Eau de Rose - Préambule - Vers le Je

En 2019, j'ai entrepris l'écriture d'un texte long. J'ai bien aimé m'y attacher et persévérer dans mes moments de loisirs pour essayer de donner vie à cette femme, Joconde, que j'ai décidé de vous présenter, jour après jour, sur ce blog. J'ai beaucoup de reconnaissance pour l'aide et le soutien que j'ai reçus dans mes diverses tentatives d'écriture. Vous en êtes. Merci.

Rose-oliv sur wikimedia © Olegivvit Rose-oliv sur wikimedia © Olegivvit


PREAMBULE 

Vers le Je

Te voici face à l'écran. C'est le moment. Tu hésites encore. Les motifs ne manqueraient pas et ta vie ne changerait pas tant si tu ne le faisais pas. D'ailleurs il n'est pas non plus exclus que ce courrier, rédigé et envoyé, ne la change pas non plus, cette vie somme toute vivable.

Peut-être cette lettre-là restera-t-elle morte. Elle sera lue, mise de côté un certain temps, on vérifiera que ton existence seule ne suffirait pas à faire basculer l'opinion sur la question que tu soulèves, et on la laissera de côté pour en parler avec Étienne, qui confirmera, oui, laissons couler, surtout en ce moment, on a bien autre chose à faire. Plus tard un historien la retrouvera dans un dossier d'archives car on lui aura laissé tout de même une chance, et certaines lignes en apparaîtront dans quelque confidentielle publication de littérature grise.

Pourtant, malgré le probable, envahissant et récurrent, l’idée perdure en toi. Tu sais que tu dois le faire. Oui. Maintenant. C’est écrit. Et donc tu le feras. Et si ce n'était pas toi, cela serait tout de même. Ailleurs. Par quelqu'un d'autre. Le lent développement auquel tu participes en choisissant parfois sans le savoir, cette intuition que tu suis ici ou là, amènerait la matérialisation d'une idée voisine de celle pour laquelle tu sors peu à peu de ton silence. Tu le comprends en écoutant le monde. Ce qui t'aurait paru quelques années plus tôt, inimaginable, insoutenable, même dans le creux le plus intime d'une pensée, continue de croître malgré ton manque parfois de foi. 

Tu écriras cette lettre. Pour toi. Pour elle. Pour lui aussi. Et pour tous ceux qui ont un jour senti leur existence niée. Tu te souviens comment tu cherchais alors à t'échapper très loin de toi. Tu étais là qui cognais à la vitre de tes yeux, grand ouverts, écarquillés, comme une mouche qui ne comprend pas ce qui l’empêche d’atteindre l’extérieur. Tu avais la capacité de parler mais seul un borborygme, ou pire encore un cri, aurait pu sortir si tu avais essayé de trouver en toi un souffle pour en modeler un mot. Tu le savais, non de probabilité, mais d'expérience. Et tu sens encore à tes poignets la blessure de ceux qui t’ont enfermée lorsque tu as bégayé que tu existais. Depuis, tu ne comprends plus pareil. Tu es une autre. Celle qu’on a défait de toi. Tu as depuis longtemps oublié ce lit de sangles où l’on t’a fait passer pour une folle et ceux qui t’y ont vu ont disparu de ta vie, emportant avec eux son souvenir.  Tu sais que c’est encore cet éternel faux-pas qui là, maintenant, quand tu voudrais franchir le seuil, te paralyse. Fauchée. Précipitée. D’un croc en jambes, le couteau encore au dos. Atterrée. Piétinée. Et lorsque tu te redresses, aussitôt tu es saisie d’une intense fatigue qui préserve le secret des grandes douleurs. 

