Billevesée martienne

 Parfois je suis en colère, une colère tellement forte qu'elle me dévore les tripes comme si j'avais un renard enragé qui s'y était retranché. Je vis avec. Parfois j'ai les idées qui fusent comme un champ d'hespérides et elles sont trop loin, elles vont trop vite. 

 

carreau mural Lièvre et tortue © un céramiste à Téhéran carreau mural Lièvre et tortue © un céramiste à Téhéran
Parfois je suis en colère, une colère tellement forte qu'elle me dévore les tripes comme si j'avais un renard enragé qui s'y était retranché. Je vis avec.

 

Parfois j'ai les idées qui fusent comme un champ d'hespérides et elles sont trop loin, elles vont trop vite.

 Je n'arrive pas à les attraper, alors je les regarde passer en faisant des vœux, comme font les fées en prenant leur petit-déjeuner.

 Parfois, je me rappelle... 

Par association d'idées. Ca les ralentit, les idées, les associations. Après, elles sont plus faciles à attraper. Je me rappelle que Bergamote ne prend qu'un thé, comme Echalote, mais pas comme Charlotte.

 

Parfois, je me rappelle comment c'était le printemps, et puis je ne me rappelle pas trop, parce que j'aime bien avoir la surprise.

 

En même temps, ce genre de processus, c'est un peu dangereux, non ? Encore si c'est tous les jours... Mais quand c'est toutes les secondes... Ah, zut, je suis dans une voiture qui roule, et j'ai ouvert la portière. Ca doit faire bizarre. Même si, à peine ça fait bizarre, on l'a déjà oublié. C'est une question d'échelle.

 

En même temps (oui, dans le même temps, deux éléments contradictoires), c'est vraiment agréable de se projeter dans le temps, comme on lance sa boule de pétanque, en cherchant la meilleure trajectoire, la meilleure force à impulser, en tournant un peu la tête vers la gauche avec un clignement des yeux pour approcher de son mieux le cochonnet comme on approche la sensation qu'on aura à ce moment-là de notre projection. Je lance ma boule de temps dans trois mois, je serai sous le soleil, et je verrai les côtes de la France s'éloigner peu à peu, je serai accoudé au bastingage, ou bien je serai le nez collé au hublot de l'avion et peut-être ce jour-là, le soleil se lèvera au moment où je survolerai l'océan ? ou bien, je serai sur mon vélo et je m'apprêterai à planter ma toile de tente au bord de la petite rivière que j'aurai trouvée en chemin. Et alors c'est le surgissement.

Le mot pétanque fait surgir l'anis, le soleil, les éclats de voix, les platanes peut être, voire même un bon bouquin pendant que tout ce monde s'agite... et la caresse du soleil sur les pieds nus, et l'ombre qui s'allonge peu à peu autant que l'éclipse dont elle est une image projetée depuis l'espace. C'est l'heure des au revoirs on se reverra bientôt …

L'important avec ce genre de projection, c'est de ne pas oublier que ce n'est qu'un jeu, parce que par moment, quand tu te retrouves à l'aplomb du cochonnet, tu t'aperçois que tu en étais vraiment, vraiment, oui, vraiment trop loin ! Ou trop près ! Aussi.

 

Ainsi, nous voici en mars, le mois du solstice de printemps, le mois où les jours s'allongent et où on l'on donne à nos cadrans un tour de plus, pour prendre d'un coup 2 heures d'avance sur le soleil,. Oui, c'est pour le 30 mars cette année, ce sera pour le temps de Pâques, celui de la résurrection (à l'échelle d'une révolution terrestre plutôt que d'une période humaine), celui qui marque le début des six mois pendant lesquels Perséphone est autorisée à quitter le royaume des morts gouverné par Hadès, son mari, pour regagner l'Olympe et retrouver sa mère Demeter dont la colère était si grande lorsqu'elle a appris l'enlèvement de sa fille qu'elle a claqué la porte de l'Olympe, dit au revoir à ses amis les dieux, et s'est posée sur terre où elle a, dans sa rage, arrêté la germination des graines. Finalement après concertations, ils se sont mis d'accord : six mois chez l'un, six mois chez l'autre, ou deux tiers un tiers, ça dépend des versions, parce que les récits qui nous arrivent de si longtemps et qui essaient de raconter autrement qu'avec des équations comment les étoiles se sont stabilisées en saisons, en matières, c'est impossible qu'ils soient uniques, en une seule version, avec preuve par 9 à l'appui.

 

Bien sûr, si je regarde par la fenêtre, en ce matin de mars, qui a ses deux tiers en hiver, je me dis qu'elles sont plutôt pour avril, ? , mai... juin, ces épiphanies du printemps qui m'envahissent en pleine brume grisouillante, avec une couverture tellement nuageuse que je ne quitte pas la mienne bien duveteuse, engraissant cette matinée sabbatique...**

 

Ainsi, nous voici dans le mois du lièvre, dont le comportement à cette époque donne lieu à des dictons populaires qui inspirent les romanciers de la Grande-Bretagne au Japon. Le lièvre de Lewis Caroll est aux prises avec le temps thé, Alice l'est avec l'espace space.

« Mars est le mois de la vie nouvelle . C'est la période de reproduction du lièvre. Le lièvre est un animal honnête qui ne connait aucun autre moyen que la fuite pour se protéger. On dit que ce jour là, manger une cuisse de lapin protège de la goutte ; bien sûr ça n'a aucun sens de la manger sans son articulation. C'est là le point important. » ***

 

Bien sûr, Mars est encore un peu comme février le mois des purifications, même si son étymologie nous indique que c'était le début des campagnes de guerre chez les romains qui nous ont imposé leur calendrier pendant leur colonisation. Car nous ne sommes pas que colonisateurs, nous sommes aussi des colonisés, par des guerriers romains qui ont laissé sur chacun de nos jours et de nos mois le nom de leurs dieux. Au passage, car toutes ces histoires de colons, c'est tellement intestinal, n'est-ce pas ? Mieux vaut l'ignorer peut-être. En même temps, c'est aussi là que se fixe la colère.

 

Alors il faut régénérer son organisme de temps en temps. Sortir de l'animal pour rejoindre le végétal et le minéral. En sortie d'hiver, et de sa nourriture de farine, de céréales, de conserves, de son activité physique ralentie, le corps a besoin de se purifier des toxines accumulées. Chaque culture le faisait à sa façon, le carême sous nos climats en était une. On trouve aussi la consommation de jus de bouleau, vendu en magasin bio pour ceux qui n'ont pas l'arbre ni les connaissances pour recueillir sa séve sans lui faire de bobo.

 

Enfin tout ça pour dire que nous voilà en mars, le mois du printemps, des bourgeons, de la sève...

 

 

*avec des barreaux qui montent et qui descendent, en forme de spirale...

** aucun n'adjectif n'existant pour qualifier les jours de la semaine excepté le dimanche qui est dominical, l'invention est ici presque nécessaire, presque car on peut toujours se passer de tout.

*****Yoko Ogawa, Le musée du silence. Babel, 1985. Lu au long cours, d'un trait. Comme le personnage du silence monacal, le l'ai laissé entrer et je le garde dans mon coeur sans rien en dire.

 

Sources de l'illustration

Carreau de revêtement illustrant un passage du Livre des Merveilles de Qazwini : lapins et tortue, conservé au Musée du Louvre dans le fonds Arts de l'Islam, sur Agence photo de la Réunion des Musées Nationaux, http://www.photo.rmn.fr, ©Le Loubre/Bellot

Le livre des merveilles de al-Qazwînî

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