Huitroïdes 2018

De l'huitroïde à l'huître, il y a bien moins que de l'androïd à l'homme, mais on est déjà dans une autre dimension, celle de la modification par l'homme d'un organisme naturel. France Inter relayait ce matin un documentaire à voir sur le sujet. Ce billet avait été écrit en 2012 suite à des conversations édifiantes avec mon ostréicultrice préférée. Il est toujours d'actualité.

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Quel plaisir d'aller chercher ses huitres directement chez le producteur : en bord de mer, les cabanes à huitres affichent de belles couleurs bleues, jaunes, avec le nom des ostréïculteurs en lettres capitales. Celle que je préfère est une cabane d'ostréïcultrices de mère en fille. On n'y entre pas sauf par très grand froid : on s'y tient sous un auvent en surplomb de la boutique et la frontière est celle des paniers d'huîtres, vendues à la douzaine, qui en compte toujours treize là où je vais. C'est ainsi qu'en bord de mer on connait ses tables de 12 : 3x12: 36 ; 4 x 12 : 48 ; . . . 6 x 12 : 72 . . . et 12 x 12 qui font 144 ! 

Huitre des 4 saisons ? Quel joli nom ...

Lorsque je demande à mon ostréicultrice ce que signifie ce joli nom d'huitres des 4 saisons, dont s’enorgueillit son voisin, je ne sais encore pas ce que je vais déchencher. 

Elle m’explique alors de quoi il ressort. L’huître des 4 saisons ? Ce joli terme signifie qu’on fait de la manipulation chromosomique, ce n'est pas une modification génétique, c' est le niveau au-dessus dans l'échelle du biologique. 

Les huitres sont mâles ou femelles. Elles se reproduisent naturellement dans la mer. Au moment de la reproduction, Madame Huitre envoie un liquide ovulaire dans l'eau et Monsieur Huitre expulse des spermatozoïdes. La fécondation se fait dans la mer. Ensuite, de petites larves naissent, grandissent et forment le naissain. Celui-ci grandit, grâce à l’intervention des ostréiculteurs, sur des coupelles rondes en plastique  (comme des dizaines de ventouses à déboucher les lavabos enfilées sur des piquets de bois ; on les retrouve sur les plages à marée basse ou sur les rochers) …

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C’est la méthode traditionnelle.

Diplo, triplo... Huitroïdes !

Et puis il y a 20 ans, sont arrivées les écloseries, sortes d'alevinage des huitres. Et ensuite, on a vu arriver les triploïdes. 

L' idée était d'arriver à une production plus rapide : une huitre est consommable normalement au bout 3 ans, et pour les triploïdes, c’est six mois.

Ce sont les chercheurs qui ont développé la technique.  Ensuite ils ont créé des huitres super-reproductrices qui sont louées aux écloseries pour 3000 euros. Ce sont des huitres inséminées à haute dose : une huître mâle va féconder 3000 huitres stériles. On dit que certains ingénieurs auraient fondé des écloseries. Rumeur ou info ? Il faudrait recouper les noms. La colère ajoutée à la solitude face à un tel problème, le manque d'écoute des pouvoirs publics et les difficultés physiques d'un gros travail quotidien pourraient laisser échapper des paroles accusatrices. En un sens, si des fonds publics servent à financer des recherches qui profitent à des initiés du privé, la morale républicaine est malmenée. En fait, on retrouve un peu le même problème entre éclosericulteurs et chercheurs qu'entre journalistes et politiques : une proximité propice aux glissements de terrain. . .

Huitroïdes et mortalités

Les huitres qui naissent de ces modifications sont stériles, et très sensibles au "virus de l'huitre", lequel décime les populations des parcs, avec une mortalité pouvant aller jusqu'à 98 %.

Revanche de la nature ? Toute la production de ces élevages a été touchée il y a quelques années. Les ostréiculteurs naturels ont été sollicités car ils étaient les seuls à ne pas avoir d huitres infertiles et donc à pouvoir relancer la production. 

Ajoutons que tout ceci oblige les ostréiculteurs à de plus grandes surfaces d'engraissement d'huitres pour compenser la mortalité, ce qui augmente encore les heures d'un travail dur d'ouvriers ostréiculteurs. Si on ajoute le temps supplémentaire passé avec les bateaux, les machines etc, le bilan carbone n'est pas bien bon.

Et finalement on s’aperçoit que les triploïdes censées être stériles donc sans lait, car c'est au départ leur raison d'être que se vendre facilement l'été, se reproduisent. Ce que l'on ne sait pas, c'est ce que donnera cette reproduction d'huitres issues d'une manipulation génétique.

Mais comme l'organisme chargé de faire les études est le même que celui qui produit les huitroïdes ...

Huîtres chaudes, un sujet qu’on se refilerait comme une patate chaude ? La presse en a très peu parlé, un article dans Géo, un autre dans Libé. C'était en 2012-2013. Aujourd'hui, un documentaire. Les ostréiculteurs continuent de réclamer que le mode de production des huitres soit clairement indiqué au consommateur.  En vain. Car si l'appellation huitroïdes reflète mieux la réalité elle est bien moins vendeuse ...

 

Pour plus d'information :

Manuel Ruffez, L'huître triploïde, un organisme vivant modifié dans nos assiettes, sur France Inter, le vendredi 9 février 2018 à 6h06, 

https://www.franceinter.fr/sciences/l-huitre-triploide-un-organisme-vivant-modifie-dans-nos-assiettes

 

Le documentaire :

disponible gratuitement ce vendredi 09/02/2018 sur le site 

 Grégoire de Bentzmann et Adrien Teyssier, L'huître triploïde,authentiquement artificielle, La laverie production, sur http://huitretriploide.com, 2015.

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