Eau de Rose - 2 - Une voix rauque

- Tu tousses ?

Joconde tente d'écrire un courrier pour une cause qui lui tient à coeur. Ses difficultés à se désigner par la première personne du singulier provoquent en elle des tourbillons, calmés par la contemplation du paysage hivernal. Sa vie solitaire dans une ancienne école au bord d'un canal dissout son être dans l'imaginaire de ses lectures. 

- Heu heu !

- Tu tousses ?

- Non, non.

- Ah j’aurais cru.

- Heu, heu,

- ?

- Non, ce n’est rien.

- C’est peut-être la neige que je t’ai donnée hier. Tu auras eu un petit refroidissement.Tu n’es pas habituée à ces températures sans doute.

- C’était si bon. Ne t’inquiète pas. Et puis, je ne veux pas qu’on pense que je puisse tousser.

- Ah bon ? Ça arrive de tousser pourtant.

- Peut-être mais si tu m’entends tousser tu vas ensuite t’inquiéter et tu chercheras à me protéger et tu pourrais finir par m’enfermer sous un globe, ou bien me confectionner un paravent.

- Je ne suis pas certaine que j’aurais toutes ces idées. Je pourrais aussi aller chercher dans mes bocaux une branche de thym cueillie cet été et te donner de sa chaleur et de sa douceur.

- Mais si cela ne m’ôtait pas ma toux, tu me trouverais capricieuse et le monde entier le saurait et me jugerait très mal.

- Mais non, petite rose. Quelle drôle d’idée ! Si je cherche comment soigner ton mal de gorge, je ne penserai plus qu’à la manière d’y arriver et si j’échoue, alors je n’irai pas en parler au monde entier. Et encore moins dire que tu es capricieuse.

- Alors je veux bien goûter une branche de thym, s’il te plait.

- Vrai ?

- Oui, s’il te plait.

- Attends-moi ici, je reviens !

- Tu sais, je ne risque pas de me sauver bien loin...

- Hum, c’est vrai. Excuse-moi. Tu me raconteras ?

- Te raconter quoi ?

- Eh bien, comment tu es arrivée jusqu’ici, par exemple.

- Peut-être.

Ses pétales semblèrent soudain plus lourds, elle avait en elle tout un monde qui prenait corps à travers leur fine soie.

Le bocal de thym était bien là sur son étagère dans l’ancienne classe qui me servait aussi de réserve, lorsque je ne rêvais pas, assise à un pupitre, les yeux sur le tableau noir. Il voisinait avec les colliers de morilles séchées et les pots de confitures. Je l’ai attrapé. Au fond, sur le plus épais du verre, les fleurs formaient un tout petit tapis de grains mauve pâle. Je les regardais et je pensais au mois de juin, quand tout était en herbe dans les prairies. J’ai posé le bocal sur la table, à côté du vase d’opaline bleu. Il arrivait à peine au-dessous de cette si étrange fleur dont les pétales frémissaient mus par une brise intérieure.

J’ai tiré sur le gros caoutchouc orange et il a quitté les rebords de l’épais verre blanc. J’étais tout près de la rose. Quand j’ai ouvert le bocal, l’odeur du thym s’est libéré d’un coup. Alors elle a desserré ses pétales, doucement, les uns après les autres, jusqu’à ce qu’ils forment une fine gaze au-dessus du pot plein de bonnes senteurs.

- C’est ?

- Du thym ! Tu sens ?

- Oui, c’est comme une voix ...

- Une voix ?

- ... une voix rauque qui court sur des graviers blancs et ensuite elle dégringole dans le soleil et elle cascade jusqu’au soir sous les pins bleus.

elle cascade jusqu’au soir sous les pins bleus © clR elle cascade jusqu’au soir sous les pins bleus © clR

-  Tu entends une voix ?

-  Oui. C’est bien comme ça qu’on appelle la vibration des choses ?

-  C’est à dire que ... on ne donne de voix qu’aux humains.

-  Ah, les arbres et les rivières n’ont donc pas de voix dans votre monde ?

-  Non.

-  Hum.

Ses pétales se sont un peu refermés et elle s’est tournée vers la table. Leur reflet rose adoucissait le vernis poli du merisier démodé.

-  Est-ce que tu pourrais me dire ce qu’il t’arrive ?

-  Eh bien, c’est pour ça que vous ne les entendez pas alors.

-  Qui est-ce que nous n’entendons pas ?

-  Les arbres, les rivières, les océans, les animaux, les fleurs... J’avais bien compris qu’ils ne comptaient pas beaucoup pour vous mais je pensais que vous les entendiez un peu quand même. Si vous ne leur donnez pas de voix, alors c’est tout simplement qu’ils n’ont aucune existence pour vous.

-  Mais tu es la première fleur que j’entends parler. Et ce n’est pas naturel. C’est sans doute que je suis fatiguée d’ailleurs. Je ne devrais pas t’entendre.

-  Ah oui ?
!

Elle s’est aussitôt entièrement repliée sur son pistil ; elle formait un gros bouton un peu fané.

Je ne savais pas comment l’appeler. Je ne lui avais pas demandé si elle avait un nom. Et bien sûr, après ce qu’il venait de se passer, il était hors de question de chercher à lui en donner un, encore moins à deviner lequel elle pouvait bien porter.

- Qu’est-ce qu'il t’arrive ? Tu ne veux plus me parler ?

Quelques pétales frémirent un peu mais pas assez pour qu’ils parviennent à ouvrir de nouveau la rose.

- Est-ce que j’ai dit quelque chose de grave ?

Après tout, je devais être vraiment fatiguée et puis c’était pour le moins étrange cette conversation au coin du feu avec une rose un peu ... Non. Elle n’était pas capricieuse. Elle avait raison d’affirmer ainsi son existence. Je n’avais pas le droit de lui faire porter le poids de ma bêtise.


Comme je me retrouvais un peu ballotte, assise avec mon bocal face à ce petit bout de rose, j’ai glissé délicatement entre l’opaline et sa tige une branche de thym. J’ai refermé la porte du vieux Godin et je suis allée prendre un bain avant de sombrer dans un grand sommeil pensif.

 

Eau

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

 

 

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