qui est écrit là ? Ah oui : sortie, j'avais pas vu.

Retour à la bagagerie. Tout le monde est là. Direction la tour Eiffel. Hé, c'est la Seine ! Elle est propre... C'est pas si mal, oui. Oh, y a un caddie tombé dedans. Pourquoi y avait des militaires à la sortie du musée ? Ils ont des vraies balles pour tirer ? Pourquoi y a pas des toilettes pour faire pipi ? Beuark ! Ça pue sous les ponts. Attention, voiture. Voiture. Voiture. C'est quand qu'on arrive ?

Trop tard pour le bateau de 15 h 30 ! Madame, on va jamais tenir tous, ça va couler... Mais non. Tenez vous tranquille ! Mais c'est machine qui m'a tapé dessus. C'est lui qu'a commencé. Chhuttt ! Zut ! Pas le temps de refaire les petits groupes. Aïe ! Ces douze là ensemble, ça va pas le faire. Effectivement. Les tuyaux de douche des combinés des audioguides commencent à danser la gigue. Ça marche pas ! C'est nul. Voix neutre et calme : deux secondes, on n'est pas encore partis ... Ce ne sont pas des jouets. Posez ça. Ho ! C'est pas intéressant, ce truc ! C'est nul ! Et les paquets de bonbons de voler, les sièges de se lever et se rebaisser : rien à faire ! Un monsieur qui a la gentillesse de leur sourire se voit interpellé par quinze visages : on s'est fait un copain madame. Hé ! il est allemand ! Comment qu'on dit comment tu t 'appelles en allemand ? J'en sais rien, moi. Eh oh , à K. cinq sièges plus loin : tu fais de l'allemand toi ! Tu sais pas ? J'en sais rien moi. On n'est encore en Bourgogne, là ? Mais non, on est en Île de France. Paris, c'est en Île de France. Ah?! Paris ? Moi, j'ai un pote à Paris. Je pourrais l'appeler madame ? Pourquoi on est là ? C'est pas intéressant ! Pourquoi on n'est pas à Nigloland ? Aaatchiii ! Quatrième paquet de mouchoirs. Ça suffit ! Taisez-vous ! Chuuuttt ! Vous n'êtes pas dans la cour de récré. Arrêtez de vous retournez sans arrêt. La maman accompagnatrice me dit : « Vous avez du courage ! » Là, je n'en ai plus du tout. Je les enguirlande parce qu' à force d'eux qui ne regardaient rien, je n'ai même pas vu Notre-Dame... Du coup, à la sortie du bateau, je craque et fume une cigarette. Tant pis pour l'exemple... J'ai pas des supers pouvoirs alors je suis pas Superprof.

Allez, direction le musée des Arts premiers. Si après ça, ils dorment pas dans le bus...

Trop beau, madame. On va où ? Restez groupés. Où sont truc et bidule ? Ils sont entrés dans une petite maison dans le mur, hihihihi, ils doivent faire des enfants... hihihi... Sortez de là... Mais on regarde la vidéos. Ben oui, on s'instruit et vous nous engueulez ! Pardon ? Enfin, vous nous disputez ! Pardon ?!!! Oh, un masque comme on a vu en Arts plastiques ! Ouaaa ! Je le kiffe ce musée, ça déchire... Un élève vient en chercher un autre, ça ricane de partout, le petit groupe se forme et se disperse quand on arrive devant le membre en érection . Ben oui, c'est un symbole de virilité, de force... Allez on avance ! Oh un masque de Papouasie ! Madame ! Chhhuttt ! Rires étouffés. Ils ont capté que dans les musées fallait se taire et ne pas s'asseoir par terre. Eh lève-toi, tu vas te faire virer par le gardien. Pour une fois que ça ne vient pas de nous, ça prend plus de poids. Ils rigolent pas les gardiens. Ils sont pas habitués à ce que d'autres adultes que nous leur parlent comportement. D'habitude, ils ont juste des regards.

Allez, dernière étape avant le départ, pique-nique dans les jardins. L'accueil indique que c'est permis. Sous un bel arrondi blanc pourvu de bancs, qui s'encadre dans les charmilles des feuillus en pleine verdeur, dans la fluorescence des rayons de cette fin d'après-midi de mai, quelques petits groupes tranquilles lisent et discutent. Devant tant d'harmonie et de quiétude, je dirige nos élèves vers une sorte de fosse aux lions qui me semble plus appropriée. Un gardien vient nous déloger et nous renvoie vers le préau. Je m'excuse du regard auprès d'une des personnes qui nous regarde arriver comme le troupeau de bisons que nous sommes, il me fait signe que ce n'est rien. Le groupe tient 3 ou 4 minutes avant de lever le camp : comme on les comprend !

Ça hurle, ça piaille, ça crie d'un bord à l'autre, sans aucune conscience d'un possible environnement extérieur... Allez encore un effort. Mais non, ce n'est plus tenable. Ils crient de plus belle et refusent totalement de baisser d'un cran. On lève le camp.

Retour onze heures trente. Les parents sont là. Un élève me dit au revoir merci. C'est le seul. On est habitué, c'est presque toujours comme ça. Déjà qu'on paie pas notre sortie !

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