Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Les enfants sont partis. J’étais si heureuse de les accueillir ici ce midi. Au loin la façade illuminée de Claude, le facteur, clignote de ses plus belles guirlandes.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Les enfants sont partis. J’étais si heureuse de les accueillir ici ce midi. Au loin la façade illuminée de Claude, le facteur, clignote de ses plus belles guirlandes. Le Père Noël dans sa houppelande rouge n’en finit pas de grimper à la cheminée sous l’œil des biches illuminant le jardin. Chaque année c’est une débauche de lumières électriques que je regarde avec autant d’effroi que de tendresse. Je n’ai que des bougies à mes fenêtres pour fêter le retour de la lumière sur le trajet de l’ellipse.

Par où commencer ? Quel est le véritable début de cet éternel récit ? Je me revois jeune maman, mon nouveau né vagissant dans son berceau, notre dernière promenade familiale au lendemain de Noël dans cette petite maison froide de la vallée, mes enfantillages à me faire jolie, le fard à paupière brillant sur mes yeux en une vaine tentative de repousser la nuit qui emporta si loin de nous la mère que l’on croyait éternelle.

J’ai relu ce matin mes dernières notes sur C. La vérité est si loin de ce que l’on peut en lire dans les coupures de presse qui relatent l’épopée héroïque de ce couple mythique. Rien n’y est dit de ce qu’elle endura, ses aWentes déçues, son espoir sans cesse renaissant de cet amour toujours en partance.

Le présent me rappelle à soi. Mon téléphone mobile sonne un sms. Je me relève du fauteuil d’osier pour aller consulter l’écran. Mon fils est bien arrivé chez lui. Beaucoup plus tôt que son application ne me l’avait indiquée. Dehors le plus hardi des trois petits chats continue ses explorations loin du chapeau de paille. Il s’est enhardi jusqu’à l’allée de gravier et je le vois qui gratte un coin de marbre de ses petites pattes griffues. La lune est moins massive qu’hier. Sur la table j’ai laissé mon cahier de notes ouvert. C’est étrange. D’ici je ne reconnais pas mon écriture. Le texte est griffonné et ne s’appuie sur aucune ligne. Il flotte sur la page. Ou bien est-ce moi qui suis fatiguée de la journée ? C’est vrai que le champagne était bon et je n’ai pas fait bien attention au nombre de coupes que j’ai vidées. Mais non, voyons. Ce n’est pas possible. Personne n’est entré ici depuis que j’ai laissé le cahier ouvert sur la table. Je frissonne un peu. Je ne suis pas toujours bien courageuse et la vie en solitaire me rend parfois vite anxieuse. Quelqu’un aurait-il pu entrer ici sans que je m’en aperçoive ?

Mes idées tournent très vite sans s’arrêter sur une seule. Me voici en état de panique. Mon trouble anxieux généralisé est de retour. Ce n’est pas très drôle à vivre. Bien. Je me calme. Je respire à grands poumons le bon air parfumé du feu de bois. J’essaie de deviner à l’odeur de quelle essence il s’agit. Voilà, j’y arrive. C'est du chêne. Du vieux chêne. Il sent le cèpe. La concentration sur un sens extérieur m’a permis de revenir à terre. Je sens de nouveau mes pieds. Je peux donc les bouger l’un après l’autre et tout doucement sans penser surtout aux tombes du cimetière d’à côté, qui ne sont que des pierres gentiment chatouillées par un chaton...

