Une maille à Tombouctou, une maille en Auxois....

  • La dernière semaine de janvier 2013 

Que vais-je bien tricoter de ma semaine passée ? 

La tête posée sur l"oreiller, je file mes jours,  carde ma pensée, lissée, tissée de groseille et de nuit d'hiver. 

Je ne vais plus de fil an aiguille, j'essaie de nouer la tartine à la bougie, toujours à tâtons, comme un aveugle au royaume des borgnes. Parfois mon oeil intérieur, cyclopéen, s'entrouvre. Un rayon de soleil perce les nuages épais et laisse derrière lui une clarté diffuse, puis se cache à nouveau. Mon nom est personne et je est un autre.

Lundi à l'endroit, mardi à l'envers, mercredi à l'endroit, jeudi à l'envers, vendredi à l'endroit....

Lundi à l'endroit, une gorgée de café, un rayon de soleil, beaucoup de travail, janvier s'éternise, et puis le soir, est-ce la lune ? lundi bascule à l'envers. Des flots de destruction passent à travers les ondes et cherchent à franchir le tamis de plus en plus serré de mon attention au monde. Pourquoi faut-il que je me carapace ainsi ? Sans doute pour éviter la désolation qu'entraîne mon impuissance... Une réaction animale de protection : une maille à l'envers ; avec laquelle ma conscience se débat : une maille à l'endroit.

 Attention ! Jacquard.

 Dans mon lundi, un fil de couleur tendre, un fil douillet gorgé de soleil... Un SMS de E. :

"Je pense à toi et à ta plume; je viens de regarder 10 mn du JT et pfff que des mauvaises nouvelles alors que le monde ne tourne pas que mal. A quand un journal où on nous parle que grâce aux efforts faits pour la pêche raisonnée le thon est de nouveau bien présent dans nos mers par exemple. Rhoo l'actualité que l'on nous donne ne peut pas être uniquement axé sur le catastrophisme. DAns le monde il se passe aussi des choses bien et je rêve que l'on nous le fasse un peu plus partager."

Et puis, dans mon lundi à bascule, un torrent de violence, un palais détruit, une mémoire brûlée. Bande de salauds... Oui, ce sont les mots qui se nouent en travers de ma gorge : bande de salauds ! 

Mardi à l'endroit. Sur le chemin de la vraie vie, celle de la sueur, celle de l'acide, avec ses jets de vitriol, ses pattes de velours, ses galopades, ses cris, ses rires, et la calme sérénité maitrisée dominant le tout, mardi sur les ondes, je sais maintenant que ce qui a disparu, ce sont les premières notations d'une civilisation, posées sur des petits bouts de bois parfois, le prix d'un animal, de céréales, des pages collectées dans le désert, patiemment rassemblées, achetées sous les tentes des touaregs, troquées contre du bétail. Près de cent milles manuscrits, les plus vieux datant d'avant l'Islam en Afrique, aux temps des Songhaïs, de cette époque où Tombouctou s'est inscrite dans notre mémoire collective, comme une soeur de Samarkande, ville mythique où se rencontrent les déserts, lieu d'échange entre Sahara et Sahel.

Pourquoi le nom même de Tombouctou suffit-il à me faire vivrer alors que je sais si peu de la ville ? tellement peu qu'il m'a fallu aller puiser ces quelques connaissance sur la toile et ses mailles, au-dessus, en dessous, connections, noeuds, neurônes...  Pourquoi ai-je l'impression de savoir depuis toujours que c'est à Tombouctou que l'on conserve les manuscrits des anciens savants : astronomie, botanique, chroniques historiques, traités de bonne gouvernance.


Mardi : le bilan : c'est une partie seulement de  l'institut Ahmed Baba (présenté souvent comme le Montaigne africain) qui a été incendié : 25 000 ouvrages quand même, carbonisés, réduits en poussière, puisse-cette poussière souffler l'esprit dont elle est issue sur les déserts de la pensée dans lesquels errent ces sans fois ni lois, puissent-elle se mélanger à celle dégagée par leur 4x4 et insuffler en eux un peu de cette civilisation. Car cela ne leur a pas suffi à ces barbares, ils ont aussi incendié la mairie, et avec la mairie, bien sûr, les archives municipales, toute une mémoire de petits riens, de déclarations d'état-civil, de petites lois locales, tout ce qui permet aux historiens de raconter la civilisation.

Car c'est aussi tout ce qui se joue dans le projet Ahmed Baba : l'émergence dans nos cultures universitaires de l'histoire africaine que l'on nous présente si souvent comme un continent d'oralité, niant ainsi toute sa part scripturale, cette Afrique dont on ne veut voir que les traditions populaires;

 

25.000 élèves et étudiants dans la ville de Tombouctou au seixième siècle, au temps d'Ahmed Baba, qui écrivit un dictionnaire sur le fonctionnement des écoles. Afrique orale ? Des manuscrits en langue peule, écrite donc.

L'institut Amehd Baba ? Fondé en 1973, avec un financement du Koweit. Un directeur nommé pour "son potentiel et le passé influent de sa famille" : Abdul Kader Haidara,  qui collecte 16 000 manuscrits entre 1984 et 2002. Fait jouer ses relations personnelles, y met le prix, 200 dollars pour une seule page, va dans les villages, sous les tentes, et reviant parfois avec 2000 manuscrits, que j'imagine conservés dans des coffres deboix exotiques, de santal peut-être, dont la douce senteur tempère le musc de la peau tannée, une page d'accord ente deux familles pour un mariage, la jeune fille habitera chez ses beaux-parents et participera aux travaux de ménage en attendant le mariage, le futur ira aider la famille de sa fiancée, traces écrites de traditions, usages, mémoire de vie des peuples : Les manuscrits de l’Institut Ahmed Baba provenaient également de toutes les parties du Mali, jusqu’au frontières de la Mauritanie, du Burkina Faso, du Sénégal, du Niger, de l’Algérie et de la Côte d’Ivoire  

Mardi à l'endroit. Mercredi aussi. Point de riz. 

Mercredi j'ai écrit. J'ai repris mon texte d'atelier sur le thème de l'atelier. Je me prépare à livrer bataille : la bataille des dix mots. Mercredi j'ai tricoté des mots pour un personnage en quête d'un manuscrit perdu, à la recherche d'un atelier de restauration...

Une danse de coïncidences. Sans conscience. 

Et puis, pour vite rattraper le temps perdu, j'ai tricoté d'un seul coup jeudi avec vendredi. Toutattachéslesdeux. 

Jusqu'à vendredi soir. Jusqu'à ce que C. frappe à ma porte pour me parler de la panne d'électricté de dimanche passé de quinze. On a fait le bilan. Mais c'est une autre histoire, de mes petits riens quotidiens, de ceux qu'on laisse pour les savants du futur dont nous parle Hush Puppies dans les Bêtes du sud sauvages, vous savez la petite fille qui vit dans le bayou de Louisiane et s'entraîne à survivre parce que les eaux montent et qu'un jour le bassin disparaîtra... Un film parchemin.

Bonne semaine....

(Version brouillon du samedi matin, et demain, je modifie avec la version dimanche, bien habillée, avec les sources et les liens....) 

SOURCES : 

Pour les manuscrits de Tombouctou 

COMPLEMENTS

Clémentine Baron. Manuscrits de Tombouctou: indemnes pour la plupart mais toujours en péril, sur Rue 89, le 01/02/2013, disponible sur http://www.rue89.com/2013/02/01/manuscrits-de-tombouctou-indemnes-pour-la-plupart-mais-toujours-en-peril-239206

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