Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Au matin, elle avait les pétales lourds, comme un vieux rideau de velours. Je ne valais guère mieux qu’elle.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

 

Au matin, elle avait les pétales lourds, comme un vieux rideau de velours. Je ne valais guère mieux qu’elle. J’avais la veille pour repousser ma solitude renoué avec cette vieille habitude, une cigarette m’avait enchaînée à la suivante, et une autre, encore.

Je me suis approchée en silence. Je n’avais pas envie de parler mais j’avais besoin de partager. J’aurais tellement aimé pouvoir me passer de mots. J’ai tiré la chaise paillée et je me suis assise derrière la rose, face à la fenêtre. L’opaline était grise comme l’hiver. Aucun rayon de soleil ne venait iriser de bleus reflets sa transparence laiteuse. Par la vitre embuée, le ciel avait un air de suaire.

Le silence était fragile mais tenait bon. Nous étions immobiles à sa frange. Le tictac de la pendule ouvrait des portes que nous hésitions à franchir ne sachant si leur passeur était un ange ou bien un démon.

Je regardais, contemplative, ses pétales abandonnés à leur gravité. Sept heures ont tinté une première fois, vers le ciel, et puis sept autres ont grondé, profondément, vers la terre. Lorsque les dernières traces du son se sont unies au néant, le retour au silence a imprimé l’infime mouvement duquel est né l'étincelle génératrice de parole.

« - Bonjour. »
Je n’ai pas entendu de réponse. J’ai poursuivi.
« - Le temps est bien lourd aujourd’hui, n’est-ce pas ? »

Une partie des pétales, les plus intérieurs, ont semblé cherché à s’ouvrir. Mais les plus exté- rieurs pesaient beaucoup trop. Leur enveloppe semblait de plomb. Comment pouvais-je rendre plus soluble dans l’air le carcan transparent qui l’étreignait ? L’eau qui la baignait était fraîche d’hier au soir et je craignais de trop remuer la rose. Elle m’apparaissait si fragile à mesure que passaient les jours. Pourtant elle était toujours là et n’avait encore perdu aucun de ses pétales. Peut-être était-ce pour elle un effort énorme de les garder en leur état ? Je n’avais sans doute qu’une idée très vague de ce qu’elle pouvait vivre et de l’énergie qu’il lui coûtait d’alimenter son être sans pouvoir puiser ses ressources dans la richesse d’une terre. Ce devait être incroyablement difficile de se nourrir uniquement d’eau et de garder sa forme originelle. son être sans pouvoir puiser ses ressources dans la richesse d’une terre. Ce devait être incroyablement difficile de se nourrir uniquement d’eau et de garder sa forme originelle.

Il m’a semblé entendre un mince filet de voix. J’ai tendu l’oreille, aiguisant au maximum ma perception. C’était infinitésimal.

J’ai fermé les yeux, presque cessé de respirer. Il me semblait que j’entendais un vibrato provenant de l’opaline mais il avait une texture plus minérale que végétale. C’était imperceptible. Parfois je l’entendais et puis cela disparaissait. Je n’identifiais pas réellement à quel rythme le son montait puis descendait. Mais indéniablement je l’entendais, et quelque chose en moi me permeWait de dire que ce système était minéral.

Sur le vibrato, s’est élevé un léger tremolo, qui s’est peu à peu animé d’un souffle :

« - Bonjour,
- Te voici. Par ce ciel si gris.
- Et lourd.
- N’est-ce pas ?
- Peut-être un peu trop de blancheur dans le monde...
- Oui, tout est bien pâle ce ma2n. Un masque sur le visage d’un clown.
- J’ai connu un clown autrefois.
- Est-ce que c’était du temps où tu vivais encore en ton rosier ?
- Ce n’est pas si ancien. Je n’avais déjà plus l’idée de mes racines.
- Tu me raconterais ?
- Il me voulait. Dès qu’il m’a vue, il a cherché à m’emporter. Et il a réussi. Il ne m’a pas vraiment laissé le choix. Ou plutôt il n’avait pas la même idée que moi de ce choix.
- ?

- Il pensait que je pouvais dire non et ce n’était pas le cas. Je n’avais pas compris quelles barrières il faisait sauter en moi. Il avait l’air d’y tenir tellement et ma vie était si peu importante pour moi. J’étais. Mais je n’existais pas. Je n’avais pas d’histoire. Je n’avais que celle des hommes et des femmes qui m’entouraient. Aucune n’incluait les roses. Ni les bleuets, ni les marmottes ou les sapins, les rivières et les océans. Je n’avais pas d’image de moi. J’avais des images des humains et je pensais que j’étais comme eux. Mais eux ne le pensaient pas comme ça.
- Je ne comprends pas. Pourquoi avais-tu besoin d’images ?