Serait-ce possible qu’il ait réveillé de ses petites pattes l’un des morts ? Non...  ! Couchée mon imagination, ce n’est pas le moment de surgir ici. Je dois impérativement comprendre quels sont ces signes tracés sur ma page alors que je l’ai laissé ouvert... c’était quand ? Avant d’aller chercher le bois, j’avais mon téléphone à la main et je l’ai posé à côté du cahier fermé. Quand l’ai-je réouvert ? Au retour sans doute. Impossible de me souvenir. Me voici en plein effet koriolis, emportée par le tourbillon dans le siphon de l’évier, comme chaque fois que je suis en panique. Toute ma mémoire y passe, je n’ai plus qu’un seul souvenir qui engloutit tout. Tout est avalé par un cratère géant de volcan. Le buffet de la grand-mère avec ses petits pots, la chasse aux crevettes dans les flaques au couchant des plages désertes, tout est envahi d’une foule de souvenirs d’enfance qui tournent, se mélangent, et se confondent en une sorte de porridge tiède et crémeux, qui a la couleur bleue des ciels d’Italie. Je suis avec mes quatre ans au bord de ce cratère, à ne pas savoir avancer plus loin, privant ainsi ma famille tout entière d’une excursion pourtant consentie. Y avait-il réellement un âne tenu en bride par le guide ou bien est-ce l’effet du souvenir qui me renvoie ce reflet de mon attitude d’âne pris dans la barrière, tête baissée, refusant d’avancer ? Etait-ce la perception du doute chez ma mère, passée à travers mon frère qui l’amplifiait, et revenait se fixer en moi pour me figer totalement ? Le guide, pour sauver la situation, me demande mon prénom. On répond pour moi. Et l’homme à la chaleur méditerranéenne lance très fort un « Jocunda », qui se répercute comme un ricochet sur la paroi et résonne longtemps « Jocundaaaaaa ». Cachée sous mon chapeau de paille blanc, dans ma robe à losanges verts et rouges, j’ai peur de tomber dans cet immense cratère qui envahit tout dès que je perds pied. « Jocundaaaa, Jocundaaaa », je n’ai plus d’ego, juste un écho, renvoyé d’une paroi à l’autre de ce volcan. Ces volcans que tu connais C., ceux de ton pays natal, qui entrent en éruption et puis s’éteignent jusqu’à leur prochain réveil. Consuelooooo ! Serais-tu ... ? 

 

L'étourdissement se dissipant, je me frottais les yeux, cherchant à comprendre ce qui se passait dans cette pièce dont les murs gris reflétaient à cet instant la phosphorescence bleutée qui émanait de la rose. Dire qu’elle avait pris vie ne reflétait pas exactement la réalité car elle n’avait pas sauté hors de son vase et ne s’adressait pas à moi dans un fourreau de froufrous blancs et laiteux. Mais il y avait quelque chose dans ses pétales soyeux qui brillait comme une étoile au ciel. Et surtout une présence très dense. C’était bien la rose recueillie sur le sable grège du trottoir mais c’était aussi une femme. Et je sentais à travers elle des paysages, des hommes, des garçons et des filles heureux, envahir peu à peu le salon. Un petit air léger flottait comme une aria. J’avais face à moi une diva dont la voix orchestrait les sentiments dans le coeur de ses amis. Inutile de voir ses yeux pour comprendre son regard, tout d’innocence et de tendresse, sur la vie qu’elle animait de ses exclamations attentionnées. C’était bien là celle qui avait été capable de remuer ciel et terre pour trouver dans tous ses placards et ceux de tout un village des centaines de draps pour recouvrir un champ de roses car on annonçait des gelées qui pourraient les abîmer. Elle qui avait par ce geste de sauvetage si simple et naturel déclenché le travail de milliers de bras en ses vergers qui lui donnèrent cette année-là plus de huit cents kilos de poires et de pommes.

Par quel miracle m’apparaissait-elle ainsi ? Sans doute avais-je trop travaillé ces derniers jours et puis j’étais grisée par les riches nourritures des fêtes de Noël. Par le champagne rosé, les vins rouges de Bourgogne. Les feuilletés d’escargot étaient lourds et ils utilisaient tellement de mon énergie que j’étais tombée en une sorte de catatonie hallucinatoire. Ce ne pouvait être que cela. Pourtant à mesure que je cherchais par ma conscience à élaborer des raisonnements pour me convaincre de l’impossibilité de ce que je vivais, mon corps, mu sans doute par autre chose que par mon esprit terrestre, s’approchait tout près de la rose, ma joue touchait doucement les pétales amis et une sorte de communion s’établissait. Je lâchai prise.

