Entre lacs

 

Dimanche 13 novembre

Matin gris encore. Mais gris blanc. Avec d'éphémères fenêtres de bleu. 

Un jour pour me souvenir qu' avant d'être une assise,  je suis aussi une bipède. Mes jambes sont encore trop rouillées pour être guillerette de retrouver leur motion.

Le lac est là. Je titube ainsi sur l'irrégularité des marches de pierres  rafistolées d'un béton grossièrement taloché ; non, je n'ai pas bu. Je commençais seulement à perdre un peu l'usage de la marche ; mes pieds engourdis de froid sont engoncés dans des  chaussures à tige rigide. 

11 h 50 et 29 secondes : pause photo

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Non loin de la digue, deux pêcheurs ont les voix à portée d'oreille : "L'est long, mais l'est pas large. Tu l'as pas vu ?" La voix est presque tendre, empreinte de patience, rassurante. "Non, je l'ai pas vu". 

Je croise mon voisin peintre, il habite mon ancien village, me reconnait, nous saluons ; j'aime son bon grand sourire tendre. Puis mon ancien facteur, je l'associe toujours à l'énorme panier de cerises qu'il nous avait apporté une année d'abondance. Tous deux sont en couple. Je fredonne Françoise Hardy : "Tous les garçons et les filles de mon âge...". Dépasse le camping fermé, les vitres du restaurant ne sont pas peintes en blanc comme en bord de mer, mais quand même on a ce petit luxe d'avoir un lieu hors saison avec toute la nostalgie qui l'accompagne. Cabrel maintenant..

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Le club de voile aussi est fermé. Je repense au dernier différend qui m'a opposé avec un ami : quel sac de noeuds les relations humaines !

Tiens justement, le voilà qui passe. Je n'avais vraiment pas l'idée que je le rencontrerais ici. Le temps passera sur cette petite blessure. Quelques mots n'y suffiront pas aujourd'hui.

 

 

 12 h 18 et 26 s :

J'arrive au niveau de l'île. 

 

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Les feuilles mortes sont noyées. Je repense à Virginia Woolf.

 

 

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12 h 20 et 1 s :

Chaque pas que je pose à cet endroit, chaque regard précisément ici  me donne envie de photographier le lac au fil des saisons. Je prends conscience que cette ébauche d'un souhait jamais vraiment envisagé concrètement prend ici même sa source.

 

 

 

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12 h 21 et 5 s :

 Contemplation. Apaisement. Marche.

Je repense à Patty Smith qui n'a pas tout de suite trouvé son media d'expression artistique

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12 h 33 et 51 s

Un tronc d'arbre échoué m'arrache à mes rêveries. Végétal à l'aspect animal, les pattes brisées, le flanc posé contre la berge.

 

 

12 h 34 et 16 s

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Propédeutique de l'arbre ?

On aurait beaucoup à écrire...

 

20 h 20 et 5 s 

Après le flash d'info sur la manifestation contre le mariage gay, me vient l'envie d'écrire une lettre persane.

De Usbek à Rica :

Imagine-toi mon ami qu'en cette France de 2013, on trouve dans la rue des fidèles catholiques qui parlent au micro des radios de sexe, de masturbation, entrainent avec eux leurs enfants dans une impudeur presque obscène.

Imagine-toi de l'autre côté que les plus libertaires de ce pays, autrefois avant-gardistes,  en viennent à défendre une institution aussi conservatrice et rétrograde que le mariage ...

Tu comprendras que je me retire un peu de ce drôle de siècle ...

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