- Parce que sans images, je ne suis pas séparée du monde autour de moi. Ce serait comme de vouloir parler sans utiliser de mots.
-... D’accord. Avec les images, une sorte de dessin des êtres, tu t'extrais de la réalité, tu te mets à distance, et alors tu peux construire des pensées et puis des paroles et même une histoire. Et alors tu accèdes à l’existence. C’est ça ?

- Oui, c’est comme ça pour moi.
- Et cet homme qui te voulait a profité de ton inexistence.
- C’est un peu comme ça et puis c’est aussi autrement. Il était gentil avec moi. Je l’aimais bien. Je ne savais pas ce qu’il me faisait. C’est plus tard que je l’ai compris. Et puis il était beau avec sa face toute blanche et ses grands yeux verts comme les prés les soirs d’été. Il n’était pas comme les autres. Quand il venait me voir le monde s’éclairait. Il arrivait en sautillant vers moi comme un ours un peu balourd et puis il approchait son visage tout près de moi. Ensuite, il m’emportait par les escaliers. Son pas était très doux sur le velours rouge. Pendant toute la montée, et il y avait plusieurs étages, il ne disait rien. Il avait un air très sage. Ensuite, sur le palier toujours couvert de velours, il fouillait dans sa poche pour en sortir une clé tout en me tenant fermement par le vase.

J’avais tout le temps de regarder les petits tableaux affichés aux murs de papier peint beige. J’aimais bien quand je pouvais voir celui qui montrait une jeune danseuse en train de lacer ses chaussons. Il y avait aussi celui avec la mer. C’était juste une immense vague. C’était la première fois que je la voyais. Je l’avais déjà entendue, mais je n’avais pas pu la voir.

- Tu connais donc la mer ? Aurais-tu pris un bateau ?


- Oui. C’était il y a très longtemps cette fois-là. Je ne voyais rien parce que j’étais avec beaucoup d’autres roses et nous étions toutes serrées les unes contre les autres. On nous ouvrait seulement de temps en temps la trappe pour que nous puissions respirer mais jamais nous ne sortions de ce grand container bleu un peu rouillé par endroits. Nous pouvions seulement voir un coin de ciel et sentir l’odeur du vent chargé d’une grande eau pleine de sel. J’entendais aussi un grand chambardement qui roulait parfois très fort contre la tôle. Jamais cela ne s’arrêtait. Parfois c’était plus doux mais toujours la grande eau se creusait et puis se soulevait. J’étais bercée. D’autres étaient malades et perdaient toutes leurs forces. Mais j’ai survécu. C’était bien avant mon grand clown blanc.

Elle a rentré ses pétales intérieurs tout contre ceux plus grands de l’extérieur, comme si elle s’enveloppait dans un grand manteau. Je pensais par moments à tout ce qui m’attendait là- haut sur mon bureau mais je ne voulais pas l’interrompre. J’attendais. Je laissais couler ses souvenirs en regardant le vent pousser les nuages gris. Le ciel s’éclaircissait. Il était maintenant entièrement blanc et proche de crever par endroits, sans pour autant déchirer son coton en gros moutons. Elle s’était arrêtée et j’étais restée à ses côtés, dans le vestibule, à regarder la vague de Kanawaga. Je l’avais bien en tête : elle avait tapissé la façade de mon bureau pendant plusieurs années.

- Alors tu aimais regarder les tableaux aux murs ? Degas et puis Hokusai...

- Qui ça ?

- Ce sont les peintres des tableaux que tu m’as décrits.

- Ah ?

- Oui. Je te parlerai d’eux si tu veux.

- J’aimerais bien. Quand ça ?

- Tu me diras. D’accord ?

- Oui. Je te demanderai de me raconter les peintres ... Degas et Hokusai. Cela me rappellera mes amis d'autrefois

- Oui !!! Et toi, tu me raconteras tes amis !

- C’est que... parfois j'oublie. Je ne sais plus où nous en étions.

- Tu regardais les tableaux pendant qu’il cherchait une clé dans sa poche...

- Oui.

Elle a baissé ses hauts pétales intérieurs vers le bas de sa robe et allongé ses grands pétales tout autour. Et puis elle a continué toujours aussi doucement, d’une voix très égale, comme une seule note qui durerait très longtemps.