J’avais toujours pensé que ce serait une chute vertigineuse, peut-être me voyais-je ainsi dégringoler du haut d’une tour d’ivoire qu’on m’avait plusieurs fois reprochée, moi qui n’étais que solitaire, à moins que je n’aie pensé tomber de haut de la perte de mes illusions. Ce que je dé- couvrais là était à des années lumières - et la mesure n’en a jamais été si pertinente - de ce que je pouvais jusqu’alors m’être représentée. Je ne tombais pas. Bien au contraire, je m’élevais, prise dans une sorte de tourbillon d’une lumière blanche qui m’entourait d’un grand bain de tendresse et dans lequel je me sentais consolée de tous les maux de ma terne existence terrestre. Je crus être morte mais il n’en était rien. J’étais juste enveloppée d’un frêle mais solide manteau qui me dématérialisait littéralement. Plus aucune frontière n’existait, ni temporelle, ni spatiale. C’était un ailleurs universel, non pas dans le sens où il était partout valable mais dans celui où je rejoignais l’univers tout entier. Je sentais une grande chaleur. Je n’avais plus besoin de mes yeux car je voyais tout autour de moi à 360°. Comme si mon regard avait été placé à l’extrémité de millions de tentacules à la manière dont on représente habituellement les synapses ou les rhizomes. Tout était bien dans tout. Tout vivait, tout était plein d’âmes. Tout ce que j’avais de mes lectures poétiques ressenties, je l’éprouvais en cet instant. Et c’était aussi simple et lumineux que je l’avais conçu intérieurement sans pour autant être sim- pliste. Les pyramides d’Égypte étaient en même temps parcourues de milliers d‘ouvriers qui faisaient rouler des pierres acheminées par les fleuves et leurs chambres funéraires décou- vertes par des archéologues aux gestes précis et techniques. Et curieusement cela ne m’inté- ressait pas tant car je n’étais pas là pour jouer les touristes au pays des nirvanas. Si le rideau m’avait été ouvert sur les coulisses de notre monde c’est sans doute que j’avais quelque chose à en rapporter mais quoi ? Et personne, j’aurais tant aimé pourtant, ne me tenait par la main. Quel était ce monde ? Tout se brouillait, la lumière s’en allait, j’apercevais de nouveau les bandes blanches de la toile à matelas de la salle, la table de merisier de mon père et l’opaline de ma mère dans laquelle une rose un peu fanée penchait légèrement vers un cahier de brouillon fermé à la couverture ancienne et plas2fiée pour mieux préserver ses camaïeux de bleus.

Il est très tard maintenant et je n’ai plus aucune raison de veiller puisque je sais mes enfants en sécurité dans leurs logis respectifs. Le petit tour au bûcher dans la nuit me sera salutaire. L’an- cienne salle de classe m’accueille comme une vieille amie avec ses bancs d’écoliers vides, les légumes dans leur caissette de bois blanc contre le mur du fond, et la petite porte qui donne sur l’extérieur avec un grincement rendu harmonieux par les gouttes d’huile déposées sur ses gonds par l’agent de la com’com. La nuit est bien froide et le sol gelé craque sous les semelles. S’il neige cela tiendra, c’est ce que je pense en regardant le ciel étoilé sans y lire la moindre trace de nuages. Vénus est là, bien haute maintenant. Je m’arrête pour regarder le ciel en pensant à tous ces êtres qui l’ont avant moi regardé, aimé, appelé, chéri, je n’aurais jamais assez de pages sans doute pour énumérer tous les verbes qui en ont été les chantres ! Que c’est grand !

Sur le chemin de halage j’aperçois le renard qui traverse. Non, c’est plutôt la renarde ce soir ; trois frêles silhouettes clopinent à sa suite dans le clair de lune blanc. Les herbes sont barbues des fils de gel, et le caillou sonne lorsqu’il est tapé de mes pas. La fenêtre arrière de la maison sur le lac est là brillante dans la nuit. De ma bouche s’échappe un léger nuage chaque fois que j’expire. Le bûcher est bien loin ce soir dans la solitude qui suit les moments partagés.

