Eau de Rose - 13 - Sensations

Peu à peu, entre la rose et moi s'était tissé un lien, pourtant incertain, à mi-humain, à mi-végé- tal.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Peu à peu, entre la rose et moi s'était tissé un lien, pourtant incertain, à mi-humain, à mi-végétal. C’était fragile mais solide et peut-être bien aussi immarcescible. Ce mot ne m’amusait plus autant maintenant qu’il contenait tant de rêve et tant d’espoir. Les dimensions n’étaient plus tout à fait les mêmes. Ce que je pouvais avoir d’infrangible n’était-il pas tout autant merveilleux ?

A mesure que j’éprouvais la solidité de la rose pourtant si frêle, éphémère et coupée, je me découvrais, tout autant coupée et prête à me flétrir d’une escarmouche plus pointue portée avec ou sans volonté de me nuire. Je sentais maintenant mes pétales se froisser ou tout au contraire se déployer et onduler autour de moi selon mes échanges avec le monde.

J’aimais notre lien pour ce qu’il avait de végétal. Il était aussi cotonneux et doux que ces tiges que j’avais autrefois cassées entre mes doigts pour le seul plaisir d’en saisir l’intérieur duveteux. J’en sentais la longue fibre de protéines, la solide charpente filandreuse, et pourtant c’était un de ces liens aériens qui jamais n’emprisonnent entre leurs mains l’objet de leur tendresse. Je me sentais si gauche face à cette immense délicatesse qui m’entourait d’une cathédrale de lumière. Je me surprenais parfois avec à la bouche le sourire d’un pirate piqué d’un bouton d’aubépine blanche, joyeux et moqueur, gratuit comme le colibri.

Je n’étais certes pas amoureuse, d’une rose ! Quelle impossible idée ! Mais je recevais un bien- être si proche parfois de cet état de bonheur que donne le cœur lorsqu’il se sent choyé par un ailleurs. Les distances infranchissables s’en trouvent considérablement amoindries : gommées, effacées, les incompréhensions qui l’accablaient encore hier. Le monde a de nouveau une forme solide et ne se défile plus face à soi en une sorte de porridge grumeleux. Des cahiers entiers de coloriages, leur papier blanc dessiné de traits noirs, prennent couleurs et chatoient de leurs jaunes et rouges joyeux, bruns dorés, et verts de mers.

Oui, cette petite fleur de rien du tout animait ma vie de ces étranges récits. Et j’aimais chercher à comprendre ce qu’elle vivait, tant en sa condition d’être végétal qu’en son image de rose depuis tant d’années chantée par les plus grands des hommes. J’étais aussi d’une certaine manière consolée de recevoir son soutien. Elle me confortait dans le bien-fondé de ma petite entreprise de redressement moral, elle m’ôtait le poids des longues démarches hasardeuses et solitaires et surtout, c’était elle, et quoi qu’il advienne ensuite, jamais je n’oublierais ces jours d’hiver.

J’aimais le matin, la joue encore loin dans l’oreiller, sentir son infime présence au-dessous de moi dans la salle, à travers le plancher rugueux. Les premières lueurs du jour étaient encore loin et la masse humide de l’eau avait jeté ses longs doigts déjà dans la maison. Quelques lointains bruits d’humains parvenaient essentiellement à travers le ronronnement des moteurs de leurs voitures. L’angelus avait sonné depuis peu, bien raccourci par égards pour les fenêtres si près du clocher que le carillon n’était plus qu’un flonflon plutôt bourdon. C’était donc un angelus de demi-minute, juste assez long pour se dire qu’il était bien sept heures, et que la journée était lancée, jingle champêtre, qui vibre un peu dans la poutre.

Je n’ouvrais pas les yeux dès mon réveil. Je préférais de loin les garder fermés pour exercer mes sensations, palper de mes tentacules sensorielles les parois de la fenêtre et m’enhardir à retourner là où j’étais encore peu de temps auparavant tandis que ma conscience ne me limitait à des convenances acceptables. Entre veille et sommeil, je pouvais ainsi m’affranchir de la vitre et m’étendre jusqu’au tournant, là où je sentais la barrière du tronc des arbres, lisses, et leurs branches nues, avec leurs aspérités. Je ne pouvais aller plus loin, ni franchir leur canopé pour m’élever jusqu’à la colline voisine. Plus jeune, j'étais parfois montée très haut à force de solitude et de littérature.