Tu lèves ton regard de l’écran, te poses sur la barre du pont, bleue, tubulaire, qui protège les passants d’un improbable tourbillon des eaux. Tu cherches le fil de l’eau, plat et lent, du canal. Te calmes. Remplis le creux de ton ventre de cette bovine tranquillité qui émane du pré. Te prends à chercher sous la ramure effeuillée du chêne les taches blanches des champignons rosés.  T’absorbes dans le champêtre. Observes le ciel. Mais tu sens, aux arrières postes, la pointe prête à se lever en toi d’un possible raz-de-marée. Alors tu reprends. Le pont, sa barrière bleue de métal, l’eau qui miroite sous les saules et plus loin, dans le pré, le vieux chêne, qui parfois auréole le pré vert d’une poussée de rosés. Tu reviens par le petit chemin blanc, passes le cimetière sans y trouver les chatons, effleures les ligneuses de la berge sans y trouver les renardeaux. La répétition du trajet familier de ton regard apaise en toi l’immense effroi. Te voici près de la vitre, sous la branche du saule, nue, devant les traces de la buée, et puis c’est la table de merisier, brillante dans la lumière, avec un vase d’opaline pour fanal,  qui porte une rose coupée aux pétales un peu flétris. Tu la regardes et tu trouves qu’elle penche un peu plus aujourd’hui. Tu te demandes s’il ne faudrait pas changer son eau. Et tu arranges tes cheveux comme au réveil d’une longue nuit très agitée, un peu fiévreuse, avec une acidité moite au creux des plis de ta chair. 

Le soleil a percé le brouillard matinal ; il se déverse dans la salle et fait danser les poussières dans son rayon d’hiver. L’odeur du café sent le trop chaud. Il te faut éteindre la cafetière. Ton corps se met en mouvement. Tu es heureuse de cette présence au monde, mécanique mais tellement préférable à l’inertie. Le café est très noir, impossible à boire. Tu reviens face à ton écran et debout, tu lis ton nom sur l’en-tête du courrier que tu t’apprêtes à écrire. Tu as pensé à ce moment des dizaines de fois, tu l'as aussi repoussé des centaines d’autres, pour toutes les bonnes raisons possibles du monde. Tu n'étais pas dans les conditions imaginaires dont tu entourais ce geste. Tu avais des enfants qui réclamaient un goûter, une lessive à étendre, des amis à qui répondre, du travail plus qu'il n'en fallait, jamais tu ne trouverais les mots. Et maintenant, même si le moment n’est pas encore assez parfait, tu sens frémir le temps venu. Ne serait-ce que d'honorer ton intime désir. Ou parce que c'est tout simplement ce que tu as de mieux à faire là où tu en es. Tu te dis qu’il serait grand temps de cesser de fuir ton enveloppe terrestre. Cela arrivera bien assez tôt maintenant que tu le sens poindre. Tu les a tous explorés tes replis : de la peau de ton index à ton gros orteil, toutes tes caches ont disparu. Le temps est venu, il ne repassera peut-être pas. Tu vas ouvrir une fenêtre sur toi. Et tu quitteras l'ombre de tes jalousies pour être, au dehors comme au-dedans. Personne ne te piétinera. Ils sont tous trop occupés à dérégler les climats. Et toi, non plus tu ne le feras pas car tu n'en as plus la force cette fois.

Te voici donc à ton clavier, et c'est ton coeur qui bat la chamade. Tous tes “tu” tus t'entourent, ridicule réticule.Tu vas essayer de dire l'injuste qui te cheville ainsi. Tu le feras pour cette autre, celle dont tu as raconté l’histoire sans avoir peur d’écrire “je” dans le secret de ton cahier.

Cher monsieur, chère madame. 

Non. 

Madame, Monsieur.,

Nous … 

Non. 

Vous penserez peut-être… 

Non. 

Il serait bon… 

Non. 

Tu regardes cette fleur, presque désuète dans son opaline bleutée ; tu inspires l’odeur du feu de bois qui reprend vie dans le poêle. Dix heures sonnent à la vieille pendule. La vitre est embuée par la chaleur ; tu aperçois la trace de la renarde dans les herbes foulées ce matin au passage des renardeaux. Entre les dalles du cimetière voisin, la silhouette du chaton joueur apparaît puis disparaît un long moment. Tu le cherches, intriguée, du côté du bûcher où tu l'as tant vu cet été chahuter, chat, chat, chat. Le voici qui danse avec le ruban du vieux chapeau de paille déglingué. Une mouette égarée crie par dessus les eaux lisses du canal. Brillantes par milliers d’un rayon du midi, elles reflètent le bleu du ciel dans une gangue de nuages blancs. Tu reviens à la chaleur de la salle, effleures le doux merisier, caresses l'opaline bleue et salues l'unique feuille de la rose coupée, prête à tomber. La page blanche s'affiche. Tu lisses les touches et tes doigts glissent de l'une à l’autre

Madame, Monsieur, 

Je ….

 

 

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

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