Je ne dois pas me laisser emporter par la mélancolie. Tant d’autres hommes et femmes bien entourés m’envieraient tellement cette situation loin du brouhaha, loin des allées et venues des enfants et des amis. Je me demande parfois si la solitude n’est pas une maladie contagieuse que les bien portants éviteraient à tout prix. Ne suis-je là, triste, que pour n’être mieux enviée de ceux qui ont toujours quelqu’un avec qui rire ou parler ? Combien de temps tiendrai- je ainsi ? Est-ce que je ne commence pas déjà à délirer un peu à force de solitude depuis que j’ai recueillie cette rose à qui je me mets à parler parfois ? Comment font-ils ceux qui ne connaissent pas ces moments-là ?

Est-ce que je serais trop exigeante ou trop concentrée sur mon travail pour ainsi me retrouver seule, un peu groggie, et comme flouée ? Je bute sur le seuil du bûcher, et me rattrape à la porte de guingois. Voyons voir quelle sera ma compagne de nuit ? Cette grosse bûche au coeur clair qui luit dans la lampe de mon téléphone me semble assez solide pour ne pas me lâcher avant le réveil. Je l’emporte sous mon bras comme un enfant par la taille. La lune éclaire le petit chemin de graviers blancs qui luit dans l’ombre des grands arbres. J’aimerais me souvenir de leur essence. Pas des bouleaux ni des peupliers, ni des tilleuls, ni des chênes, que reste-t-il alors ? Des charmes ou bien des acacias ?

Dans les bosquets les renardeaux se pressent contre le pelage chaud de leur mère. Ils filent entre les herbes froides vers le secret de leur tanière. Que sont les oiseaux devenus dans le silence hivernal ? Dans le lointain bruissent les automobiles sur l’autoroute qui les ramènent à leurs parkings et leurs garages. La façade illuminée de rennes autour de leur père Noël que je pourrais parfois trouver un peu ridicule est le seul signe de vie que je rencontre dans la nuit. Elle me rend son occupant sympathique alors même que je trouve inconvenante cette débauche de lumière. De quelle planète sommes-nous donc pour être aussi seuls ? De quelle caverne sortons-nous pour toujours tenter d'illuminer la nuit qui nous entoure ?

Demain. Demain sera autre. La nostalgie se sera adoucie et ne sera plus cette plaie ouverte sur un gouffre. Je retrouverai la chaleur des volcans guatémaltèques qui explosent au coeur des aviateurs éperdus.
Encore un dernier effort, mon courage, et nous serons bientôt blottis au creux de l’oreiller comme un fétu qui attend d’être emporté par la vaguelette sur le rivage paisible. A quoi bon se 
rebeller puisqu’en ce monde les moutons vivent heureux dans leur caisse de bois et que le désert et la foudre menacent ceux qui s’en écartent un jour.

Que s’est-il vraiment passé ? Le saura-t-on un jour ? Comment a-t-il été possible que l’on ignore aussi longtemps celle qui est à la source de cette belle histoire ? Je me souviens encore de cet état de stupeur qui m’envahit à la lecture de ses mémoires. Comment donc ? Il avait ainsi une femme qui avait, qui plus est, la réputation d’être une grande conteuse ? Dans quelle Europe vit-on pour qu’on parvienne ainsi à ignorer le féminin dans la création ? De quelles Lumières peut-on s’enorgueillir dans nos pays qui n’ont à leurs annales que des noms mâles ? Pourquoi faut-il ici en plus que d’être une femme approcher la sainteté pour avoir son nom aux panthéons ? Les grecs eux-mêmes étaient plus modernes qui érigeaient en figures mythiques des femmes autres que vierge ou putain ! La vieille Europe m’étouffe parfois. Et je ne suis pas certaine qu’il existe un ailleurs meilleur.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

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