Delermite : La première gorgée d'eau pétillante

Ils ont dit : allons, tu ne vas pas rentrer comme ça, il n’est pas si tard. En le disant, ils ont approché leur tête tout près de la tienne, en se serrant l’un contre l’autre, avec un large sourire plein de charme, un peu comme s’ils étaient en train de faire un selfie, sauf qu’à la place du téléphone, c’était toi qui les regardais.

Ils voulaient tellement partager ce moment-là, où l’on est si bien, dans le jardin qui sent bon les souvenirs d’autrefois avec ses chaises dépareillées et ses lampions de papier. Et puis personne ne t’attend n’est-ce pas ?

On s’est installés autour de la table et comme un plaisir n’arrive jamais seul, les voisins sont passés à ce moment-là dans le chemin creux des petits galets encore tout humides des maillots de l’été dernier. Le ciel était couleur de grenadine comme leurs coeurs de grands enfants aux boucles emmêlées. On était si souriants sous la tonnelle qu’ils ont dit, avec leur tête de selfie : allons, vous n’allez pas passer comme ça sans vous arrêter prendre une bière ! On est si bien dans la douceur de la soirée qui s’étire comme une guimauve. Alors on s’est retrouvé toute une bande autour de la table de formica de la grand-mère de Stan. Et on a parlé de nos souvenirs de tables.

On s’est tous souvenu ensuite chacun son tour de sa première guimauve et de son premier roudoudou et comme c’était bon de revenir de l’école en passant par la boulangerie avec son petit sou qu’on piochait au fond de la poche et qui était encore là malgré le grand trou. Dis donc, c’est dingue ! Il aurait pu tomber cent fois ! Eh non, il était toujours là… Comme quoi, hein ! Et on s’est tous regardés avec un air très joyeux comme si on était des petits enfants heureux. Qu’est-ce qu’on était bien. Comme Tintin. C’est Pépin qui l’a dit. Pépin c’est le voisin. Après il a ajouté : alors ? et cette bière ? Oh oui ! tout le monde a dit. Et Mimi a ajouté : elle a la mousse toute triste de se faire oublier comme ça. On avait les pieds qui gelaient un peu dans le sable froid et les poils des pattes qui se relevaient avec la chair de poule comme quand on va dans le grand bain de la piscine et que l’eau est bien plus fraiche que celle du petit. Mais c’était tellement géant ce petit plaisir innocent qu’on prenait tous en même temps. L’amertume du liquide d’ambre nous piquait la langue et l’alcool nous faisait rire un peu fort. 

Et puis on a entendu dreling bing, dreling bing, bing, bing, dreling, bing, bang, baoum ! Ah, ça c’étaient les gosses de Maude qui avaient piqué la carriole au vieux Momo, avec les bidons d’alu qui s’entrechoquaient sur le plateau et badabing ! tchang paf ! ils venaient de se prendre dans la palissade au coin de la ruelle. Nous on rigolait tous bien, même Nadia qui d’habitude aime pas trop les blagues un peu potaches qu’on raconte en buvant une bière. 

Tu en as profité qu’ils se marraient pour dire : allez, cette fois, j’y vais. Et ils ont continué de se parler du barbecue qu’ils feraient le surlendemain sur la plage. Ah, tu t’en vas ! Déjà ? Vraiment, tu ne veux pas dormir là ? Tu sais, avec toutes ces chambres… Mais les merguez, elles sont bien meilleures chez Nacer. Ah bah, c’est que tu connais pas celles à Jérôme. Vraiment, tu ne veux pas ? Alors tant pis pour toi si tu as un accident. Ah ah ah ! Allez salut et sans rancune, mon vieux ! Enfin ma vieille. Ah là là, avec toi, on ne sait jamais bien !

Le vent avait tourné soudainement. Il régnait maintenant un petit air de lendemain de fête sur le chemin aux herbes folles. Tu as écouté la voiture t’indiquer que ta ceinture n’était pas bouclée et tu as tourné le coin de la rue jusqu’à ce que le jardin ait complètement disparu de ta vue. Et là, tu as ouvert la boîte à gants pour attraper le can d’eau pétillante tout frais de ses fausses gouttes de buée. En se détachant la languette de métal a fait un petit clic qui t’a résonné dans tout le corps. L’ouverture était à peine coupante contre tes lèvres sèches. Et puis les petites bulles ont éclaté dans ton palais comme… la vitre qui volait en éclat. 

C’est tout ce dont tu te souviens.

 

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