La ville africaine est à Dijon

A Martine, Hélène, Nathalie, Sarah, Céline, Edith, Jean-Michel, Gilles, Catherine et aussi au porteur d'arrosoir... J’habite une ville du côté froid du pays. Depuis une semaine, le matin, les arbres sont blancs de givre.

A Martine, Hélène, Nathalie, Sarah, Céline, Edith, Jean-Michel, Gilles, Catherine et aussi au porteur d'arrosoir... 

La ville Africaine © Moke La ville Africaine © Moke
J’habite une ville du côté froid du pays. Depuis une semaine, le matin, les arbres sont blancs de givre.

 

Chaque jour, ils ont détachés  leur ramure de cristal sur le bleu très froid du ciel. Parfois, il  y eut même des moments de contemplation naturelle immanquables, de ceux qui font penser que la poésie c’est cette ouverture, comme un rideau sur une scène, et qui laisse éclater la blanche lumière de l’énergie vitale,  baigne les esprits d’un doux fluide et donne la clé des corps habités dans lesquels coule l' inouïe sève universelle .

C’est un moment de grâce, il déchire l’enveloppe du jour, et arrache à la boue, à l’amer, à la fermentation, à l’étouffement, au cloisonnement, par sa béance. Alors, bouche cousue, se recueille l’instant, comme la rosée de l’aurore dans les anciennes épopées. 

C’est un nuage d’arbres blancs, un ciel bleu doux poudré de rose tendre, un dur scintillement, un centrage sur des directions, un amarrage, comme celui d’une fourmi qui aurait soudain grandi à la taille  humaine et se verrait affublée d'une sorte de compas pour continuer d'avancer.

C’est un moment de pause dans le temps, un point immobile sur une ligne en mouvement, un angle infini sur la vie qui abolit d’un coup de dé le hasard.

Rien d’étonnant en ces circonstances-là, à se retrouver dans cette froide ville à l’heure où les chiens et les loups se confondent en une mi-nuit, pour y trouver un passage, le temps d’un rendez-vous qui tarde un peu, le nez dans l’écharpe en tricot, les yeux en déambulation sur les vitrines des magasins, ceux qui percent le noir de la rue, en découpant plein de grands carreaux de lumières jaune, blanche, dorée, chaudes, comme celles d’une boulangerie, ou d’un restaurant nouveau bien looké, avec des menus écrits en lettres rondes sur des ardoises , des tables de bistroquet, et des étagères emplies de pots de fer, qui  donnent un petit air  fugace de magasin général.

 

Quatre personnes passent, se retournent pour se parler, une autre, seule, marche de bon train, et puis de nouveau le magasin d’en face. Quelques pas autour de la fourgonnette, garée, bigarrée même, de dessins colorés, jaune, verts, rouges, des visages, des corps, plus qu’un bus n’en peut normalement contenir, leurs visages tournés les uns vers les autres, en pleine palabre. Chouette, leur décor !

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C’est bien ce qu’il fait Moké. 

 

 

C’est une bonne idée ces grands formats sur les murs du vieux castrum, c’est généreux -  ou peut-être vaudrait-il mieux dire « pillé » -  comme des ressources africaines.

 

Le passage se fait en douceur au-dessus de l’équateur entre le jour et la nuit car il y a dans cette région des chiens et des loups ; mais dès qu’on passe la porte jaune d’or de la Ferronnerie, c’est le nom du lieu, on traverse alors à demi la terre, et la nuit est tombée dehors, d’un seul coup, aux trois-quarts des heures, la dix-huitième.

Le temps d’échanger quelques mots dans le hall, une table dressée sur des tréteaux, du papier blanc  la recouvre, et des journaux s’étalent, admirer quelques photos, qui sont à vendre, et puis passer à côté, vers l’expo, vers un petit morceau de la Ville Africaine à Dijon ; une pièce parmi d’autre de la Rencontre documentaire et artistique préparée par Architecture Dijon Bourgogne.  

 

Les pieds confirment aussitôt le titre de cette étude en forme d’installation ; le sol est recouvert de sable, comme dans les villes africaines, quand on s’éloigne du pavé, et tout aussitôt les bruits nous disent que « c’est l’Afrique qui frappe à la porte », l’Afrique enchantée de France Inter, qui l’a bien entendu depuis la capitale, qu’elle en a fait toute une émission.

Dedans, c’est pas bien grand, mais c’est tout en photos, tout en portraits qui nous rencontrent à travers l’espace et le temps : c’est une femme debout, qui regarde droit dans la photo, belle comme une femme de partout ; c’est un kiosque central, avec juste quelques textes ; des images des villes d’Afrique, de Kinchasa, à Zanzibar ou à Dakar ; un regard d’urbanistes sur l’expression de la ville africaine, son zonage, son auto-construction ; une étude qui suit une autre antérieure sur les bidonvilles ; un regard proche, horizontal, sur la Chine populaire d’Afrique, avec une belle retransmission de paroles, et des ambiances sonores travaillées. La pièce n’est pas grande ni trop remplie mais ça suffit : les pays émergent du soixante-mètre carré. C’est magique, l’Afrique.

 © "La ville Africaine" ADB © "La ville Africaine" ADB

 

Quand on a fait le tour du tour, qu’on a regardé les quatre chaises face à une télé en se disant que plus tard, qu’on a refait un tour de kiosque pour relire un texte, détailler une image, alors si l’on est un peu curieux, une porte s’y ouvre, et on entre dans son intérieur  : il est creux. Une minuscule pièce est dedans : trois ou quatre chaises pour s’asseoir et voir les vidéos, les entretiens avec de jeunes africains, qui parlent d’eux, de leur avenir, de leur espoir, leurs études, sur fond de lumière blanche, de chants et de route poussière.

 © "La ville africaine", ADB © "La ville africaine", ADB
 © "La ville africaine", ADB © "La ville africaine", ADB

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand on ressort de là, rien n’y fera, ni les tartes aux poireaux, ni les boudins noirs aux pommes, ni le givre le matin sur le pare-brise des voitures : c’est solidement ancré sur une mémoire d’hiver froid, ça s’est accroché comme une huître par une algue, une strate sur une autre, de mémoire, de calcaire, et d’eau de mer ;l’Afrique de Noël, légère et peu vêtue, a resurgi, elle brûle de sa soif dans notre hiver blanc.

Et dans la solitude de ta ville blanche, tu retrouves une famille dans les visages noirs autour de toi ; toi qui te disais là-bas, petite blanche perdue, comme ce devait être difficile autant à l’inverse, d’être noir dans le blanc, te voilà soudain avec un pied passé de l’autre côté, en exil aussi, loin de ton village et de la chaleur de tes amis. Et tu te dis que ta vie est un long road movie, quel  que soit les paysages qui défilent sur tes âges, et te marquent en strates éparses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur les routes bordées d’arbres blancs, qui serpentent dans la colline, au soleil levant, sur l’azur rosé, tu descends dans la vallée, porté par la voix de Boubacar Traoré, comme un chant indien pour la nature, et tu vibres doucement, prudemment, sur le temps, de peur de t’envoler sur ses ailes de géant. Mais tu es encore là, dans ce bruissement qui t’affole, et c’est maintenant Nahawa Doumbia qui chante Nyamatoutou.

 

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Alors tu files, vite fait, pour rattraper le temps du dernier café, du téléphone égaré, et du repas vite emporté, car dans ce pays froid, tu ne trouveras pas de livreur de Lunch Box, comme à Bombay, mais c’est une autre histoire, encore une, dans les vies des villes d’Afrique ou d’Asie ou d’Europe.

 

 

 

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