Le vendeur de parapluie (2/3)

C'était un samedi qui dit oui, bien qu'il soit pluvieux. Pas comme le précédent, pourtant ensoleillé bien qu'il dise non. Il me fallait un parapluie. Ceux (celui ou celle) qui ont(a) courageusement lu jusqu'au bout mes précédents et insignifiants bavardages de vieil écrivain carré dans son fauteuil peuvent passer directement au 3ème et dernier billet. En effet, j'écris sur un tabouret.

Je me souviens très bien à propos de cet achat de parapluie, m'être dit, au moment de la prise de décision, que hop, c'était décidé, un parapluie, j'en trouverais bien un, pour trois francs six sous, dans ce nouveau magasin danois qui venait d'ouvrir dans la grande rue piétonne. Il s'y vendait pour des sommes très modiques des articles d'un joli design et répondant à des besoins qui n'étaient curieusement et malheureusement pas investis par les commerces du pays, comme de petits accessoires de couture, de pâtisserie ou de papeterie, de voyage aussi. J'y étais venue saluer une jeune fille amie d'enfance de la mienne ; elle était radieuse du CDI qu'elle venait de signer. Une nouvelle vie s'offrait à elle. J'en avais rapporté un joli sous-main pour mon travail, une mug isotherme avec des lotus bleus, et un pinceau pour dorer les gâteaux,  et aussi une bouteille en métal d'un très beau bleu nuage pour ne plus stocker l'eau dans du plastique. Tout cela pour une somme si dérisoire, que j'en avais eu très honte. 1 euros le mug isotherme... Je n'avais pas encore passé le pas du principe tout puissant de plaisir qui me permettrait de ne pas faire le lien entre ces achats Made in China et le chômage... ou bien, ma conception de l'économie manquait de culture et n'était pas adaptée à mon époque ?

Toujours est-il que vade rétro satanas, c'était décidé, je ne me livrerais pas pieds et poings liés au monstre capitaliste mondialiste et libéral, dévoreur du travail émancipateur, et puisque j'avais un salaire qui me permettait de vivre honnêtement, j'allais acheter honnêtement un parapluie, fait en France. Tout en marchant, du pas décidé de mon heureuse décision, je revoyais les jolis parapluies de mes vide-greniers, avec un manche de bois vernis sur lequel se repliait la  popeline noire parsemée de fleurs de cerisiers, tout en longueur et fuselé ;  et dans quelle entrée de maison avait bien pu rester ce très grand si réconfortant avec ses pans multicolores bleu, rouge, vert, jaune et sans doute blanc, qui m'évoquait des pluies atlantiques fines et iodées ?

J'arrivais au marché, j'allais m'engager dans la rue de Forges, et je décidai au dernier moment de bifurquer vers la rue Musette. Le ciel était de ce gris blanc plutôt désespérant et les Jaquemart gris s'y fondaient dans une sorte de flou très mou qui s'insinuait à travers l'être tout entier. Seule la fermeté de ma décision me permettait de ne pas me laisser envahir par cette forme de tristesse qui s'empare des tempéraments joyeux lorsqu'ils déambulent dans les rues bourguignonnes et que leurs sourires de sympathie, sans doute interprétés comme d'outrageuses avances, ne reçoivent en retour que d'impassibles visages froids.

C'est cette bifurcation-là, et la pluie qui s'installait, et interrogeait de plus en plus la qualité imperméable de mon vêtement, qui me conduisit à m'engouffrer dans la boutique de parapluies. Ce fut un achat éclair. Le parapluie français de base n'avait que cinq coloris à proposer, et dans la gamme, un seul me plaisait. Il était libre.  Je repartis avec, non sans avoir auparavant salué son vendeur, qui m'assura qu'il me le réparerait si je venais à casser une baleine. Je le remerciai cordialement, ce monsieur.

Mon parapluie s'ouvrait bien, d'un clic, sans que j'ai besoin de crier gadgetogogo, même si je me sentais très forte quand il se déployait, clac, au-dessus de ma tête. En même temps, c'était un achat raisonnable, il lui manquait les petites étincelles du coup de coeur qui fait briller les yeux. Il lui manquait aussi le sourire du jeune chien croisé le samedi précédent. En fait, je venais bien d'acheter un parapluie mais bien que ce monsieur qui me l'avait procuré était très aimable, ce n'était pas le vendeur de parapluie.

 © ClR © ClR

 

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