La Carotterie qui rend aimable

La Carotterie, cantine populaire de Dijon, connait un franc succès, et pourrait bientôt servir entre 80 et 100 repas tous les midis de semaine. "Pourrait" car Carrotterie vient aussi de « carotter » et, avant d’être un snack vegan, elle est le lieu d’occupation d’une jeunesse libertaire et généreuse qui squatte une maison. Prochain RDV avec la justice ce vendredi 10/11.

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La Carotterie, cantine populaire, a ouvert ses portes fin 2016 rue d’Auxonne à Dijon. Ouvert les mardis et mercredis midis, le snack vegan dijonnais connait un franc succès, et peut maintenant accueillir jusqu’à une centaine de personnes tous les midis de la semaine. « Peut », ou plutôt « pourrait » car la Carrotterie tient aussi son nom du verbe « carotter » et, avant d’être un snack vegan, elle est le lieu d’occupation d’une jeunesse libertaire et généreuse qui squatte une vieille maison appartenant à un grand propriétaire immobilier. Prochain rendez-vous avec la justice ce vendredi 10 novembre pour une question en suspens depuis juin : la cantine restera-t-elle ouverte cet hiver ?

Novembre 2017 : Alors que les Paradise Papers remettent en cause une légalité qui permet de vider les caisses des états, alors que le rapport annuel de l’ONU sur les gaz à effet de serre fait état d’un taux de CO2 de 150% supérieur à celui de la période préindustrielle (1750), le même taux qu’il y a 2 ou 3 millions d’années quand la mer était à 10 ou 20 mètres plus haut, alors qu’aucune volonté politique n’est assez forte pour apporter des réponses concrètes aux problèmes d’une nourriture saine et qui ne mette pas la planète en danger par le déboisement, la pollution, alors que la baisse des APL prive de plusieurs kilos de nouilles les Pastafariens les plus assidus, la Carotterie est une jolie réponse à tous ces dessous de table.

La Carotterie est un lieu qui rend aimable parce qu’il fait du bien

Nos républiques sont bananées et la Carotterie est un lieu qui rend aimable parce qu’il fait du bien. Nourriture saine, prix libre, mixité sociale, don de soi, absence de service, repas vegan ou végé, les membres du Collectif qui ont mis la cantine en route ne sont pas dans le discours militant mais dans l’action souriante. Ils font. Tranquillement. Et ça marche. Des milliers de repas ont été servis depuis leur ouverture fin 2016. La presse locale leur a fait des beaux papiers, une vidéo sympa.

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La salle est spacieuse et claire, les tables dressées sont avenantes et simples, comme à la cantine. L’anonymat urbain y est possible mais les échanges y sont favorisés par la disposition des tables en longues rangées d’une dizaine de convives qui obligent à s’asseoir parmi des inconnus, à sortir son timide sourire pour proposer un verre de la carafe d’eau commune et à échanger quelques mots avec ses voisins. 

Chacun paie comme il lui plaît

Le prix libre en fait le lieu de ceux qui ont des tout petit budgets, retraités, étudiants, fainéants en recherche d’emplois, et la cantine attire ceux qui, mieux lotis, sont heureux de participer à une cause sociale par  leur écot. En effet, pas question  de refaire ici des profits et de contribuer d’une quelconque manière au système capitaliste. Les petits bénéfices dégagés par le prix libre des repas permettent d‘investir dans du matériel, de payer le gaz et l'électricité, et le vendredi ils sont reversés à des caisses diverses, sans doute pour un squat de migrants en attente d’un enregistrement à la demande du droit d’asile, ou bien des frais de tribunaux pour défendre les lieux occupés. Preuve s’il en est que l’épanouissement par le travail ne doit pas nécessairement profiter à des paradis pas que fiscaux mais peut aussi être un acte simple pour le bien commun. Des équipes de bénévoles font tourner la boutique et une deuxième vient de se constituer.

Help yourself

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L’absence de pression financière est certainement un des éléments du bien être diffusé par la Carroterie mais il en est d’autres comme l’absence de service. Les assiettes et les couverts posés sur les tables accueillent agréablement. Ensuite à chacun de se lever pour aller chercher son plat et faire sa vaisselle le repas terminé. Rien n'empêche de jouer sa vaisselle ensuite à Shifoumi !

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 Végé Lentillères

On prend le temps de vraiment déguster son repas parce que la salade a le goût de la terre maraichère des Lentillères (actuellement zone occupée résistante à une urbanisation décidée par la mairie et des sociétés mixtes) et ce bon goût de jardin est encore agrémenté par les petites feuilles amères de la roquette glissées dans la tendre laitue.

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Avec l’arrivée de l’hiver, les jardins ne suffisent pas, et le prix libre ne permet pas d’aller chez les maraichers bio. La récup demanderait trop d’énergie en plus de la cuisine à faire. La journée, c’est 8 h 30 à 17 h, de don de soi. Le but des cuisiniers n’est pas d’en tirer un salaire. L’important c’est que l’activité arrive à tourner et de continuer de réussir à proposer ça. Et ça marche bien. La cuisine est faite pour 100 personnes, en moyenne. Il y a 80 repas servis et des gros midis à 90-100. Les menus sont faits à la semaine et les recettes viennent soit de bouquins, soit sont innovées. Dans l’équipe de cuisine, deux personnes ont déjà travaillé dans le métier et après, tout le monde s’y met, et aime bien, le plaisir fait le reste ! A midi, c’était en entrée soupe brocoli-amandes et blanquette de légumes au curry, et puis tiramisu au dessert (propos recueilli auprès d'un des cuisiniers).