Lorsque j’avais senti les arbres du tournant, je revenais en suivant la berge, je glissais sur l’eau calme du canal en m’ébouriffant aux roseaux de la berge, et j’ondulais sur le chemin dans les graviers gris qui crissaient sous les roues de la camionnette électrique du cantonnier. Vite, je fuyais, pour revenir à l’abri dans mon corps solide de dormeuse qui s'éveille.
J’étais très contenue maintenant et je n’avais pas de mal à doucement descendre et avancer un œil intérieur vers le vase d’opaline où dormait encore tranquillement la rose. Du moins, c’est à ce moment-là ce que je me disais. Je ne savais pas après tout ce qu’il en était de ses perceptions intérieures. Peut-être même les miennes étaient-elles augmentées des siennes ? Qu’en savais-je ?

Car je m’étais aussi beaucoup intéressée au monde végétal depuis que la rose était arrivée sur mon chemin. Et j’avais découvert que nous étions bien plus similaires que je ne l’aurais pensé.

Tandis que mes neurones codaient et décodaient mes pensées, les enchaînant et les combinant comme de petits trains dont j’agençais comme je pouvais les wagonnets pour former un convoi qui m’amène au plus loin, mes tentacules avaient poursuivi leur chemin et j’étais déjà en train de sentir la rose qui s’éveillait. J’étais toute à ma découverte de la conscience de cet échange car il semblait bien que nous ayons pris connaissance depuis un moment déjà de cette manière que nous avions aussi de nous dire bonjour. C’est le caractère particulier de la joie des retrouvailles qui m’amena à ce wagonnet-là. Ce petit bonheur de la fréquence ajouté à la certitude de savoir le retrouver ce bonheur-là était bien ancré et il ne semblait pas dater d’hier. Au point où j’en étais de mes découvertes et de la sensation d’euphorie qu’elles instillaient en moi, j’étais prête à savoir qu’elles étaient bien antérieures à notre rencontre. Pour un peu, le spermatozoïde tout frétillant allait droit devant vers son âme sœur...

Ainsi la rose était là, toute de douceur, et je reconnaissais son impulsion à ce fil ténu et diffus qui nous rejoignait au-delà de nos différences. Elle m’avait manqué au cours de mon sommeil. J’avais envie d’être avec elle, de la sentir, d’entendre les lointains murmures de son histoire, et de les recueillir, bribes par bribes, comme on aime regarder les gouttes de rosée le matin posées sur la tige d’une ombelle à l’heure où l’herbe est encore bleue de son humide nuit et luit dans le soleil doré. Et mon être n’avait pas attendu que cette envie de la rejoindre se réalise par mon lever suivi de ma descente prudente des escaliers dont le bois avait travaillé à créer de jolies marches irrégulières et patinées. La joue sur l’oreiller, et les yeux encore fermés mais l’esprit bien réveillé, j’écoutais les échanges entre cette par2e tentaculaire de mon être et la rose.

J’entendais mon écoute, comparable à celle du chat sur le pas d’une porte, qui souhaiterait mettre une patte au-dehors et craindrait de déchirer l’air environnant. Il donnerait des coups de patte, toutes griffes rentrées, comme pour ne pas risquer de faire éclater un ballon de baudruche. La rose était bien réelle, et ne se dégonflait pas de mes aiguilles bien émoussées depuis qu’elles avaient quitté leur lointain ancêtre commun avec l’oursin. Elle était toute attente. Elle n’avançait pas si je n’avais pas de mon côté étendu jusqu’à elle mes points de contact. Alors elle trouvait en elle les résonances à mes impulsions et les émettait un temps. Je reprenais, et elle continuait. Nous étions un moment à nous répondre, et puis nous émettions ensuite un petit ton pas très long, et nous repartions, à tâtons pour moi, à flocons de sons pour elle, et puis c’était un silence, et de nouveau l’entente, les très légères impulsions, suffisamment denses et continues pour former une sorte de ruban qui s’enroulait en arabesques et créait dans l’air une fine musique vive et joyeuse. J’avais maintenant une envie irrésistible de me lever pour aller tout entière saluer cette nouvelle journée qu’il m’était donné de vivre à découvrir la rose.

ll faisait maintenant assez jour pour bien distinguer les objets dans la pièce. La chambre était fraîche et j’avais à portée de main un poncho de laine où m’emmitoufler. Les chaussons n’étaient pas loin non plus. Le parquet grinça d’une lame que je ne savais pas encore musicale.

Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

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