Ici et à la radio

Ici les routes mènent au ciel. Sur les plateaux blonds, les machines moissonnent tard le soir. Entre les champs de blés, les routes des villages sont des fils étroits. Elles fondent sous le soleil brulant, et les chaussées tombent. Il est difficile de se croiser là. C’est la revanche des vieilles voitures qui n’ont rien à perdre et gardent le haut du pavé malgré leur pauvreté. A la radio...

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Ici les routes mènent au ciel.

Sur les plateaux blonds, les machines moissonnent tard le soir. Entre les champs de blés, les routes des villages sont des fils étroits. Elles fondent sous le soleil brulant, et les chaussées tombent. Il est difficile de se croiser là. C’est la revanche des vieilles voitures qui n’ont rien à perdre et gardent le haut du pavé malgré leur pauvreté. 

A la radio, on entend aux infos combien ont coûté les travaux pour le dressing du ministre. C’est un bon salaire annuel.

Ici ou là, dans ce genre d’endroits, on n’a pas de transports en commun. Un bus part le matin pour la ville et un autre en revient en fin d’après-midi. Le site de la société mixte de transport indique qu’on peut partir le soir en prévenant par téléphone : une voiture fait alors le bus. Lorsque vous appelez, la personne prend votre numéro.Mais le soir devant l’arrêt, après avoir attendu presque une heure sans rien voir, appelé le numéro sur l’affichette, sans réponse, et constaté que les horaires sont différents sur l’affiche, sur le site et sur le dépliant, il faut bien se rendre à l’évidence. Personne ne viendra. 

Ici on respire bien. Mais il n’y a rien. 

Rares ici sont les gens qui consomment plus de trois planètes par an. On n’a pas assez d’argent pour ça. On se demande plutôt comment on fera si la voiture ne passe pas le prochain contrôle technique. Ou bien comment on ira en ville, en cas de besoin, avec une vignette qui ne permet pas d’y rouler parce que l’auto est trop vieille. 

A la radio, on entend que dans les palais les fêtes vont bon train. Ici il ne passe plus depuis longtemps. Pourtant ce serait une solution. Mais les lignes ont été détruites il y a cinquante ans. 

Un homme du village est tombé dans les escaliers et s’est ouvert le crâne. Il n’avait pas de voiture pour aller chez le médecin se faire recoudre. Il a appelé les urgences qui l’ont emmené dans une ville voisine, celle dont le village dépend administrativement. Lorsqu’il en est sorti, il était à pied, parti sans un sou, à 40 kilomètres de chez lui. Personne ne pouvait aller le chercher. Pourtant il proposait de rembourser le trajet avec son chômage qui tombait dans trois jours. Sur le site du transporteur en commun, aucun bus ne fait la liaison directe entre cette ville et le village. 

Avec de l’aide pour chercher sur internet, il a finalement trouvé un bus le soir pour rentrer dans un plus gros village à 10 kilomètres de là, où quelqu’un pouvait venir le chercher. Il a bien une voiture, garée devant chez lui, sans doute parce qu’il reste l’espoir qu’un jour meilleur elle roule à nouveau.

Parfois le village à un air de Rivage des Syrtes, où l’on attend que rien ne se passe. On sent bien que la menace est présente mais on n’a rien contre quoi se battre, sinon l’ennui, le désespoir et peut-être bien, à la fin du mois, la faim. 

A la radio, on entend que les APL vont baisser, que le revenu universel fera faire des économies au gouvernement, que les voyages en avion seront peut-être taxés de 1 euro à 15 euros. Aucune mesure inventive ou créative n'est proposée. Mathématiquement pourtant, dans une société juste, si un véhicule est trop vieux pour rouler, trois autres moins polluants devraient s'arrêter le temps que le premier  puisse faire ce qu'il doit. Rien non plus sur les récupérateurs d'eau qui pourraient être subventionnés alors que l'on est en pleine sécheresse, aucune solution légère n'est proposée pour alimenter ses appareils électriques avec un vélo d'appartement. Rien sinon faire payer. Et de préférence ceux qui ont le moins d'argent.

Ici le seul bruit la semaine est le pépiement des jeunes hirondelles qui s’essaient à voler d’arbres en toits. Un soir, l’une d’elle s’est égarée dans le conduit de cheminée. La porte ouverte de l’insert a dévoilé un oisillon légèrement groggy qui a repris ses esprits et s’est cogné dans les murs avant de trouver son chemin vers la lumière.

A la radio, on entend que le ministre de l’écologie, lui, ne connait pas la décroissance. 

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