Pas de blackout au Black Market

A Dijon, comme partout, on a des bars, des bars à salades, des bars à soupes, des bars à chats qui finissent en queue de poisson, des bars à vins bourguignons, des bars assos et un bar anar : le Black Market. Dans un bar anar, y a des soirs où ça cause. D'anars, of course.

Au Black Market, y a des petites fêtes

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Le Black Market a quatre ans maintenant. C'est un bar mais c'est aussi une librairie militante et indé, au centre de Dijon. Libraire et disquaire : rock, légende, punk, reggae, dub... Au bar anar, on consomme des produits locaux et/ ou bio et/ou artisanaux. Par exemple, le demi de blonde brassée bio, il vient du coin et il est à 2 euros 50. Le thé vient de plus loin mais il est bio. La monnaie locale, elle est aussi du coin (but not in english) comme l'AMAP.  Et tout ça, c'est de la culture "do it", alors "venez-y voir par vous même", qu'il dit, Maxime, au début de sa présentation. Ce soir-là, au Black Market, on vient se cultiver anar et local : deux enseignants chercheurs qui vivent en régions sont venus présenter des Pensées et pratiques libertaires avant 1914: Déjacque, Zisly et d'autres.

 

Joseph Déjaque par Thomas Bouchet 

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Déjacque est né en 1821. Et, bien que le CNRTL attribue à Proudhon la première utilisation du mot libertaire en 1858, c'est Dejacque, ouvrier colleur qui invente le mot. C'est ainsi qu'il nomme le journal qu'il publie à New-York, en français, de 1858 à 1861. Car Déjacque est un homme en mouvement, sans visage encore avéré, qui se revendique "mobile comme la physionomie de l'onde". Son caractère insaisissable est un mode de vie revendiqué comme le non lieu de sa liberté. C'est Thomas Bouchet qui présente ce soir cette figure très confidentielle de l'anarchisme du milieu du 19ème siècle, succinctement, car on ne saurait en moins d'une heure présenter une personne qui a fait l'objet d'un travail critique de publication à La Fabrique éditions: A bas les chefs ! Écrits libertaires (1847-1863).

Déjacque n'a connu qu'une victoire, celle de février 1848. Il est ensuite dans le camp de ceux qui ont perdu et qui partent. C'est un artisan partisan de l'émanciaption de toutes et de tous et de toutes les couleurs. En 1850, à la Nouvelle Orléans, au mépris du risque d'être lynché, il écrit en une longue adresse à la ville la violence de l'esclavage qu'il côtoie  : "Ville de pestiférés ton moral est aussi sale que tes rues. Tu as tous les vices des sauvages et des civilisés, des chefs et des esclaves, le goût des pailleteux hochets et la soif du sang".

Commis ouvrier, peintre en batiment, colleur de papier, il travaille le jour et il écrit la nuit. Il vient du monde des petits artisans du faubourg Saint-Antoine, de ceux qui ont vu les crânes des insurgés écrasés par les chevaux des soldats, et à qui on a volé leur révolution. Des milliers sont morts en juin 1848 dans cette guerre civile. Il est parti, comme tant d'autres.

En Angleterrre, il a rencontré Victor Hugo, qu'il considère comme un aristo : "Vous réglez vos problèmes personnels avec Napoléon III" mais le problème, c'est l'ordre social. Proudhon non plus n'est pas crédible : comment adhérer aux idées d'un penseur quand il est "un écrivain fouetteur de femmes, serf de l'homme absolu" ? ainsi qu'il l'écrit en 1857 dans sa Lettre à P.-J. Proudhon, "De l'Etre humain mâle et femelle". "Anarchiste juste milieu, libéral et non LIBERTAIRE, vous voulez le libre-échange pour le coton et la chandelle, et vous préconisez des systèmes protecteurs de l'homme contre la femme, dans la circulation des passions humaines".

Dans son Humanisphère, proposition d'une utopie, il dessine un monde meilleur, avec une place pour le tâtonnement, le bricolage, la remise en cause et la parole de chacun et de chacune.

 

Zisly et les Naturiens par François Jarrige

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Les Naturiens forment un minuscule groupe de militants qui remettent en cause le progrès, la machine, le culte de la science mais aussi et déjà l'usage des produits chimiques dans l'agriculture. Ils sont de la génération suivant celle de Déjacque. Une de ses figures, Sizly, est né en 1872. On apprend à les connaître à travers les rapports de police des espions qui infiltraient leur réunion. Ils ont été perçus comme des excentriques par les historiens de l'anarchisme. Maitron les évacue en quelques lignes comme un phénomène étrange et absurde. Pourtant une analyse de leurs écrits les place à la confluence de grands courants du 19ème siècle dans une dynamique critique de ce qui encore aujourd'hui n'est qu'en cours d'acquisition.

Tout commence avec Gravelle, nous explique François Jarrige, lorsqu'à Montmartre le peintre, dessinateur et grand voyageur crée le mouvement de l'état naturel, le 16 avril 1895. Le mouvement réunit une centaine de personnes organisées en branches et sous -branches et qui écrivent beaucoup de textes, souvent sous pseudos. Ce ne sont ni ouvriers textiles, ni des mineurs, plutôt des artisans, des petits métiers urbains, cordonniers, tapissiers, artisttes, employés de commerce. Ils vivent dans une misère choisie et critiquent le salariat qui accepte la condition du bagne industriel imposé par le grand machinisme. Ils se déclarent contre l'automobile, une pratique aristocratique. Ils ont en commun leur critique du scientisme, dans une IIIème République née d'une idéalisation de la science qui peu à peu se pose en religion. Ils mettent en pratique leurs idées dans des communautés néo-rurales où ils essaient de retrouver une vie de sauvage. Leur modèle est celui de l'homme préhistorique,  chasseur cueilleur.

Ce ne sont pas des hurluberlus incultes : ils ont lu les récits des premiers ethnographes qui revalorisent le sauvage à l'époque où le discours colonial de la civilisation salvatrice de l'homme européen blanc domine la scène. Ils ont découvert l'organisation sociale des peuples indigènes du Tonkin sans hiérarchie. Ils ont connu la découverte des grottes pariétales et les débats sur la possibilité d'un art chez les hommes préhistoriques. Ils sont au courant des premières étude sur l'épuisement des sols, des recherches médicales sur les impacts du charbon sur la santé dans les grandes villes.

Et leur réponse est celle qui trouvera son nom dans les années 1970 pour resurgir en 2002 : la décroissance.

C'est aux Éditions Le Passager clandestin, maison indépendante qui fête en ce moment ses 10 ans qu'est publié le texte de François Jarrige, Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle. 

Débat debout

Les récits s'achèvent, les questions s'intéressent à Proudhon, Flora Tristan, et les conversations continuent, avec pour seule pression celle de la brassée bio locale. Le bar anar se vide peu à peu. Il ne pleut plus.

 

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