- Oui. Il entrait, il lançait sa valise sur le lit et puis il posait délicatement le vase sur la table de nuit. C’était un meuble avec une pierre dure qui faisait un choc lorsqu’il me posait. Mais il était très doux et je n’étais jamais secouée de tout ce voyage. Bien au contraire. Il était si tendre ! Là,il allait fermer la porte. Souvent, il donnait un tour de clé. Ensuite, il s’asseyait sur le couvre-lit blanc piqué de vagues, à côté de sa valise. Et il m’observait. Il cherchait du regard à me réveiller, et quand il m’avait trouvée, il éclatait d’un grand rire aussi fort qu’une immense cascade et puis il entonnait une petite chanson très rigolote, avec des jolis mots qui se répondaient. Et il riait à nouveau. Il était joyeux comme le clapotis du lac. Et moi, j’étais fière comme une étoile. Je lissais mes pétales pendant des jours avant qu’il ne vienne me voir.

- Des jours ? Mais, dis-moi, il ne venait pas souvent alors ?

- Parfois, je ne le voyais qu’après de nombreuses nuits.

- Il te laissait seule chez lui ?
- Non, je n’étais pas chez lui. J’ai compris un jour qu’il avait dans sa vie une femme qui n’aimait pas les roses. Il ne m’en parlait pas beaucoup. Je crois qu’il craignait de me faire du mal. Moi, j’étais triste, pour lui, pour la femme et pour moi. Comment pouvait-il vivre aux côtés d’une femme qui ne croyait pas à l’importance des roses ? Tu me comprends bien, n’est-ce pas ? Je ne parle bien sûr pas seulement de moi, minuscule petit exemplaire.

- Non, je te comprends. Elle avait renoncé à sa partie la plus précieuse ?
- Je ne l’aurais pas dit comme ça mais ça me plaît. C’est ce que je ressentais. Je crois qu’elle se changeait parfois en papillon.


Elle réajusta ses pétales, qui se gonflèrent légèrement, puis se tournèrent vers moi très gracieusement. Et elle poursuivit :
- Le jour où mon grand clown a compris qu’elle se changeait en papillon pour plaire à un grand sphinx doré, il a été gravement blessé, tu comprends ? C'était bien avant qu'il ne me rencontre. Mais le coup avait été si fort que des cals ont poussé en lui, comme des écailles. Et c’était toute une cotte de mailles à l’intérieur de lui... Jusqu’à ce qu’il ne devienne clown ! De l’extérieur, ça ne se voyait pas trop. Si tu le regardais bien, tu pouvais voir qu’il avait encore, au creux du regard, vers le haut, un petit coin tout noir. Il avait eu beau le laver de son mieux, sans doute aussi frotter de toutes ses forces, cela ne partait pas. C’est qu’il était bien estropié, tu sais, ce grand clown. Il avait les ailes froissées.


- Dis-moi ! Et toi, tu étais doublement triste, pour lui, et pour toi aussi. C'est ça ?
- Oui, quand il partait, je cessais de respirer pendant quelque temps. Mais j’étais heureuse comme le jour qui se lève de le voir. Alors je ne pensais plus aux moments où j’étais sur le comptoir.

- Le comptoir ... ? Le comptoir d’une réception ? Est-ce que tu habitais un hôtel ?!
- Oui. Il m’avait laissée dans ce petit hôtel à Paris. Je trouvais toujours quelqu’un qui me donnait un peu d’eau lorsqu’il n’était pas là. Tu sais, il venait souvent de très loin juste pour me voir. Il m’emportait dans sa chambre et il me parlait longtemps, parfois même toute la nuit. Il me lisait des histoires qu’il écrivait. J’aimais bien l’écouter. C’était beau. Il lisait, il s’arrêtait et puis il me regardait. Et s’il n’arrivait pas à ouvrir mes pétales comme il le souhaitait, il reprenait son cahier, il barrait ses phrases et il devenait très silencieux pendant un long moment. Puis il écrivait. Quand il avait fini, il se levait, et il lisait son cahier en marchant de long en large à travers la chambre. Il s’arrêtait parfois pour tirer le rideau de velours ocre, il regardait par la fenêtre, il parlait aux gens dans la rue, qui ne l’entendaient ni ne le voyaient, et puis il reprenait sa marche et il lisait encore.

