Légitimer sa colère

Comme chaque fois que ses pensées lui mettaient le coeur à l’envers, Albertine se mit à rêver. Voilà, le temps avait changé, d’un seul coup, comme dans Matin Brun ; il lui fallait aller chercher une autorisation à se mettre en colère.

L’air était tout tranquille ce matin pourtant. Le soleil brillait comme un tout neuf dans le ciel bleu et malgré l’insistance quasi insolente des vacances à entamer leur deuxième semaine, aucun enfant ne se faisait assaisonner par des parents vexés de devoir s’occuper de leur progéniture qui leur donnait autant de fil à retordre qu’à ces fichus incapables de profs qui n’avaient pourtant que ça à faire de s’occuper de leurs enfants pendant qu’ils travaillaient, eux. Tout était donc propice à la quiétude et au ressourcement. Pourtant, rien à faire ! Albertine était en colère. Elle avait beau savoir depuis l’interview du président de la République hier qu’elle n’en avait pas le droit, elle avait le ventre tout noué, le plexus comme un vieux crouton de pain, et les mains repliées, fermées sur l’anse de sa tasse de café, ressassant intérieurement les mêmes mots : « colère illégitime », n’importe quoi ! Comme si un président de la République pouvait décider de ses sentiments intérieurs maintenant ! Bin voyons ! Pourtant, elle n’avait pas de cabane à Notre-Dame des Landes, et ses enfants non plus. Mais zut ! Impossible de fermer les yeux sans que ne se déroulent les files de cars de CRS garées le long des chemins, les boucliers et les casques noirs avançant sur les occupants des cabanes, et les tas de gravats par terre après le passage des tractopelles. 

Le message n'était-il pas là ? immense dans sa simple ostentation : tout ce qui n’est pas construit par des bétonneurs ne passe pas. 

Et ce salon dont il avait parlé ! Quelle détestable manière de s’arroger le bien commun ou bien de servir l’intérêt privé ! Si l’état en avait une part, il lui appartenait alors bien autant qu’à lui ce salon. République : chose publique ! donc pas propriété d’un gouvernement. Et si pour elle, le travail, la persévérance, l’endurance, la solidarité étaient plus importantes que la propriété terrestre ? Si la terre appartenait à celui qui la soigne et non à celui qui la détruit ? Ce n’étaient pourtant pas des non sens ! 

Comme chaque fois que ses pensées lui mettaient le coeur à l’envers, Albertine se mit à rêver. 

Voilà, le temps avait changé, d’un seul coup, comme dans Matin Brun ; il lui fallait aller chercher une autorisation à se mettre en colère. 

- Bonjour, je viens chercher une autorisation à me mettre en colère. 

L’employé qui la recevait la regarda avec un air très ahuri. 

- Une quoi ?

- Une autorisation à me mettre en colère. 

- Mais ça n’existe pas. 

- Mais si, le président en a parlé hier à la télé : maintenant pour avoir le droit d’être en colère, il faut que celle-ci soit légitime. Je viens donc déclarer ma colère. 

- Ah, mais si c’est le président qui a mis la procédure en place hier, ce n’est pas à la mairie de l’appliquer, c’est à la préfecture. C’est là qu’il faut aller. Et maintenant que vous me le dites, ça me revient. Vous pouvez publier les bans de votre colère. Mais pour que celle-ci soit acceptée, il vous faut écrire votre demande en alexandrins.

- Rien que ça ! Comment voulez-vous qu’on ne se mette pas en colère !

- C’est pour ça : ça augmente votre colère et votre lettre est plus concentrée. Sinon, on perdrait du temps à lire de très longues lettres. Croyez-moi, un bon alexandrin, ça calme !

- J’imagine que je n’ai pas le choix de savoir si ça calme ou non…

- Exactement.

 A la préfecture, le guichet n’ouvrait pas avant 14 heures. Albertine avait donc encore une bonne heure devant elle. Le café n’était pas le mieux pour dénouer la colère mais la terrasse ensoleillée lui ferait du bien. Et puis il fallait écrire cette fameuse lettre. Elle sortit de sa besace son crayon gris de bois à papier et s’appliqua de son mieux. Voici ce qu’il en résulta qu’elle alla déposer au guichet dès son ouverture, sans grand espoir de se voir accorder son autorisation de colère mais au moins, comme disait l’employé, l’alexandrin, tout aussi approximatif soit-il, l’obligea à se concentrer sur autre chose que ce qui lui rongeait l’estomac :

« Quand la sincérité n’en a plus que l’accent, se peut on si sourd ? Se peut-on si sûr ?

Quand tous les arguments, à l‘épreuve du temps, ont des airs d’arguties, sonnent comme soties, quand le pouvoir aveugle n’est qu’une tirade, psalmodiée, répétée, intérieurement réglée, et que la façade de ce grand théâtre ne divertit personne ; quand on en vient à dire le droit de la colère, à l’octroyer aux uns pour mieux l’ôter aux autres ; quand on ne comprend pas qu’une victoire n’est rien, que seul le chemin qui y mène en est le bien, et qu’il convient sur ce chemin de ne personne, attaquer, mutiler, blesser, écraser ; quand on méprise tout ce que de patience, tout ce que de tolérance, tout ce que d’accord, et qu’on démolit ces petites victoires, bâties pierre après pierre, tenues jour après jour, dans le froid , dans l’humide et dans le solidaire, sans la publicité, et sans les subventions, sans le classement, et sans l’administratif, alors si l’on oublie que toutes ces victoires ont aidé à réunir dans notre pays, ceux sur lesquels on a assis son élection, ceux qui nous ont fait, ceux dont on a souhaité la réconciliation,  dans leurs très extrêmes tensions, si on oublie en chemin tout ce bel espoir, alors on fait de son minuscule suffrage l’immense récit fictif du président légitime. »

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