Jachère

C'est arrivé petit à petit : c'était dans l'air depuis un moment déjà. On pouvait le lire dans les yeux creusés des enfants, dans leurs cernes parfois bleuis ou rougis, leurs paupières gonflées de sommeil le matin, la pâleur de leur teint. On le voyait aussi dans les attitudes de plus en plus désinvoltes, familières, et dans la tension qui s'installait peu à peu entre eux et les adultes. Le point de tolérance maximum était bientôt atteint de part et d'autre, la pression montait, explosant en cris parfois. Et puis bon jour mal jour, on est enfin arrivés au vendredi

Milan royal © Thomas Kraft sur Wikimedia Milan royal © Thomas Kraft sur Wikimedia
C'est arrivé petit à petit : c'était dans l'air depuis un moment déjà. On pouvait le lire dans les yeux creusés des enfants, dans leurs cernes parfois bleuis ou rougis, leurs paupières gonflées de sommeil le matin, la pâleur de leur teint. On le voyait aussi dans les attitudes de plus en plus désinvoltes, familières, et dans la tension qui s'installait peu à peu entre eux et les adultes. Le point de tolérance maximum était bientôt atteint de part et d'autre, la pression montait, explosant en cris parfois. Et puis bon jour mal jour, on est enfin arrivés au vendredi.

 

 

 On aurait dit que le matin lui même l'avait senti, le ciel était dégagé comme l'horizon de la quinzaine qui se profilait, un bon soleil donnait un air guilleret aux champs enneigés, les visages se détendaient, on s'allouait une marge, on relâchait les exigences. On ' autorisait quelques conversations privées : "Eh bien dis moi, tu en as une petite mine ! Hum? Et tes soucis. ça ne pèse pas trop lourd? Oh vous savez, je suis une fille costaud. Oh oui, je sais. Prends soin de toi." Ou encore : "Vous savez Madame on a disséqué une souris ! Madame? Oui ? Y en a trois qui ont pleuré, Madame."

Je les fréquente depuis assez longtemps ces nouveaux enfants de la campagne pour approcher un peu l'idée de ce qu'ils ont pu ressentir. Moi qui suis une analphabète de l'environnement, j'apprécie ainsi la compagnie de mes petites voisines, capables de nuances qui m'échappent : "regarde papa, on est suivi par un milan !", là où je ne vois qu'un rapace... Ils sont ainsi de plus en plus nombreux amenés par leurs parents qui souhaitent leur donner une belle conscience de leur environnement, pleine d'écoute, d'amitié et de curiosité. Ils sont proches des animaux, qu'ils refusent naturellement de manger alors que leurs parents, bien qu' attentifs aux problèmes d'une nutrition éthique et respectueuse de l'environnement ne sont pas végétariens et ne les ont pas influencé dans une voix ou l'autre.

Et peu à peu, tout doucettement, on y est arrivés à la cloche libératoire.

Enfin on y était ! Le soleil était toujours là, le ciel avait ouvert de grandes fenêtres de bleu ; à 18 heures encore, il faisait grand jour.

On allait mettre notre terre en jachère pour 15 beaux jours. Finie la culture intensive, à nous le bocage et la culture vivrière, l'école des champs, des buissons et des oiseaux. Celle qui efface les cernes et donne de belles pommettes rouges aux joues des enfants !

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