Un souffle d'accordéon

Bien sûr, le concert avait lieu au Consortium. Bien sûr, c'est Why Note qui le programmait, annonçant un Gagaku du 10è siècle, puis Couperin, Rameau, et du microtonal électronique : deux signes certains que cette rencontre-là, entre un accordéon et une instrumentiste, Fanny Vicens, aussi pianiste et joueuse de luth, disséquerait mes préjugés les plus ancrés. J'étais encore loin.

Consortium Dijon/Shigeru Ban/Jean de Gastines © Twibo2 Consortium Dijon/Shigeru Ban/Jean de Gastines © Twibo2
Dans la salle aux murs blancs du Consortium de Dijon, au sein de "Preview", oeuvre de Hans Belcher, Fanny Vicens se présente en quelques mots et, tout aussitôt, le son s'installe : long, effilé, il s'étire et revit, nourrit. Déjà, les auditeurs ont compris que c'est leur corps tout entier qui est ici convié à l'écoute. La vibration s'installe, maitrisée, fluide, et directe. Le contact est établi. Fanny Vicens peut nous emmener où elle veut, nous la suivrons, attentifs et dociles, admiratifs ou intimidés, sensiblement captivés, de la famille avec deux jeunes enfants au petit de trois ans, assis juste à côté de la caméra avec micro, et qui tout au long du récit matinal ne soufflera ni geste ni mot.

L'air s'est métamorphosé, capturé dans le soufflet. Il est sur la réserve d'abord, puis s'exhale et nous interroge sur un souvenir de grandes orgues, en jaillissements tout autant éclatants, plus mesurés cependant, loin des encensoirs et des dorures, si frais dans la salle blanche du consortium et les grands yeux attentifs de l’accordéoniste. Est-ce parce que je relis ces jours-ci La montagne magique ? Me voici peu à peu qui m'élève emportée vers les cimes enneigées des Alpes. Fanny nous a prévenus. Elle joue-là des pièces d'où naît la transe de l'hypnose. C'est derrière le mur du son, dense en apparence, que s'ouvrent les perceptions.

 

Fanny Vicens © Why Note Fanny Vicens © Why Note
Mais bientôt, c'est un combat qui se livre, corps à corps, avec le son, avec l'air, la vibration. Elle l'explique en technique. En sensation, c'est un grand tympan sonore qui frappe ou claque ici ou là. Nous sommes entrés dans la musique des astres, ou bien dans celle des océans profonds, évitant la comète ou bien la pieuvre géante. Certainement aussi suis-je encore influencée par cette émission de France Culture qui expliquait en quoi les acides aminés produisent des séquences musicales et comment elles se retrouvent dans le chant d'un oiseau ou l'ouverture d'une fleur au lever du soleil.

 

Mais comment peut-on trouver la force de jouer ainsi ? J'avais la partition sur mon pupitre depuis un an, dira-t-elle. Et puis j'ai vécu un sentiment de grande injustice. Un matin, je me suis levée et j'avais besoin de la jouer. C'est plus d'un an de travail, parfois une journée entière sur une mesure, et une intense récompense ensuite. L'accordéon 1/4 de ton ? Il a été fabriqué par Philippe Imbert. Il n'y en a que deux en France. En attendant un article à paraitre bientôt sur la page Recherche du Conservatoire de Paris, on peut en écouter des échantillons en ligne.

 

 © Hylgeriak © Hylgeriak
Ces sons si étranges installent des univers particuliers comme celui de Pyramiden, ville fantôme, mise en musique dans Campo Santo, une histoire impure de fantômes par l'ensemble Cairn et qui vient d'être joué en collaboration avec l'IRCAM à l'occasion des 40 ans de Beaubourg-Pompidou.

Rencontre avec Fanny Vicens, accordéoniste © IRCAM

L'ensemble Cairn a plusieurs configuration et l'une d'elles est ce soir au studio 106 de la Maison de la Radio. Parmi ses projets, Portraits Singuliers permet au public de mieux connaître ses musiciens par des concerts solos filmés.

Ces concerts portraits ont lieu au Consortium de Dijon en coproduction avec Why Note. L'asso propose avec le Consortium le programme musical du centre d'art "Ici l'onde" et donne des petits concerts le dimanche matin. Celui de Fanny Vicens était le dernier de la saison. Sur le généreux site de Why Note, on retrouve ces Portraits Singuliers mais aussi des captations vidéos de concerts par Sébastien Fait Divers.

Jean-Philippe Rameau, Gavotte et six doubles - Fanny Vicens, Accordéon © Fanny Vicens/Rameau

Pour en savoir plus :

Le site de Fanny Vicens,

Sa chaîne YouTube

Michèle Tosi, L’accordéon de Fanny Vicens et son ombre doubl, 3 juin 2017 sur Resmusica, http://www.resmusica.com/2017/06/03/laccordeon-de-fanny-vicens-et-son-ombre-double/

Ensemble Cairn

Why Note

Le consortium

Campo Santo, une histoire impure de fantômes

 

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