Le vendeur de parapluie (1/3)

C'était un samedi d'automne. Un de ces beaux samedis qui a dit oui. Pour certains, sachez-le bien, c'est rare dans une année, les samedis qui disent oui. Et les vendredis, c'est pire encore, ils font carrément partie des espèces en voie de disparition. Mais là n'est pas la question. Ce n'est pas une histoire de question. C'est une histoire de parapluie. Enfin c'est ce qu'il me semble.

Lorsque j'ouvris la porte, mon panier sous le bras, la véranda d'en face était toujours là, et la maison mitoyenne en ruines n'avait toujours pas été détruite, ce qui était devenu normal, bien que chaque regard jeté sur les étais métalliques soit un désagréable constat d'échec à faire avancer le dialogue avec le syndic : courriers sans réponses, recommandé avec accusé et toujours pas de réponse.

Ce matin-là, lorsque j'introduisis la clé ronde dans la serrure brillante du lourd battant de bois, mon regard glissa sur les poutres en décomposition sans trop se charger d'émotions négatives. J'allais au marché, remplir mon panier  pour la semaine, une de mes occupations citadines préférées. Mentalement, je voyais déjà la rondeur orangée des courges, leur longueur jaune pâle, et les jolis petits patissons tout tendres. 

 © ClR © ClR

 

Cette photo vous vous en doutez peut-être n'a pas été prise ce samedi matin-là. Elle l'a été par un jour beaucoup plus ensoleillé car contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire, les samedis qui disent oui ne sont pas toujours ensoleillés comme celui du jour des patissons. Un jour comme celui des patissons, mais aussi celui des butternuts et des patidous, - il ne faudrait pas les oublier sur leur étal, bien qu'ils soient un peu cabotins ces coquins !- est un jour où l'on fait demi-tour aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Le jour des patidous, c'est pour revenir chercher son appareil photo, tellement tout est trop beau, même la plus bête des façades d'immeubles.

 © ClR © ClR

 

Même le bitume nous envoie de belles couleurs dans sa grisaille, et les enfants courent devant avec leurs casques colorés.

 © ClR © ClR

 © ClR © ClR
Tout ceci pour bien expliquer que même les jours les plus radieux ne disent pas forcément oui. Par exemple, ce matin-là, les salades se sont mises à dire non et à demander qu'on les floute sur la photo. 

 © ClR © ClR
Après tout, pourquoi pas ? Les salades ont droit à leur pudeur, surtout qu'elles sont là, coupées de leur racines, exposées face à leurs bourreaux qui s'imaginent déjà leurs tendres feuilles croquer sous la dent, brrrr ! On a beau être végétal, on a quand même ses petites sensations infimes...

Mais ce jour-là, lorsque je refermai la porte de l'appartement, peut-être parce que j'avais succombé à cette erreur de jugement qui fait penser que, parce qu'on est un samedi qui dit oui, le ciel va être tout bleu et tout redevenir possible, j'ai aussi fait demi-tour. J'ai fait demi-tour et je suis ressortie avec un autre vêtement, qui portait avec lui un certain espoir d'être imperméable à la pluie, qui décidément semblait n'être plus si improbable malgré son impertinence totale, eu égard au samedi qui dit oui, vous l'aurez compris. Même si l'on ne sait pas pourquoi ni à quoi il dit oui et qu'il est assez incertain qu'on le sache un jour, vu la tournure que prend le chemin dans lequel on s'est laissé entrainer bien malgré nous, en ce samedi matin qui dit rien.   

Mais celui-là dont je vous parle, il disait bien ce qu'il disait. Il allait pleuvoir. C'était certain, avéré, inutile de l'affirmer plus avant. Et les imperméables le sont rarement. On frôle aussi la vérité générale, n'est-ce pas ? C'est bien pourquoi on croise sur les trottoirs autant de parapluies par temps mouilleux.  Or de parapluie je n'en avais pas ! J'en avais eu mais je les avais perdus, ou bien seulement égarés.  Aucun n'avait résisté suffisamment à mon manque évident, sinon flagrant, de persévérance à vouloir les posséder pour moi seule, et s'étaient laissés tenter par de bien plus soigneux -statistiquement on pourrait dire soigneuses- propriétaires que moi. 

Je refermai donc une fois de plus la porte au lourd battant de bois, glissai à nouveau la clé ronde dans la serrure brillante, en évitant de regarder la ruine qui me servait de voisin, non sans rm'interroger sur le bien-fondé de cette comparaison entre Macron et les Saint-Simoniens, entendue le matin sur France Inter. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.