Laisser nos intimes maisons

Il plane en ce dimanche un filet blanc qui s’étire et voile tout l’alentour d’une fine nostalgie. Dernier jour de cocon, de co-confinement, nous étions mille milliers blottis dans nos nids, loin des griffes à nos bulles, délivrés des corps subis et des rapprochements contraints. Pourtant nos êtres séparés battaient d’un même coeur.

 © Cl'R © Cl'R

Il plane en ce dimanche un filet blanc qui s’étire et voile tout l’alentour d’une fine nostalgie. Dernier jour de cocon, de co-confinement, nous étions mille milliers blottis dans nos nids, loin des griffes à nos bulles, délivrés des corps subis et des rapprochements contraints. Pourtant nos êtres séparés battaient d’un même coeur.
 Ballottés ensemble par les clapotis, ils se découvraient reliés dans les creux de la vague, et voyaient leurs états d’âme déployer l’étendue d’un paysage commun.

Allo ? Ça va ? Pas trop cette semaine. Moi non plus. Mais tu sais, c’est général. Tous ceux à qui j’ai parlé cette semaine n’étaient pas en forme. Ah ? Oui. Même à la radio, ils ont parlé d’un moral des Français au plus bas. 

Le lointain nous rapprocha et nous voici unis dans l’au revoir à cette intime maison que nous commencions d’apercevoir, débarrassée qu’elle était des ronces imposées par nos organisations. Nous avons retrouvé dans nos cavernes les gestes simples, nettoyé nos mains, lavé nos planchers, joué avec nos enfants, cuisiné nos repas, longuement parlé dans nos téléphones avec nos parents, nos amis, fabriqué notre pain, cousu nos masques, bricolé nos meubles, ensemencé nos jardins, aidé ou remercié nos voisins pour leur aide.  

Ce sont ces richesses-là, qui poussent dans les terrains reposés, avec assez d’espace, que nous voulons garder et répandre. 

Terminées les énergies dépensées à se défendre des remarques blessantes et des stériles rivalités de pouvoir, éradiqué le sentiment d'isolement dorénavant bien commun, chacun reprenait son chemin, défrichait, désherbait, soignait ses branches coupées, lissait ses ailes blessées, avec un effroi plein de gratitude pour ceux qui n'avaient pas ce choix et continuaient de distribuer nos lettres, d'emporter nos poubelles, de remplir les rayons de nos magasins, de scanner nos achats, d'entretenir nos lignes de communication, tandis que de notre côté nous participions de notre mieux, chacun dans nos domaines, avec nos qualités et nos défauts, à la vie commune. 

Chaque jour à mesure que s'égrenait la sinistre litanie des chiffres de l'épidémie, la planète nous envoyait ses lettres de remerciements : un ciel s'est dégagé au-dessus de la Chine, nous avons de nouveau vu le sommet des montagnes, entendu le chant des oiseaux, respiré l'air débarrassé de ses fines particules. Nous avons frémi de voir nager les requins dans nos rades et nous nous sommes émerveillés de voir danser les baleines. 

Pendant ce temps nous avons vu tourner sur nos réseaux les partages de poèmes et de couvertures de livres, nous avons retrouvé partagés les mêmes messages d'alerte, de colère ou de crainte,  différemment relayés selon nos contacts. Nous avons reçu des liens vers des ressources, souvent repassées comme des ballons, plutôt que comme des cadeaux qu'on prend le temps d'ouvrir pour en regarder le contenu, et les ballons ont rebondi d'abonnés en abonnées, jusqu' à se vider de leur substance. La belle émotion qui nous a saisis à voir sur notre écran cette adorable choupette qui parle de l'épidémie s'est peu à peu transformée en un sentiment d'horreur face à la surexposition médiatique de cette jeune enfant, lorsqu'elle a rebondi une trois ou quatrième fois par un énième canal jusqu'à nous. 

Tandis que nous tournions comme des poissons dans notre bocal, il était clair que le changement brutal de nos modes de vie avait des effets positifs sur l'avenir de notre maison commune, notre mère la terre. 

Alors que ces infimes signes ne sont que de lointaines étoiles entrevues dans le ciel encore obscurci de notre réel environnement, que la sécheresse est déjà là dans plusieurs départements, que les températures ont encore enregistré des records, on doit s'engager vers d'autres formes d'organisation sociale. 

La lutte pour garder autour de Nantes des terres à cultiver ne peut plus apparaître comme une lubie de quelques marginaux à l'heure où la mondialisation est reconnue comme une erreur. Que ferait-on d'un immense aéroport à Notre-Dame des Landes quand les avions ne volent plus ? Que de bonnes terres sont maintenant prêtes à nourrir ceux qui ont des bras pour la cultiver ! 

Qu'aurait-on fait à Dijon d'un éco-quartier paysagé ? Les terres maraîchères ancestrales des Lentillères seront bien plus utiles à nourrir ceux qui n'ont rien pour acheter ! 

Alors que certains, de retour de leurs courses, remplissent leurs poubelles d'emballages en plastiques, astiquent les pots de yaourts, d'autres ont déjà pris l'habitude de remplir leurs sachets de papier de produits en vrac, d'apporter leurs propres bouteilles pour leurs achats de produits d'entretien. Tous ces petits pas en avant s'avèrent aujourd'hui non seulement bons pour notre environnement mais aussi pour notre santé puisque le virus vit plus longtemps sur les surfaces plastiques et que nos propres emballages échappent à de multiples manipulations. 

Bien que le télétravail soit un gain de confort et réduise considérablement la pollution atmosphérique, les prises de position en. faveur de cette direction sont encore timides.

Pourtant l'immense soulagement de ne plus avoir à se frotter les contre les autres, de ne plus sentir nos bulles égratignées, écorchées, de ne plus voir nos fleurs intérieures se flétrir, arrosées du poison de relations humaines offensives, ou aussi l'intense soulagement de ne plus avoir à surveiller nos propres gestes, paroles ou mêmes simples regards qui pourraient trahir nos opinions personnelles, blesser ceux avec qui nous sommes malgré nous rassemblés pour le meilleur et pour le pire sans que nous l'ayons désiré, ce soulagement-là libère tellement d'énergie qu'il serait un bon ciment pour raccommoder tout un peuple désuni, et libérer l'atmosphère d'une partie de ses polluants. 

Nous pourrions ainsi nous consacrer pleinement à ceux qui nous vivifient, et nous retrouver, moins souvent, plus sereinement, avec ceux que nous ne choisissons pas pour partager notre quotidien.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.