Delermie : Jouer au Titanic

Souvent ça nous arrive presque par hasard et ça brille dans l’été, quand on est désoeuvré. On est là dans le début d’après-midi, comme un sans-logis, parce qu’on n’a pas trouvé le sommeil et qu’on s’agite un peu, malgré la chaleur écrasante. On traverse la rue du village brûlant de soleil, comme un cow-boy sur la main street.

 

On veille à ne pas marcher bras écartés et jambes raides parce que, quand même, on n’est pas dans un western. Les cailloux blancs se détachent par endroits du goudron qui fond sous le soleil de plomb. Ça sent bon les herbes sèches et le melon. La porte de la cuisine des voisins est ouverte. On se dit que peut-être ils sont par là. Alors on oblique doucement vers l’herbe, à pas de sioux, pour ne pas réveiller un hypothétique dormeur en planque sous un large sombrero. On cogne au carreau, et puis rien. On entre quand même, des fois qu’ils soient derrière, dans le jardin. 

Au début c’est tout noir. Et quand peu à peu les yeux s’habituent on distingue sur la longue table de bois, entre des miettes et une serviette, un tube bleu au milieu et blanc aux extrémités. On ne peut pas s’empêcher de l’attraper et de dévisser le bouchon pour en retirer la boucle de plastique rose. Une si douce pellicule irisée la recouvre… L’arc-en-ciel est là brillant dans la pièce fraiche et sombre malgré ses murs de crépis blanc. Il miroite au bout des doigts comme un petit soleil apprivoisé qui ne demanderait qu’à sortir se promener. 

On se sent tout bête soudain dans cette cuisine d’à côté avec son petit bâton de plastique à la main. On bascule dans l’enfance comme la chaise sur laquelle on se pose, suspendu au fil endormi de l’après-midi, tel l’araignée là-haut sur sa toile. On plonge doucement dans le liquide savonneux pour un peu poisseux, et lentement, pour ne pas briser l’instant, on retire la flèche hérissées de petites pointes roses, en prenant grand soin de ne pas la cogner contre les parois. 

On élève alors le miroir face à la bouche et l’on souffle en silence sa joie de chérubin jusqu’à ce que se détache, délicat moment, la belle bulle. Elle, hésite. Sera-t-elle ovale ou bien ronde ? Elle titube, grasse en certains endroits de reflets un peu plus lourds, et puis elle se décide et flotte, paquebot sur l’océan, avant de finir Titanic qui éclate en infimes petites gouttes fraiches à la joue. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.