Un jour, c’était tellement beau que j’ai senti une larme couler sur ma robe. Il me tournait le dos à ce moment-là. Quand il s’est approché de moi avec ses grands yeux, j’ai vu dans son regard un éclair vif comme des lames de couteau scintillantes dans le soleil, et puis il a posé ses lèvres sur mes grands pétales et a bu l’eau de ma larme dans un silence doré comme les blés de juin. Je retenais mon souffle. Ensuite, il m’a prise contre lui et il s’est étendu sur le lit. Je sentais battre son cœur contre moi. Les roses du papier peint étaient prêtes à prendre vie et à chuchoter entre elles leurs éternelles ritournelles de nous voir ainsi unis. Je retenais mon souffle et lui chantonnait tout doucement un air de saltimbanque qu’il avait appris dans les cirques de son enfance. Il l’avait raconté dans un livre qu’il m’avait lu. Tu sais, il était très connu. Lorsqu’un de ses cahiers devenait un beau livre, il me l’apportait, très fier de lui. Il le posait sur la table de chevet au pied de mon vase. Et il me regardait comme un enfant qui vient de faire ses premiers pas.


- Mais pourquoi dis-tu que c’était un clown ?

- Ah oui, je t’ai parlé de la mer et du bateau, alors j’ai oublié de te raconter ce qui se passait une fois qu’il m ‘avait posée sur la table de nuit.

-  Il se changeait en clown?

-  Pas complètement, il se grimait seulement. Il ôtait son blouson qu’il pendait soigneusement à un cintre et puis il ouvrait sa petite valise. Il en sortait une chemise blanche, très belle, douce et brillante, une trousse de tissus cousus et une autre de toile grise. Puis il disparaissait dans la salle de bains. J’entendais couler l’eau et un clapotis d’éclaboussures. Il ne disait rien. Il ne chantait pas non plus. Il était dans un grand silence très lointain. Et puis, il ouvrait tout doucement la porte... et il était très beau dans sa chemise blanche. Son visage aussi était devenu tout blanc avec juste un trait noir qui partait de son front et descendait jusqu’à son menton. Il avait dessiné le contour de ses yeux avec un crayon doré qui scintillait dans la lumière blanche de l’éclairage. Et c’est alors qu’il s’approchait de moi.

-  C’était un être bien étrange.

 -  Oui. Il n’était plus exactement le même homme que dans les escaliers. C’était comme s’il réveillait en lui un autre être très ancien, beaucoup plus enfantin

 -  Mais pourquoi dis-tu qu’il a fait sauter des barrières en toi?

 -  C’est que...Je ne sais pas trop. Je n’aurais peut-être pas dû te dire ça.

 -  Mais si, pourquoi non?

 -  C’est que je ne sais pas trop comment te l’expliquer. Je ne sais même pas pourquoi j’ai dit cela.

-  Alors je ne t’en parle plus.

-  Tu pourrais aller l’effacer, s’il te plait?

-  Comment ça?

-  Eh bien, mon grand clown effaçait parfois ce qu’il lisait. Mais non, tu ne peux pas toi.

-  Ah ça, non, je ne vois pas comment je pourrais faire. Je ne lis pas. Je te parle.

-  Oui, j’avais oublié.»

Elle a froncé ses pétales en se tournant tout entière vers la fenêtre. C’est à ce moment que mon voisin le garagiste est passé à vélo. Il a tourné la tête vers nous et a fait un petit signe. Il fait toujours un petit signe. Pourtant je ne pense pas qu’il voie grand chose à travers les carreaux quand la lumière est éteinte. La rose continuait de remonter le fil de ses souvenirs ; ses pétales s’étaient détendus.

-  C’est après l’avoir connu, que je me suis mise à parler. C’est ça la barrière! Je parlais. Alors tu vois bien : je n’étais plus du tout la même.

Il était parfois difficile à l’écouter de démêler ce qui de ses souvenirs de femme ou de rose prenait le dessus.
Une fraicheur gagnait la salle. Le feu s’était éteint. Je n’avais pas assez soufflé sur les braises peut-être. Il faisait tellement humide. Il restait encore deux ou trois bûches dans la panière d’osier.

- Tu n’as pas froid ? Je vais faire du feu.

- Pas trop. D’accord ?


Bien sûr, c’est de lumière qu’elle avait besoin, mais pas tant de chaleur. Le frais lui faisait du bien. Pour moi, c’était bien différent. Je voyais le bout de mes doigts tout rougis et je ne sentais plus bien ni mon nez ni mes pieds.


- Juste un peu. J’en ai besoin. Je n’arrive pas à me réchauffer.