Le lieu est assez gourmand pour favoriser l’échange de recettes. A ma gauche, un monsieur et deux dames sortent les petits carnets à l’heure du café..

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Entre deux émotions gustatives, on parle d’un Dijon alternatif, et aussi de la Carotterie. Collin, un des membres du collectif, raconte que les séances de tractage en ville étaient édifiantes : parler d’un lieu occupé n’attire personne, par contre les gens s’arrêtent quand on parle de cantine vegan. Des femmes surtout. Avec des enfants souvent. Il en est un peu désolé. Pour lui, le vegan, ou simplement le végétarisme et les circuits courts sont un des éléments d’une vision plus globale. Voici ce qu’il m’en dit. 

Une Utopie ?

La Carotterie s’est installée à l’autre bout de ce quartier du jardin des Lentillères parce qu’il est encore populaire, avec de vieilles maisons entourées de terrains. Elles sont peu à peu rachetées pour être revendues à des promoteurs aux projets papier glacé. On change alors de classe sociale. Les collectifs installés aux Lentilles et à la Carotterie veulent proposer des choses et se remettre à croire qu’il y a d’autres manières de vivre possibles qu’un centre ville très bourgeois et froid, dans laquelle la jeunesse s’enivre les samedis soirs.   Ce qui se tente, ici ou ailleurs, est né des mouvements autonomes des années 70, en Italie lorsque le PC le plus important d’Europe s’est allié à la droite catholique. D’autres manières de vivre la politique sont nées.  A partir des besoins d’organisations collectives, à la croisée de l’anticapitaliste et des contre-sommets, on s’est mis à repenser des questions de l’ordre du collectif, des communs, du groupe. 

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L’idée de la Carotterie est née à Lyon pendant un de ces grands banquets qui jalonnent la vie des Collectifs, organisé à l’occasion de la nouvelle année 2017 sur le thème des contre-présidentielles et intitulé « 2017 n’aura pas lieu ». Un court-métrage avait été réalisé sur ce thème au jardin des Lentillères et diffusé au cinéma indépendant l’Eldorado. 2017 a-t-il eu lieu ? En tous cas, l’idée était née, et pour sa réalisation, il a fallu deux personnes qui se sont données entièrement au projet, aidées par différents groupes, au moment où il y avait besoin, pour les travaux, la mise en place du matériel.

Décroissance ? 

Bien sûr, il y a une forme de décroissance mais Collin ne s'y reconnait pas, car si la volonté de décroissance énergétique est réelle, il y a un fort désir de croissance : une croissance sociale, affective, humaine. Et une volonté de réfléchir sur ce qui est un peu pertinent, de repenser la ville, la mettre en pratique, s’intéresser à ce qui séduit ou interloque. La Carotterie est une des expériences autour de ça : prendre en main sa ville, se demander quelle forme on voudrait lui donner, comment on pourrait la rendre plus désirable, tolérante, accueillante. C’est aussi une démarche offensive qui affirme, par l’occupation de lieux tels qu’un quartier populaire à quelques minutes du centre ville, que des projets d’urbanisation décidé en dehors des habitants doivent être retardés, questionnés, qu’il faut s’en emparer, ne pas laisser aller dans un sens sans avoir de prise car finalement l’occupation des territoires est une question dont on est assez dépossédé, une question qu’on ne nous pose pas.*

Et la légalité ? 

Quand on a parlé d'écrire ce billet,  j'étais gênée à l'idée de publier un texte en faveur d'une occupation illégale. Depuis, l'affaire des Paradise Papers est venue tailler une brèche dans ce repère. L'action de tous ces Collins est un engagement généreux et actif et permet d'équilibrer des forces en offrant des lieux à ceux qui n'en ont pas toujours. 

On a connu par exemple des époques où la lutte contre la pauvreté offrait des bains publics chauds à ceux qui n’avaient pas la possibilité chez eux de se laver correctement. Pourquoi notre république n’offrirait-elle pas des lieux communs, des zones franches, pour qui voudrait tenter des expériences parfois qualifiées d’utopie ? Ne peut-on prendre en compte enfin la valeur sociale ajoutée comme un gage de régularité à défaut de légalité ? En des époques où l’excellence des juristes sert à détourner des caisses de l’état des milliards qui pourraient être utilisés à la lutte contre la pauvreté comment ne pas avoir un regard bienveillant sur  une petite carotterie qui suit son bonhomme de chemin ? 

 

 

*Pour les Dijonnais actuellement, celle du futur immense parking de la cité gastronomique, aux frais des contribuables, en est un.

voir aussi : Dijon Bouygues Smart City sur mon blog : https://blogs.mediapart.fr/claire-rafin/blog/080917/dijon-bouygues-smart-city

 

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