Mardi gros

D’abord la ruelle déserte entre les vieux murs, puis la route qui s’ouvre, rose et bleue, et après le blanc plat sans vaches. Ensuite la bourgade familière à en perdre son atmosphère et puis le faubourg, la bretelle après le rond-point et l’autoroute déserte. A la ville, les embouteillages, le commissariat et la place absente sur le boulevard.

D’abord la ruelle déserte entre les vieux murs, puis la route qui s’ouvre, rose et bleue, et après le blanc plat sans vaches. Ensuite la bourgade familière à en perdre son atmosphère et puis le faubourg, la bretelle après le rond-point et l’autoroute déserte. A la ville, les embouteillages, le commissariat et la place absente sur le boulevard. 

Un petit souvenir agréable qui pointe le bout de son nez sous l’enveloppe en construction de la phrase, s’installe et s’étirerait bien, au loin, par le train, d’un inconnu à l’autre, en quête de sensations plus déliées, aériennes, cosmiques, avec en principe l'espérance. 

Une image d’un dessin au fusain, un homme qui me regarde, comme s’il revenait de très loin, par delà la souffrance insoutenable et indicible car si timide et douce qu’elle fleure l’effroi de l’éphémère. 

Et vient l’assemblée des hommes et des femmes, les prêtres humbles serviteurs de l'administration, statufiée toute de technique, les saluts qu’on échange, pour un peu on y aurait trouvé peut-être une place où s’installer. Heureusement le rappel suit, que quelqu’un témoigne de cette étrangeté dans les discours, dans leur incohérence manifeste, quand la réalité claque une gifle,  ôte les mots de la bouche comme des dents mortes.  

Alors on creuse en soi, rivé sur le clavier, la tranchée qui s’est ouverte, la boue déversée, le froid glacial pelleté sur les braises du travail contre les dérèglements de la machine, emballée, vague submersive, refoulement aux frontières acides de la graine vitale. Le froid de la maison entre dans l’intérieur des chairs. Le silence est bruyant. C’est un néant profond et dense, une lente patience, des lumières qui brillent, des gens vivent là-bas, ont peut-être fini leur bol de soupe. 

L’homme sur le fusain porte une cuillère à sa bouche. Il est vêtu d’une chemise ouverte. Il pourrait avoir dormi avec. Sa tête est couverte d’une sorte de bonnet et il a quelque chose d’un éveil dans le regard. Il est très vivant. Il semble être de bonne compagnie. Au dos du carton, il est écrit à la main : « l’homme à la tasse de café ». 

La journée était rude. Une de ces journées qui donne envie de boire le soir au retour du travail, de celles au besoin de s’en détacher pendant longtemps. Longtemps. Si loin qu’il serait difficile d’en revenir. Voire même impossible. Comme une feuille qui se détache à l’automne de sa branche et se donne à la pesanteur. Emportée, retourne à la matière pour de nouvelles molécules à explorer et de là tirer une nourriture, si rare, sereine, après tant et tant d’entre multiplications. 

Un souvenir de si loin, d’un homme qui voyait dans les mots le scalpel intellectuel honni. Il passe très vite. C’est aussi bien. Il était coupant. Trop affuté. A l’affut même. Ce le fut. Fuis. 

Le frigo est de bonne compagnie. En plus de garder les aliments frais et à l’abri des possibles souris, il émet un bruit continu et entrecoupé qui peut faire penser à force de ne rien avoir d’autre à décoder, à une sorte de respiration, léger ronflement agrémenté de gazouillis occasionnels. 

Qu’en dire de plus ? Sinon le bonheur qui faiblit, et se réanime, en la joie d’une voix, gonflée de belles pensées, ouvrant des grands yeux sur le monde autour, pas trop effrayée de risquer s’y cogner. Le sourire entier dans un visage éclatant de son absence de tache, beau comme un jardin au printemps, porteur d’une fluide lumière à la prunelle. 

On allume des feux de camp, on souffle sur nos braseros d’amicale compréhension, avec nos brins de mots, poussés de la dernière pluie. L’espace s’anime, des poussières d’étoiles brillent dans le soleil tout juste arrivé du coin d’un nuage où il s’était endormi. On astique nos petits miracles comme des cuivres de lanterne magique et nos voeux débarquent en pleine réalité. 

Enfin le chemin est nettoyé de toutes ses épines. On marche nu pied comme des gamins heureux de sentir sous leur plante la peau rêche de la terre des berges. Les roseaux s’éploient et laissent leurs trainées nageoter dans l’eau du lac.  Les tracas partent. Place à la nuit. 

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