Eau de Rose - 3 - Vieille lune

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Au petit matin, les ombelles étaient bel et bien gelées.

La radio racontait la ville submergée. Sur le fil d’actualité de mon smartphone, les images montraient des paysages dévastés. L’eau avait tout emporté, on voyait son passage dans les débris de cloisons, de meubles, de vaisselle. Je piétinais dans la boue avec elles. J’étais traversée du besoin de parler, de l’incompréhension d’une météo qui n’avait rien annoncé. Ce bout de mur, c’était la chambre d’un ami. Je reconnaissais le graff qu’on y avait fait l’été dernier pour fêter l’arrivée des vacances. Jamais je ne pourrais les retrouver ces amis, ni ces inconnus déjà disparus.

Sur les réseaux sociaux, le monde est hagard et se bouscule. Le quartier tout entier a été balayé par la vague. Jamais je n’aurais pensé que ce petit ruisseau puisse ainsi s’enfler. La fresque du mur de l’Eldorado ? C’est ça. C’est la main de la femme en train de se coiffer. Incroyable ! Des kaléidoscopes entiers de morceaux de vie, vaisselle, jouets, vêtements, avec de la boue partout. Mon téléphone. Il sonne. Allo ? Je vais bien. Oui. Je suis à la campagne. C’est comment chez vous ? Ouf... J’ai eu tellement peur ! Une intense trouille de petite fille face à un clown.

La salle de classe est déserte. Cela fait bientôt quinze ans maintenant qu’aucun enfant ne s’y est assis. Parfois je m’installe à l’un des pupitres et je regarde au tableau noir. Alors je la vois apparaître comme dans mon rêve. Elle est là debout sur l’estrade, presque nue, sa chair blanche resplendissante dans les projecteurs. La lumière est sur elle. Elle porte à sa hanche un glaive et dans la main une couronne de lauriers. Elle doit parler. Je dois la voir. Lui dire. Le sol est lourd. Je n’arrive pas à avancer. Les rideaux rouges vont se refermer bientôt et je n’aurai pas réussi à lui donner le parchemin. Alors je me lève et je vais à la fenêtre. Les femmes des ombres tressaillent. Et moi je sais. C’est intransitif. Mais on me demande à tout prix d’indiquer un objet.

Dans le ciel la lune est encore là, très rose, très ronde ; elle a vieilli. Cette nuit elle était rouge. Je regarde l’air et je regarde la terre. Elle porte encore la trace des enfants qui sont venus jouer dans la cour de génération en génération. Le bois sombre des groseilliers nus a connu les mains gourmandes en quête des petits fruits acides et gorgés de jus sucré. Dans le frisson des ombelles passe le silence d’une réponse qui me vient de toi, le souvenir de ta main posée sur la mousse au croisement des chemins. Je me remémore l’eau fraîche des puits qui nous ont lavés.

Dans le petit matin, nous sommes toi et moi et nous tous très doux. J’entends partout marcher. Je m’unis au canal dans le jour brumeux. Pourquoi revenir sur le passé ? La boîte à musique va son train, tourne et virevolte petit Kaîros.
Ils ont vieilli rapidement. Trop. Tellement vite et nous tous avec. Alors je retourne m’asseoir sur un banc et je reprends mes notes en levant par moments les yeux sur le tableau noir de mes rêves.

Cette fois ce sont deux femmes en tenue d’aviateurs qui apparaissent. En mouvements saccadés, elles roulent - je ne sais comment - sur le gazon bien ras d’une maison. Une fête a eu lieu. Des hommes bien habillés, en randonneurs urbains, sont assis sur des chaises de toile et devisent de concert. Ils regardent, surpris, l’intrusion de ces deux femmes. Une autre, assise en retrait du groupe, s’approche, comme dans un vieux film muet, mais ce n’est pas pour faire un petit signe à la caméra, c’est pour s’exclamer que vraiment, ce n’est pas ainsi qu’on doit s’y prendre.

J’ai envie d’un café. C’est l’heure souriante sans doute. Celle de la récréation. Je pense à nous souvent. De ma vie, l’épice, c’est toi. Dès notre rencontre, une fleur de lotus avait germé dans le nonsense. Je revois parfois ton visage éperdument songeur d’avant notre bonheur. A peine nous étions-nous enfin trouvés qu’aussitôt nous étions des trafiquants, toujours désirants, de tout, de nous, des belles idées, des justes causes.

Je me demandais parfois si ce n'était pas nous, tant et plus ardents, qui avions provoqué cette étonnante éclosion de rose. J'avais le sentiment d'événements en interaction d'une manière dont la logique m'échappait totalement mais me faisait indéniablement avancer selon des étapes et un rythme indéterminés, sans que je ne parvienne à comprendre quel pouvait bien être le but, s'il y en avait un, et dans quelle mesure j'en décidais, consciemment ou non.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

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