J’ai craqué l’allumette pour la troisième fois. Enfin les flammes ont jailli dans le papier, mangé les lignes d’encre et puis tout s’est racorni. Décidément ce matin le feu n’était pas avec moi. J’avais beau lui présenter mes plus belles offrandes de brindilles, rien n’y faisait. Une flam-mèche s’y tenait quelques minutes, et puis elle baissait et peu à peu disparaissait. Je la regardais perler de nouveau sur le petit bois, et j’attendais avec patience, construisant au fur et à mesure des besoins un minuscule foyer, qui vivait un temps puis s’éteignait et revivait ailleurs, dans une jolie chaleur orangée. Quand arrivait le craquement du feu qui ronflait dans le poêle comme un animal repu, à pleine satiété, la chaleur rayonnait par la fonte dans toute la maison. Mais cette fois pas question de grand brasier ! Je ne voulais pas incommoder la rose. J’étais attentive à ses besoins. J’ai repensé à ses craintes : était-elle capricieuse ? Je ne trouvais pas. Loin de là.

- Ça va ? Ce n’est pas trop chaud ?

- Ça va, merci.

- Je vais me chercher à manger.

Elle n’a rien répondu.

Le temps avait filé très vite aujourd'hui. Je devais reprendre mon dossier. Les confidences de la rose m’y encourageaient, son récit affleurait à la surface de mes recherches. Chacun de ses nouveaux éléments en était un autre pétale. Quelque chose en moi de soyeux se déployait.

C’était un filament ténu qui s’étoffait. Allais-je à mon tour trouver ma voix ?
 Il me fallait en savoir plus cependant avant d'envisager une quelconque action.

« Tu voudrais peut-être quelque chose avec ton eau ?

- Non. Merci, c’est gentil. Je n’ai plus mal à la gorge.

- Je me demande comment tu peux vivre depuis si longtemps avec si peu de nourriture.
- Oh, - elle a souri dans ses pétales - c’est une question d’habitude. Tu sais, je respire très peu.

- Et si je te donnais un peu d’eau de vie ?
- Oh la la ! Votre espèce d'eau de feu ! Non merci. Je ne veux rien. Je crois que je vais me reposer un peu. Tu veux bien ?

Et elle s’est aussitôt assoupie.
Je suis montée chercher mes dossiers. Par la lucarne au-dessus du bureau, j’ai aperçu le chaton fanfaron qui s’aventurait bien plus loin à travers les tombes. Les deux autres restaient serrés l’un contre l’autre, dans les pattes de leur mère qui les poussait à petits coups de nez hors de la cabane à bois. Ils clopinaient un instant et puis revenaient, trébuchaient et repartaient.

La rose parlait encore. Je ne savais pas si elle dormait ou non. Elle semblait en pleine conversation.
- Oui. C’est très bien ce que tu as écrit.
- Mais là ? Tu penses que c’est bien ça ?

- Oui, oui. C’est joli.
- Mais ce n’est pas assez précis, je crois.
- Mais si. Ecoute-moi, je te le redis.
- Ah oui. C’est vrai. Ce n’est pas si mal.
- Tu vois.
- Mais si je changeais ce passage ?
- Celui-là ?
- Oui.
- Tu ne voudrais plus qu’on y voie les étoiles briller au ciel ?
- Ah si. Tu as raison, je vais le garder.
- Oui. C’est l’heure de dormir maintenant, tu sais.
- Ah non. Pas maintenant. J’ai encore du travail. Il faut que je con2nue. Je viendrai te le lire en- suite, tu veux bien.
- Mais oui, mon chéri. Maintenant laisse-moi un peu me reposer.

Sans doute parlait-elle avec son grand clown blanc.

- Et ce passage, dis, tu l’aimes aussi.
- Comment ?
- Ce passage là que je viens de te lire.

- Ah ? Je crois bien m’être assoupie.

- Alors attends. Je vais te le relire.
Il ne manquait pas grand chose pour que cette image de clown au masque blanc balafré d’une trace noire se mette à arpenter la salle dans sa chemise immaculée aussi scintillante qu’un champ de neige fraîche un peu verglacé.

- Tu dors ?
- Non, non. Vas-y. Lis.

Je les ai laissés à leur ritournelle. Pendant ce temps, les mails s’étaient succédés ; une avalanche de nouveaux objets et de réponses s’était empilée sur la page écran. Certains iraient vite. Virgile m’avait écrit. Il avait toujours de jolis objets à ses courriers qui les distinguaient aussitôt du flux comme autant de petits clins d’œil joyeux.

Sur la table de merisier, la rose semblait maintenant n’être plus là que comme une rose sans autre présence que celle infime d’un végétal muet. Il avait sans doute fini par la laisser tranquille.

 

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

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