Le tango du retour ©

Betty s'emmitoufla dans son étole, rajusta ses gants d'un doigt l'autre jusques aux poignets qu'elle avait fins et délicats. Le son de ses talons sur le goudron gelé claquait, rapide et léger, solitaire et libre. Elle avait les yeux baignés par le soleil équatorial des photos de l'exposition.

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 Betty s'emmitoufla dans son étole, rajusta ses gants d'un doigt l'autre jusques aux poignets qu'elle avait fins et délicats. Le son de ses talons sur le goudron gelé claquait, rapide et léger, solitaire et libre. Elle avait les yeux baignés par le soleil équatorial des photos de l'exposition.

 

Des images de villes africaines, peuplées de visages aux yeux souriants, des mères noires à l'enfant, des marchés colorés, des piles de tissus, des successions d'échoppes, des enseignes peintes à la main, sur des murs blancs qui, mêlant les hommes et les dieux, vantaient une coupe de cheveux, immanquablement la plus élégante de toutes les possibles coiffures, en ajoutant, en lettres tout aussi grandes et voyantes que « la vierge Marie en est capable ». Et puis elle avait reconnu, dans une vidéo qui passait en boucle, la route des Pêches, qui mène de Cotonou à Ouidah, son chemin de sable, le long de la côte, la mer profonde, les barques colorées, les filets jetés, emmêlés, et le mémorial, immense, porte du non retour, avec l'affiche sur laquelle elle avait lu l'origine du mot tango : « l'endroit où le négrier parquait les esclaves avant l'embarquement ».


Ses souliers vernis gardaient encore les traces du sable répandu sur le sol de la salle de l'exposition et qu'elle venait de fouler, ainsi ramenée vers son propre voyage au Bénin, quelques années auparavant. Elle s'était laissée envelopper de l'ambiance sonore diffusée par les hauts parleurs, les motocyclettes, les klaxons, les éclats de rire, le fourmillement incessant des capitales africaines, le caquettement des poules, et la vie à deux, avec ses tendres joies et ses terribles incompréhensions.


Elle arrivait au cinéma, son haut mur peint d'une silhouette de femme, en pixels noirs et blancs, son grand hall vitré, ses petites tables bistro où conversaient des groupes de cinéphiles en transit. Elle y entra. Le tango du retour était en salle 3, la plus petite. 


Elle poussa le lourd battant de la porte, de bois rouge, « rouge tango », se dit-elle, immobilisée dans son geste, la main gantée de noir posée sur le cylindre de laiton, le corps à demi engagé dans l'entrebaillement, dans un mouvement tout de repli intérieur, les yeux plissés, sourcils froncés, cherchant
à distinguer dans le demi jour, à la lueur de l' image illuminant l'écran, un siège où se glisser, sans gêner les quelques spectateurs déjà installés dans leur contemplation. A petits pas, talons feutrés, moquette épaisse, elle se cala dans le pullmann du troisième rang, défit ses gants, le regard sur l'écran, plongée déjà dans les yeux du vieux.


Son visage ridé, buriné, il scrute une mer de nuages à travers le hublot du 747, et lui reviennent les images de son passé, vie de labeur, seul à Paris, économies, jour après jour, et le retour, vers ses jeunes années.

Buenos Aires, Argentina ; un tout jeune homme danse, joue contre joue, avec une femme de son âge ; ils sont enlacés, serrés, de deux ne font qu'un, partent et reviennent ; elle est renversée, il la retient, la maintient, la relève ; ils se regardent, et puis repartent, un peu plus loin, un peu plus serrés, toujours tous deux, tout doux, à petits pas, se retournent, et virevoltent, comme sur un fil, tendus sur le temps, s'écoutent, s'attendent, tendrement deux, s'entendent.

 © Gisèle Freund / RMN © Gisèle Freund / RMN

 

 


Une larme coule sur la joue brune ridée, et les nuages, pudiques, dévoilent une terre de lumière. Une hôtesse étire de sa voix sensuelle et rassurante les recommandations de routine : mesdames et messieurs, ladies and gentlemen, señoras y señores...


Le vieux titube d'abord sur son sol natal, se reprend et puis, plus tard, marche d'un pas sûr dans les rues de Buenos Aires, quartier de La Boca. Le voilà devant le gran café Tortoni. Il pousse la porte vitrée, entre à petits pas fatigués, pose son sac de voyage, jette sa veste sur le dossier d'une chaise, relève les yeux vers le bar, commande un yerba mate, se laisse pénétrer par la boisson, oublie sa faim, sa tête lourde.


