Si ce sont des hommes

Aou wu wu, oua ou ou, wou aou ou ou, wu wu ou aou. Et encore, wu wu, aou wu wu. La voix du chien se mêle à mon éveil. Je me suis endormie hier sur un chemin de cailloux, près d’une rocade, à l’arrière d’un campus universitaire, sur un de ces terrains que les gens du voyage ont fui...

De là, ils ont fui. Qui pourrait vivre là où les hommes et les femmes sont battus par les vents ? après l’avoir été par leurs semblables, ils ont, pensaient-ils, accédé au pays de la fraternité et des droits de l’homme. 

chemin-des-cailloux

Aou wu wu, le chien continue de manifester sa présence. Aucun de ceux qui ont le pouvoir de le délivrer n’agissent. Je crois bien avoir entendu l’homme qui l’a choisi dire qu’il le laissait enfermé, attaché peut-être, dans son coin de cour fermé, parce qu’il n’est pas bête cet animal, si on lui donne de la liberté, il s’y habituera. Peut-être même a-t-il pensé : il en demandera encore, et encore plus. 

Une mer de nuages a posé sur la vallée son couvercle blanc et gazeux. Tout est humide et fantomatique en bas. On n'y voit pas le bleu du ciel. Je pense à Quadri, ce jeune homme fier d’avoir décroché son bac, admis en BTS, l'horizon qui s'ouvrait à lui, et sa vie qui a basculé trois jours avant la rentrée. Sa confiance en la France, et soudain, la voiture qui l’emporte, l’avion où on le fait monter, et l’arrivée dans ce Nigeria étranger, qu’il a fui à l’âge de treize ans, avec sa maman.

espoir

Aou wu wu. Wu. Wu. J’aimerais qu’il se taise ce chien. Pourquoi aboie-t-il ainsi ? A qui puis-je aller en demander la raison ? Mais après tout, au moins aboie-t-il. Je peux savoir qu’il existe. Je peux essayer de comprendre ce qui lui arrive. Ce n’est pas la première fois que je l’entends. Aou aou ou. Wu. Est-ce qu’il appelle à l’aide ? Et si c’était un homme ? Et si c'était une femme ?

Je pense à ces quatre-vingts demandeurs d’asile expulsés cette semaine de leur abri, à qui on a donné un plan avec un rond rouge dessus (le point d’information pour accéder au 115 déjà débordé), et qui dorment dans des barnums prêtés par la ville de Dijon sur un terrain sans aucun sanitaire. Ils étaient quatre-vingts à ne pas dormir dans la rue mais dans un squat, une ancienne CPAM, rachetée avec quatre autres par un promoteur issu de l’économie mixte*

Ils ont été évacués lundi, la veille du passage devant les juges. Sur les réseaux qu’on dit porteurs de tant de fausses informations**, on apprend que le manque de toilettes et d’eau devient crucial, on lance des appels à couvertures, à dentifrices et brosse à dents, et même à un fauteuil roulant. 

Qui les entend ces jeunes gens, qui ont fui l’horreur, les viols, les tortures ? Est-ce qu’ils ont droit à une voix dans mon pays de libre expression ?  Quand ai-je entendu à la radio, à la télé, un demandeur d’asile raconter ce qu’il a fui ? Quand ai-je entendu un lycéen bachelier en France raconter ce que c’est qu’un centre de rétention ? 

De quoi est-ce qu’on me rend complice à ne rien me dire ainsi de ce qui arrive ici, caché de mes yeux par des terrains vagues, laissé aux bons soins de militants qu’on étiquette de tous les noms les plus fantaisistes ? Les droits de l’homme sont-ils déjà tamponnés obsolète dans notre France de 2019 ? 

 

*  Thierry Coursin, un empereur de façades

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