Lentement, elle a fait un pas…

Lentement elle a fait un pas, et puis elle s’est figée. Ou bien est-ce son image qui s’est figée dans mon souvenir à cet instant précis ? Il m’en reste la sensation d’une surimpression. Comme ces tissus de coton au tissage très aéré qu’on utilisait autrefois pour faire le beurre et qui laissent leur trame sur la matière malléable, la scène s’est figée sur mon histoire...

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Lentement elle a fait un pas, et puis elle s’est figée. Ou bien est-ce son image qui s’est figée dans mon souvenir à cet instant précis ? Il m’en reste la sensation d’une surimpression.  

Comme ces tissus de coton au tissage très aéré qu’on utilisait autrefois pour faire le beurre et qui laisse leur trame sur la matière malléable, la scène s’est figée sur mon histoire,

... et j’ai continué de vivre avec en moi cette trame imprimée sur ma vie qui a repris son cours. 

La sienne ne s’est pas complètement arrêtée.  Elle s’est figée et puis elle est tombée sur le goudron râpeux de la place de la Concorde qui portait bien mal son nom ce jour-là. Je l’ai perdue de vue. Mes yeux me piquaient et j’avais la gorge irritée malgré le foulard. Je n’étais pas habituée à ce nouveau style de manifestation. Autour de moi d’autres portaient des lunettes de soudure et avaient un masque plus efficace. J’étais coincée.  Entourée de bottes, de casques et de boucliers, de ceux qui avaient pour mission de me protéger. J’avais sans doute oublié de lire les petites lignes mais même prise dans la souricière j’avais encore l’espoir de ne pas connaître le sort de cette jeune femme que je venais de voir tomber le visage en sang. Car l’image, une fois le choc émotif passé, se reconstituait : c’était du sang sur son visage. Elle marchait avec son gilet jaune tatoué comme un torse nu. Je lui avais demandé quelques minutes plus tôt si elle m’autoriserait à le photographier. Elle m’avait offert son dos comme on offre une cigarette à un ami le soir à une terrasse de café l’été. Et puis la manif avait démarré et nous nous étions perdues de vue. 

Maintenant elle avait disparu de mon champ de vision mais la scène restait imprimée vernie par l’adrénaline qui acidifiait ma transpiration malgré la fraîcheur de l’air. Trouver une issue. Autour de moi des informations arrivaient par les réseaux sociaux. Venez, par là, il y a une sortie. C’est safe. Vite, ça  va pas durer. 

J’avais finalement réussi à passer. Et à rentrer chez moi. Je n’avais qu’une canette d’IPA pour cordial. J’ai fini par sombrer dans un sommeil agité par cette femme. Elle a fait un pas et puis elle s’est figée et elle est tombée. Elle a fait un pas et puis elle s’est figée et elle est tombée. Comme un gif idiot qui passe en boucle. 

Ce n’est que plusieurs semaines après que j’ai vu sur Mediapart les photos de son visage, défiguré par la balle.  Elle avait le crâne rasé, sans doute pour les soins qu’elle avait reçus. Car elle n’avait pas seulement le visage démoli. Son crâne portait la trace de longues cicatrices, de plusieurs centimètres, avec des points de suture et de gros hématomes jaunes et bleus. 

Elle portait un nom d’origine nord africaine. Sur le coup, je n’y ai pas prêté plus attention. Mais après avoir entendu le reportage sur Arte du jeune policier noir qui a porté plainte contre ses collègues, lorsque je les ai entendus échanger entre eux des propos dont le racisme dépassait toute mes capacités d’imagination, lorsque je les ai entendus parler des grenades et des fusils qu’ils achetaient pour être prêt à tuer ceux qu’ils appellent les juifs, les arabes, les pédés, les gauchistes, lorsqu’éclaterait la guerre civile raciale qu’ils appelaient de tous leurs souhaits, j’ai compris que mes craintes n’étaient que des pudeurs de jeune fille par rapport à la réalité de la situation. 

Elle a fait ce pas en avant et puis elle s’est figée et puis elle est tombée et cette image, ajoutée à celle de tant d’autres  reste  en surimpression sauvage sur une vie qui se déréalise, entre déni protégé par les autorités et désir de vivre encore sans trop de soucis.  

* * * 

J'ai cassé l'ambiance de l'atelier d'écriture. J'avais prévenu. Heu, je vais lire assez vite parce que mon texte n'est pas gai. On ne sait jamais ce qui va sortir d'une page après que Philippe a donné la consigne. On prend sa plume ou son clavier, et on écrit. 

Ce soir-là, il y avait juste cette phrase à poursuivre. Elle a fait un pas, et puis elle s'est arrêtée...

Quand je me suis tue, j'ai vu sur l'écran de la réunion virtuelle le visage d'une jeune femme se décomposer. Elle venait de lire son texte, très délicat et sensible, très beau, et elle a fondu en larmes. A travers ses sanglots, elle nous a expliqué qu'elle aussi venait d'écouter cette émission de radio qui l'avait complètement bouleversée. 

Elle ne veut pas vivre dans une société comme ça. Elle a l'âge de ma fille.

Moi non plus, je ne veux pas de cette folie. Comment faire ?

Je suis désemparée.  

https://www.arteradio.com/son/61664080/gardiens_de_la_paix?fbclid=IwAR3A4Mfq8VgBlmNf2Nf0aFmP_kHZTSl7Koyiovi28lQMSXiOrh3sSINfL-Q

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