Il se lève, passe les salles de jeux, les tapis verts et la roulette, guidé par le choeur des violons et le rythme de l'accordéon, le buste droit malgré le poids de l'âge, le regard clair. Sur les notes du piano, il entre dans la petite salle de danse.

Assise à une table de marbre, le visage impassible, une vieille femme, toute de noir vêtue, lève sa tasse et boit une petite gorgée d'un café frappé, ses yeux dans les siens, comme si elle buvait son regard.

Il est face à elle. Elle se lève. Elle est face à lui.

Les mains sur les hanches. Ils s'envisagent. Et puis il tourne autour d'elle, la saisit par la taille, lui prend la main, et l'emporte sur les notes. Virevoltent, à travers le temps, retrouvés. Dansent longuement, sans mot dire, se racontent les saisons, les enfants nés et partis, les conjoints perdus, la vie en France, l'Argentine aujourd'hui, d'un pas l'autre, d'une vie l'autre. Et dansent encore jusqu'à la nuit, reprennent pieds, reprennent corps, encore, un petit mouvement de talon, comme un rire partagé, un glissement de hanche, comme un sanglot confié, une main sur la nuque, comme un mouchoir déplié. Tout ce qu'on ne dit pas, pas à pas, toute la nuit, ils le dansent, comme d'autres le brodèrent sur des revers de draps, le sculptèrent sur des manches de couteaux, le chuchotèrent à l'oreiller, l'enfouirent dans le sable.


Les noms des acteurs ont recouvent peu à peu de leurs élégantes calligraphies les amants retrouvés, à mesure que l'océan les emporte sur une barque de pêcheur, vers une île d'eux seuls connus ; dans la salle flottent encore quelques notes d'accordéons et de pianos, mêlées de parfums citadins, aux notes de santal et de patchoulis.


Betty avait fait passer ses doigts dans le tissus noir de ses gants de satin.

Seule, elle prit le temps. Seule, elle rêva d'une histoire perdue dans l'océan du maintenant. Se demanda de ses amours quel est celui qu'elle pourrait retrouver au soir de sa vie. Se leva. Attrapa la porte qu'on lui maintenait ouverte gentiment, reconnut cette gentillesse. Leva les yeux. Croisa ceux de la main tendue.


- Antoine?
- Betty ?


Ils échangèrent un sourire, surpris. Et puis quelques mots d'explication. Leur nouvelle situation. Citadins. Retour de campagne. Séparation. Du temps pour les enfants, grands. Ils se dirent au revoir.

Et s'engagèrent dans la même direction. S'aperçurent alors qu'ils habitaient au même endroit. Se raccompagnèrent donc. Parlèrent de leurs amours disparues. Le quotidien, oui. Pas vraiment de ressentiment, non ; ni trop de dispute, juste un éloignement ; un échappement, grandissant, jusqu'à une
insoutenable absence en pleine présence. Et l'immense tristesse des paradis perdus. 

Alors la vie avait repris le dessus. Tant pis pour l'amour.  Voilà, Betty habitait là, un petit appartement, comme lorsqu'elle était étudiante. Antoine, lui, vivait chez sa mère. Ils s'embrassèrent tendrement. Ils échangèrent leur numéro de téléphone, pour un verre entre amis, un de ces jours, peut-être.


Betty attendait l'ascenseur, elle esquissa un sourire et les portes automatiques lui ouvrirent le passage. Elle s'éleva vers son minuscule chez elle, face à son reflet dans la glace : se trouva l'air serein, se souvint de l'origine du mot tango et se dit qu'elle aimait bien sa nouvelle vie, toute de tendresse amicale, pleine d'espace et de fenêtres ouvertes.


Elle posa les clés sur son bureau, croisa le petit cadre depuis lequel ses parents lui souriaient depuis leur au-delà et repensa avec émotion à ce vieux couple qui dansait un éternel tango dans la nuit argentine.

 

 

Je tiens à remercier la Réunion des Musées Nationaux de bien vouloir considérer que la photographie de Gisèle Freund issue du site de l'Agence Photographique de la RMN n'est pas publiée ici  à des fins lucratives mais pédagogiques (faire connaître ) et respecte le droit moral de paternité de l'auteur sur son oeuvre.

© Je remercie Philippe Anginot pour le titre de cette nouvelle qui en était en même temps la consigne lors de l'Atelier d'écriture de la Sardine Eblouie.

 

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