Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Ma solitude prenait parfois la forme d’un petit train touristique qui ferait visiter aux chats errants les ruines d’un phalanstère. J’avais tant rêvé de belles utopies sans jamais arriver à en dresser des contours assez fermes ...

Ma solitude prenait parfois la forme d’un petit train touristique qui ferait visiter aux chats errants les ruines d’un phalanstère. J’avais tant rêvé de belles utopies sans jamais arriver à en dresser des contours assez fermes pour qu’ils puissent devenir dans la réalité autre chose qu’un avatar monstrueux et dénaturé de ce que j’avais souhaité. Mais chacun de nous porte en lui ses petites tombes enfantines si courtes et toujours fleuries sur lesquelles il vient se re- cueillir dans les moments d’accalmie de sa vie. Des cris vivants d’enfants, l’ombre d’un chat qui danse sur un mur blanc, viennent au bon moment nous tirer de nos endormissements intérieurs.

Depuis que j’avais emménagé dans l’appartement de cette ancienne école, où la rose m'avait suivie, je vivais des moments plus apaisés. Je repensais parfois à tous ces temps passés dans les archives des bibliothèques à la recherche des traces qui me permettraient de prouver enfin ce que j’avais pressenti depuis longtemps et qui était scandaleusement resté inouï. J’avais l’intense sensation de toucher du doigt le feuillet qui opérerait un basculement dans cet ordre immuable et figé que mon âme enfantine et trop longtemps restée sage souhaitait dégommer d’un jet de marron verni.

Mon regard est posé sur cette photo prise à San Sebastien. Ils sont l’un contre l’autre, elle le regarde avec tant d’admiration, si menue dans sa robe de dentelle blanche, légèrement appuyée sur une ombrelle, toute droite dans ses souliers fermés. Lui, se dresse, immense face à l’objectif et la tient par l’épaule. Il est tout entier à sa postérité. Aucun mouvement intérieur n’est tourné vers elle. Est-ce que je le déteste ?

Pourquoi cette photo cristallise-t-elle autant ?

La lune est plus douce ce soir. L’un des chatons s’est échappé du chapeau de paille qui lui sert de tanière. J’aperçois sa silhouette qui avance prudemment, une patte et puis l’autre, au-dehors de la cabane de bois où le cantonnier rangeait autrefois ses outils. Plus loin, sa mère chasse entre deux tombes les mulots apeurés. Là-bas, des phares éclairent le vieux cèdre égaré : le plus septentrional recensé. Un moteur ralentit puis s’arrête. Je reconnais le Scénic de ma voisine : la femme du garagiste fait le taxi. Elle n’amène pas grand monde de neuf par le village qui ronronne dans ses petites histoires éternelles, de couples faits et défaits, de terrains volés, de chats empoisonnés. Sa plus grande clientèle est faite de malades qui reviennent de leurs soins à l’hôpital trop loin pour y aller autrement qu’avec elle. Son taxi est une sorte de funiculaire entre deux mondes ; certains le prennent pour un temps, et d’autres pour l’éternité. Ce soir, la neige a fondu sur les croix et quelques taches trainantes ici ou là en appellent une pro- chaine.

La chaleur du poêle est tendre. Sa porte est ouverte pour laisser passer la lumière et des éclats d’or jouent à se surprendre dans les plis du rideau de drap blanc. On dirait des lutins qui dansent une farandole folle, et cabriolent aux craquements des bûches. Ce sont de joyeux enfants qu’on aurait laissés veiller sur la plage le soir du 14 juillet. Ils éclairent la table de merisier dont la fierté paternelle de la posséder m’est toujours restée mystérieuse. Je la trouvais trop vernie à mon goût. Sans doute n’avais-je pas encore compris qu’elle serait un jour percée des mêmes minuscules trous que celles des brocantes que je lui préférais. Je l’aime aujourd’hui pour ce qu’elle est : une table sur laquelle mon père a pris son petit déjeuner, dévasté du chagrin d’avoir perdu la femme avec qui il s’était construit, ne sachant plus comment panser tous les points de jonction qui les avaient unis, s’écroulant, déséquilibré par le choc dont l’onde violente a balayé notre famille disséminée dans les sables de l’Atlantique.

Sur la table, le vase d’opaline dans lequel maman disposait les roses rouges que lui offrait mon père a la clarté d’une pierre de lune. J’aime ses reflets bleutés et lactés qui créent un léger halo dans la pénombre. Ils ont la magie des figurines phosphorescentes qu’on regarde enfant sur la table de nuit des grands-mères en écoutant les conversa2ons s’éteindre aux jardins.

De cet édifice de verre et de lumière jaillit comme d’une robe étroite la tige élancée de la rose. Ses pétales forment un doux visage au regard aimant de madone à l’enfant. Elle est un peu pâle aujourd’hui. Pourtant, bien qu’ayant perdu de sa vivacité, elle reste vaillante. Ses pétales sont ouverts mais ils tiennent bon et ne tombent. Elle m’accompagne et veille sur mes gestes. Est-ce que je tente ainsi d’échapper à ma solitude ? Debout dans la salle aux murs tendus de toile à matelas, je la regarde et cherche à lire en ses pétales le secret de cette quête entreprise il y a si longtemps déjà. Du plus loin que je me souvienne j’ai sans cesse cherché à trouver un sens à mon chemin sur cette terre, à comprendre les signes que je pouvais lire ici ou là.

Tout avait commencé dans mes lectures, lorsqu'enfin j’avais trouvé la clé des lettres qui s’agençaient pour former les phrases sur lesquelles je construisais des images et qui m’ouvraient des univers parallèles. J’étais une enfant sage et silencieuse sans qu’aucune catastrophe ne m’y ait obligée. Je pouvais rester des heures assises à lire toutes les histoires qui me tombaient sous la main. J’avais toujours un livre en chantier que je ne lâchais que pour en ouvrir un autre. J’ai parcouru les grands déserts de Russie, tremblé de crainte pour les yeux de mes héros au dernier moment sauvés de la cécité par la larme versée au souvenir d’une mère aimante, dévalé des collines aux côtés des clochards célestes, toussé et tremblé de fièvre dans les couvertures sur les balcons des sanatoriums autrichiens, sans jamais oublier cet enfant aux cheveux blonds qui avait quitté sa planète pour l’amour d’une rose un peu trop capricieuse et dont il ne savait pas trop comment prendre soin.

Aujourd’hui je continue de chercher dans le secret des vieilles bibliothèques les traces de sa naissance.

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Eau de Rose - Préambule - Vers le Je 

Eau de Rose - 1 - Là où rien ne vient ricocher sur les rêveries

Eau de Rose - 2 -Une voix rauque

Eau de Rose - 3 - Vieille Lune

Eau de Rose - 4 - Le bruit blanc

Eau de Rose - 5 -Une chaleur tendre

Eau de Rose - 6 - Des larmes de sève

Eau de Rose - 7 - Un blondinet ôté à sa mère

Eau de Rose - 8 - La tache rose sur le gravier

Eau de Rose - 9 - Esclarmonde

Eau de Rose - 10 - Dans la salle des archives

Eau de Rose - 11 - La fleur bleue

Eau de Rose - 12- Le grand clown blanc

Eau de Rose - 14 - Les enfants taquins

Eau de Rose - 15 - Au pays des volcans

Eau de Rose - 16 - De neige

Eau de Rose - 17 - Post scriptum

 

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